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Eric Zemmour lors d'un débat organisé par CroissancePlus, France Invest et Le Mouvement des entreprises de taille intermédiaire (METI), à Paris, le 15 février 2022.
Eric Zemmour lors d'un débat organisé par CroissancePlus, France Invest et Le Mouvement des entreprises de taille intermédiaire (METI), à Paris, le 15 février 2022.
©ÉRIC PIERMONT / AFP

Reconquête !

Éric Zemmour aurait-il vraiment les moyens de changer les vieilles habitudes françaises ?

Gilles Gaetner vient de publier « Le monde selon Zemmour » chez Mareuil éditions. Dans ce livre de politique fiction, le journaliste Gilles Gaetner a imaginé ce qui pourrait se passer sous la présidence fictive d’Eric Zemmour.

Gilles Gaetner

Gilles Gaetner

Journaliste à l’Express pendant 25 ans, après être passé par Les Echos et Le Point, Gilles Gaetner est un spécialiste des affaires politico-financières. Il a consacré un ouvrage remarqué au président de la République, Les 100 jours de Macron (Fauves –Editions). Il est également l’auteur d’une quinzaine de livres parmi lesquels L’Argent facile, dictionnaire de la corruption en France (Stock), Le roman d’un séducteur, les secrets de Roland Dumas (Jean-Claude Lattès), La République des imposteurs (L’Archipel), Pilleurs d’Afrique (Editions du Cerf).

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Atlantico : Gilles Gaetner, vous publiez « Le Monde selon Zemmour : Récit imaginaire d'un rêve brisé » chez Mareuil éditions. Dans ce livre de politique fiction, vous imaginez ce qu’il pourrait se passer sous la présidence fictive d’Eric Zemmour après son élection en avril 2022. Comment est né ce projet de livre ? Pourquoi avoir choisi le roman et la politique fiction plutôt que de publier un essai sur la candidature et la campagne d’Eric Zemmour ?

Gilles Gaetner : Le choix a été relativement facile à faire : j’ai opté pour le candidat le plus novice en politique et le plus clivant. Celui qui dès septembre 2021, quoiqu’on pense du personnage, apparaissait comme hors norme. Choisir Emmanuel Macron, Marine Le Pen,  ou Valérie Pécresse, me paraissait plus convenu dans la mesure où les trois ci-dessus constituaient les prototypes de candidats traditionnels. Il eut été ridicule, également, que nous écrivions un livre sur Anne Hidalgo, Yannick Jadot, voire Jean-Luc Mélenchon,-qui semble remonter dans les sondages- en les présentant comme ayant des chances d’entrer à l’Elysée. Donc, j’ai retenu l’ancien journaliste au Figaro qui tente un pari, de type bonapartiste, -Bonaparte, je vous le rappelle, est avec le général de Gaulle l’un des héros préférés de Zemmour- qui ressemble à celui tenté par le général Boulanger sous la IIIème République. Je dois dire qu’au départ, j’avais choisi Marine Le Pen  et non Eric Zemmour. Mais elle en était à sa troisième campagne et je me suis dit que l’hypothèse Marine Le Pen n’emballerait guère le lecteur. Mme Le Pen est trop connue… Pourquoi avoir opté pour un roman plutôt que d’écrire un essai ? Pour deux raisons principales : la première  est que l’on a beaucoup écrit sur Zemmour. Je ne vois pas ce que j’aurai pu apporter de nouveau sur l’ancien journaliste.  La deuxième raison est qu’un roman, par définition, permet à son auteur de laisser soin imagination vagabonder, à partir de faits réels. L’auteur se trouve moins corseté, ce qui lui donne une plus grande liberté de ton.

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Dans votre ouvrage, vous pressentez qu’Eric Zemmour puisse nommer Laurent Wauquiez ou Xavier Bertrand comme Premier ministre. La stratégie de l’union des droites prônée par Eric Zemmour via ses récents meetings et avec la multitude de ralliements d’anciennes figures des Républicains et du Rassemblement National peut-elle s’avérer payant électoralement en avril prochain ? Ces événements et cette attitude ne vont-ils pas permettre à Marine Le Pen de se normaliser ? La clarification de Marion Maréchal va-t-elle rebattre les cartes du scrutin présidentiel ?

