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Donald Trump Etats-Unis
©Brendan Smialowski / AFP

"Trumpisme"

Et après Trump, quoi... : le populisme est-il un fusil à un coup ?

Quels débouchés trouveront désormais la colère et l’angoisse économique et culturelle de l’Amérique qui avaient porté Trump au pouvoir ?

Christophe Boutin

Christophe Boutin est un politologue français et professeur de droit public à l’université de Caen-Normandie, il a notamment publié Les grand discours du XXe siècle (Flammarion 2009) et co-dirigé Le dictionnaire du conservatisme (Cerf 2017), et le Le dictionnaire des populismes (Cerf 2019).

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Atlantico.fr : Lorsqu’un dirigeant populiste est élu, puis battu dans les urnes, comme ce qui pourrait arriver à Donald Trump, le populisme qui l’a mené au pouvoir s'institutionnalise-t-il ou disparaît-il ?

Christophe Boutin : Vous posez là une question particulièrement intéressante, qui est celle de savoir ce qu’est le populisme, une question très et trop vaste, parce que largement débattue – je vous renverrais volontiers à ce Dictionnaire des populismes que j’ai co-dirigé avec mes collègues Olivier Dard et Frédéric Rouvillois. Ets-ce une idéologie ? On peut considérer le populisme comme étant une doctrine politique, et c'est ce qu'il a pu être, par exemple, dans certains pays d'Amérique latine au XXe siècle. Mais si l’on prend ce que l’on nomme de nos jours le populisme dans les démocraties occidentales, dont les USA, on peut aussi se demander s’il ne s’agit avant tout d’une réaction. J’avoue beaucoup aimer la formule de Vincent Coussedière selon laquelle « Le populisme, c'est le parti des conservateurs qui n'ont pas de partis », réaction naturelle de peuples qui se trouvent lancés malgré eux dans une direction qu’ils ne souhaitent pas et dont les demandes, les angoisses, ne sont en fait relayées par aucun bloc du pouvoir en place. Est-ce possible en démocratie ? Oui bien sur, à partir du moment du moins où elle a pu dévier vers une oligarchie de fait. Les élites alors ne sont plus des élites, liées à leur peuple, elles se sont « révoltées (Christopher Lasch), agrandissant le fossé entre anywhere et somewhere (David Goodhart) entre France périphérique et métropoles (Christophe Guilluy), entre bloc élitaire et bloc populaire (Jérôme Sainte-Marie).

On constate aujourd’hui de tels blocages dans la plupart des sociétés du monde occidental, et les réponses qui sont données prennent justement la forme de ce que l'oligarchie au pouvoir qualifie volontiers de populisme, dans un sens cette fois nettement péjoratif. Le populisme est alors présenté comme le règne de l'émotion contre la raison, de la vulgarité contre la dignité, avec cet immense mépris envers ce mouvement des « déplorables » que dénonçait Hillary Clinton lors de la victoire de Donald Trump il y a quatre ans. On frôle la pathologie. Il est aussi ce vestige d’un passé qui ne passe pas, qui ne veut pas passer, et contre quoi Emmanuel Macron ne cesse de nous mettre en garde au nom de son progressisme.

Réaction donc, l'arrivée au pouvoir du leader populiste ouvre naturellement une période nouvelle qui est nécessairement une période de bouleversements, pour, non pas nécessairement « renverser la table », mais à tout le moins permettre à certaines revendications exprimées depuis longtemps par les populations d’aboutir. Il faut pour cela casser les habitudes, casser aussi cette logique de la fuite en avant dans laquelle on ne s'interroge jamais sur le bien-fondé de la solution proposée, trouvant toujours dans une cause extérieure une explication à ses échecs.  

Lorsque ce même leader populiste est ensuite battu, la vraie question qui se pose est de savoir par qui il l’est. L’est-il par un nouveau leader qui, estimant que son prédécesseur a failli, n'est pas allé assez loin dans les réformes, s'apprête à reprendre le flambeau et le même discours anti oligarchie, ou, au contraire, est-il battu par un représentant du « monde d'avant », de ces oligarchies qui souhaitent reprendre le pouvoir ? Dans le premier cas une partie des réformes reste en place, d’autres sont reprises et développées, et on peut parler d'une institutionnalisation du populisme. C'est notamment aussi le cas lorsque des réformes institutionnelles menées par le leader populiste, et qui ont permis de nouveaux modes d'expression directe du peuple - référendum d'initiative citoyenne, mandat impératif de certains élus -, restent en place. Dans l'autre cas, tout au contraire, on comprendra qu'il s'agira uniquement pour le nouveau pouvoir de détricoter les réformes populistes pour revenir à l'état d'avant. Le populisme aura vécu.

Deux freins viennent limiter ce mouvement de balancier : l’un est le poids de l’opinion publique, qui, même dans nos démocraties sous contrôle, doit être pris en compte ; l’autre celui de ce que l’on appellera la lourdeur administrative, ou pour certains l’État profond, une immense force d’inertie qui peut avoir de très réels effets sur les politiques qui sont menées.

L’exercice du pouvoir est-il toujours plus dangereux pour les populistes, puisqu’ils prennent le risque de décevoir ?

Il n'y a pas que les populistes qui risquent de décevoir, et si l'on prenait nos présidents de la république on constaterait que tous ou presque, d'une manière ou d'une autre, ont déçu. Valéry Giscard d'Estaing a déçu une partie de la droite en regardant la gauche au fond des yeux, François Mitterrand la partie de la gauche qui espérait une véritable révolution socialiste, Jacques Chirac ceux qui pensaient qu'il allait mener à bien des réformes libérales, Nicolas Sarkozy ceux qui pensaient voit traitées immigration ou insécurité, François Hollande ceux qui croyaient en la présidence normale, Emmanuel Macron ceux à qui il avait promis une Révolution contre les anciens partis de gouvernement, mais qui se rendent compte qu’il ne s’agissait que d’aller plus vite et plus loin dans le même sens. Or, aucun d’entre eux ne pourrait être qualifié de président populiste. Il leur aura suffi pour décevoir de ne pas tenir leurs engagements.