Pardon, mais je ne pressens rien. Simplement il me semble que chez tous les  leaders de la droite, Laurent Wauquiez est le plus proche d’Eric Zemmour. Souvenez-vous que, lors d’une réunion des LR en janvier 2019, à laquelle avait participé celui qui était encore journaliste au Figaro, Wauquiez lui avait lancé : «  Eric, tu es ici chez toi ». Les deux hommes ont la même vision  de la société. La même complicité intellectuelle. Il est clair  que pour le moment, le trio Wauquiez-Ciotti-Zemmour a le vent en poupe. Je dis bien pour le moment. A en juger par son meeting au Zénith, Valérie Pécresse semble être en difficulté par rapport à Zemmour et Marine Le Pen. Il est vrai que ses amis politiques, Nadine Morano, Rachida Dati ou Hervé Morin, par leurs remarques assassines, ne concourent pas à rendre la campagne de la présidente de la région Ile-de-France plus aisée, c’est le moins qu’on puisse dire. Le silence, pour le moment, de Nicolas Sarkozy, est très… parlant. Les départs vers la Macronie d’Eric Woerth, proche de Sarkozy et de Natacha Bouchart, maire de Calais, n’ont guère arrangé les affaires de Valérie Pécresse. Il est clair encore, que si Marion Maréchal annonce dans quelques jours, quelques semaines -le temps presse- qu’elle rejoint Eric Zemmour, ce dernier pourrait  prendre un peu plus d’avance pour la conquête de la 2ème place du premier tour de l’élection présidentielle le 10 avril. Mais restons prudent. Une élection présidentielle se joue dans les trois dernières semaines…

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La dynamique d’Eric Zemmour peut-elle se poursuivre jusqu’au mois d’avril ? Le premier grand meeting de Valérie Pécresse à Paris et son discours au Zénith ont été critiqués. Eric Zemmour va-t-il pouvoir convaincre et récupérer une grande partie des électeurs LR de François Fillon en 2017 ? 

La dynamique Zemmour peut parfaitement se poursuivre jusqu’au 10 avril. A condition que le fondateur de Reconquête ne se livre pas à des dérapages comme celui  sur les handicapés qui a heurté nombre de familles. Comment ne pas mentionner ses propos scandaleux sur Pétain ? Vous vous rendez  compte : l’ancien journaliste affirme que ce dernier aurait sauvé des camps de concentration, pendant l’Occupation, 25 000 juifs français. C’est l’ADN du candidat : provoquer encore et toujours. Cela lui a fait perdre des voix il y a quelques semaines. S’il les a rattrapées, c’est essentiellement grâce à sa prestation lors du meeting de Lille et quelques propos plus consensuels. Zemmour, encore flottant lors de son discours de Villepinte, a vite appris. Il a compris qu’une campagne présidentielle ne peut être axée exclusivement sur les questions de sécurité, d’identité ou sur la mise en cause de l’Islam. La preuve, à Lille, il a longuement évoqué la question du pouvoir d’achat qui est l’une des préoccupations majeures des Français.

Vous évoquez dans votre ouvrage, les difficultés de l’exercice du pouvoir d’Eric Zemmour après son élection via la censure du Conseil constitutionnel malgré l’application de réformes et de nombreuses mesures comme les expulsions de clandestins, le recrutement de 10.000 policiers, la suppression de l’aide médicale d’Etat. Les difficultés s’accumuleraient sur le front du chômage, des chiffres de la délinquance, du terrorisme, et à travers l’installation d’un mécontentement, d’une contestation sociale et d’un climat de désillusions. La dissolution de l’Assemblée nationale pourrait-elle être un coup de poker efficace politiquement pour Eric Zemmour en cas d’élection comme vous l’expliquez dans votre livre ?

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Je pense, mais je n’ai pas la science infuse, que  le quinquennat ou tout du moins, les 18 premiers mois seront difficiles pour Eric Zemmour. D’abord parce qu’il se heurtera aux pesanteurs sociologiques du pays. Les Français adorent les réformes… mais pour les autres ! Tenter d’instaurer une tolérance zéro en matière d’immigration, supprimer l’Aide médicale de l’Etat (AME), expulser les délinquants étrangers sera compliqué à mettre en œuvre. Evacuer ou mettre de côté le droit européen, la Cour européenne des droits de l’homme entre autres, risque de braquer l’opinion. Quand on est dans l’opposition ou que l’on n’occupe pas le pouvoir, c’est facile à dire… mais quand on se trouve à l’Elysée ou à Matignon,  c’est une autre paire de manches ! C’est toute la différence entre la conquête du pouvoir et son exercice !

Il est à craindre que cette politique ne remobilise une gauche atone et suscite un rejet de la population. N’oubliez pas que dans notre scénario romanesque, le président Zemmour ne dispose à l’Assemblée Nationale que d’une courte majorité. Ce qui laisse  au gouvernement Wauquiez une marge de manœuvre très étroite. Devant une telle situation, les corps intermédiaires, les syndicats ne pourraient que reprendre de la vigueur. Des manifestations seront inévitables. A cela pourrait s’ajouter une cassure entre les deux droites extrêmes, les ex-Rassemblement National et le clan Reconquête. La délinquance serait toujours présente, pas suffisamment punie par ces magistrats gauchistes, tout du moins aux yeux  du nouveau pouvoir. Devrait être prise en compte l’attitude des corps préfectoral, diplomatique, et  des enseignants  peu enclins à se montrer de zélés zemmouriens. On devine que très vite, le successeur d’Emmanuel Macron, n’aurait plus qu’une solution : recourir à l’arbitrage du peuple, autrement dit, dissoudre l’Assemblée Nationale.

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Pourquoi l’élection et l’exercice du pouvoir d’Eric Zemmour et de Reconquête pourraient se transformer en un « rêve brisé » ?   

C’est ce que j’ai essayé d’expliquer à l’instant. A savoir que la présidence Zemmour ne parvient pas à apaiser les tensions dans le pays. Il se montre trop brutal. La câlinothérapie ce n’est pas son truc. Les Français, en tout cas les 30 à 35% qui ont voté pour l’extrême droite au premier tour de la présidentielle étaient sur cette ligne intransigeante -le clan Marine Le Pen un peu moins-.

L’enthousiasme du 24 avril 2022, s’est estompé. A dire vrai, en dix-huit mois, le gouvernement a fait peu de choses. La délinquance est toujours présente. Les 10 000 places de prison se construisent lentement. Les débats au Parlement ont été houleux. La désillusion, le rêve brisé sont là. D’où la dissolution de l’Assemblée nationale que nous avons évoquée plus haut.

Quels seraient les écueils à éviter pour Eric Zemmour lors de son quinquennat afin de faire déjouer le scénario de votre ouvrage « Le Monde selon Zemmour : Récit imaginaire d'un rêve brisé » amenant à sa décision en 2027 et permettant de relancer une figure majeure du quinquennat d’Emmanuel Macron ?

La réponse à votre question est contenue dans ce que je viens d’évoquer. A savoir qu’Eric Zemmour et son gouvernement auront du mal -c’est le paradoxe de son élection- à faire accepter sa médication au pays. Le désenchantement survient plus vite que prévu. La dissolution de l’Assemblée nationale est inévitable. Sauf à ce que certains irréductibles tentent un passage en force. Ce qui provoquerait des affrontements un peu partout dans le pays. Qui sait si dans ce contexte, les banlieues, les quartiers dits sensibles, n’auraient-elles pas envie de se réveiller ?

Finalement je choisis le scénario du retour en arrière avec l’instauration d’une 4ème cohabitation après celles de 1986, 1993 et 1997. La gauche n’a pas réussi à renaître de ses cendres. L’extrême droite se divise une nouvelle fois comme lors de la campagne présidentielle. La droite républicaine retrouve des couleurs. Le LR Xavier Bertrand entre à Matignon, à l’automne 2023, dix-huit mois après l’élection de Zemmour. Entre ce dernier et le président de la région des Hauts-de-France, ce sera une cohabitation peu consensuelle, et même musclée. Résultat : aucune grande réforme ne sera entreprise.

Alors que la défiance est grande à l’égard de la classe politique, l’arrivée au pouvoir de La République au Marche a participé à la recomposition de l’échiquier politique et à l’effondrement de la gauche. L’avènement au pouvoir d’Eric Zemmour risque-t-elle de fracturer le pays et de renforcer les fragmentations politiques ? Son élection serait-elle le symbole du triomphe de l’union des droites ou le signe de la suite du « dégagisme » entamé par le sacre d’Emmanuel Macron et de La République en marche en 2017 ? 

Effectivement, vous émettez l’hypothèse que la France reste toujours fracturée et que la défiance à l’égard de la classe politique persiste. Avec Macron, le dégagisme de cette caste s’est mis en marche. Les partis ont été laminés. Principalement, à gauche. Regardez le PS n’existe plus. Jaurès, Blum et Mitterrand doivent se retourner dans leur tombe. Eric Zemmour, jamais élu, sans parti,  a cru comme Macron au dégagisme. Cela n’aura duré que 18 mois. 18 mois de parenthèse avant que la France ne retrouve ses vieilles habitudes.

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Gilles Gaetner publie « Le monde selon Zemmour, Récit imaginaire d’un rêve brisé » chez Mareuil éditions

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