Y a-t-il un risque plus grand de décevoir pour un populiste ? Certes, un président peut décevoir en n’appliquant pas son programme explicite, mais aussi parce qu'il se forme une sorte d'image de l'homme qu’il est, un fantasme auquel chacun prête volontiers des pouvoirs et des capacités hors du commun, et que l’on se rend compte ensuite qu’il n’en est rien. Or le leader populiste joue volontiers d’une légitimité charismatique qui renforce ce fantasme, et plus dure est alors la chute.

Le candidat populiste battu après avoir exercé le pouvoir est-il définitivement condamné ou peut-il retrouver grâce aux yeux des électeurs ? La figure charismatique qu’il représente est-elle irrémédiablement abimée ?

On rappellera d’abord qu’en politique on n’est jamais mort avant de l’être physiquement, et les exemples de retours surprises sont trop nombreux pour être cités – au premier rang desquels celui du fondateur de la Cinquième république. Il faut ensuite se poser la question de la manière dont le leader populiste quitte le pouvoir. S'il le quitte chassé au profit d’un plus populiste que lui, parce qu'il a déçu ses électeurs, il est bien évident que cette figure charismatique dont, vous avez raison, il use et abuse parfois, est trop abîmée pour pouvoir resservir. Il est très difficile de faire oublier, par exemple, le sentiment de trahison que peuvent ressentir des électeurs, et quand ces derniers passent à une version plus dure du même camp, ils font rarement machine arrière – ce qui pourra d’ailleurs conduire à un retour de balancier antipopuliste.

Deuxième hypothèse donc, le leader populiste est battu par une contre-offensive antipopuliste. Il est vrai qu'une défaite n'est jamais un bien politiquement, mais ici la figure même de l'homme n'est souvent pas atteinte, et il lui sera sans doute plus facile de rebondir. Enfin, troisième hypothèse, l'homme politique a été écarté par une manoeuvre politique. C’est par exemple le cas de Matteo Salvini en Italie : en désaccord avec ses partenaires, il provoque en 2019 la fin de la coalition au pouvoir, tablant sur des législatives anticipées ; mais le Mouvement 5 étoiles s'allie avec le Parti démocrate et Salvini se trouve hors du pouvoir. Il ne semble pas que la figure même du leader italien soit atteinte : il a toujours le soutien d'une part non négligeable de la population, et il l'a bien à titre personnel car son image n'a pas été écornée - il apparaît toujours comme le défenseur des intérêts des Italiens contre un système mondialiste.

Quelles sont les voies d’expression des mécontentements, des colères ou des peurs des soutiens d’un candidat populiste quand celui-ci est battu dans les urnes ? Quels sont les dangers pour ceux qui succèdent au pouvoir aux dirigeants populistes ?

Les modes d'expression des soutiens du candidat populiste sont souvent différents des modes d'expression des soutiens du candidat antipopuliste. On vient d'en avoir une preuve avec le mandat de Donald Trump, qui, pendant quatre ans, aura été insulté, méprisé, dénoncé, trahi, comme rarement un homme politique l’aura été, et cela aussi bien par la quasi-totalité des médias de son pays que par tous les médias progressistes du monde - à commencer bien sûr par les médias français. Et cela sans compter le fait qu’il a été parfois incapable de trouver de vrais soutiens fiables dans l’administration - ce qui, même si le système américain est effectivement différent du nôtre quant aux rapports entre administration et pouvoir, n'est pas sans poser quelques questions de fond sur la manière dont certains peuvent imposer leur vision du monde, y compris à l'encontre des choix démocratiques qui ont pu s'exprimer.

En bref, les antipopulistes bénéficient de nos jours dans le monde occidental d’une part non négligeable des médias mainstream et des réseaux de pouvoir. En face, les populistes usaient hier des manifestations de masse et aujourd’hui de l’impact des réseaux sociaux. Mais les oligarchies, conscientes du problème, répriment maintenant avec violence les mouvements populistes dans la rue – qu’on se souvienne du nombre incroyables de blessés graves lors des manifestations des Gilets jaunes – et veillent à mettre en oeuvre une surveillance de masse et notamment des réseaux sociaux, négociant pour cela avec les Gafa.

Reste que le populisme, nous l'avons dit au début, nait souvent d'un blocage institutionnel et quasiment culturel entre l'oligarchie au pouvoir et le peuple. Si la défaite du leader populiste dans les urnes laisse la moindre impression de fraude, et que le nouveau pouvoir, loin de tenter des gestes d’apaisement en répondant à quelques-unes des attentes populistes, rétablit cette coupure, les mêmes maux produiront les mêmes effets - à la différence près que si les populistes estiment que la porte politique leur est fermée, si leur action politique n’a finalement pas d’effets, ils seront tentés par d’autres modes d’action.

L’arrivée au pouvoir du leader populiste est souvent la soupape de sécurité qui empêche l'explosion de la cocotte minute. Si on l’enlève et qu’on chauffe à nouveau, seule une tutelle très lourde de la part du pouvoir permettra d’éviter les éventuels soulèvements populaires. C'est un danger que perçoivent très bien les pouvoirs modernes, qui savent pour cela user de tous les moyens, même légaux.

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