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Eric Zemmour aurait-il pu faire mieux ?
Eric Zemmour aurait-il pu faire mieux ?
©BERTRAND GUAY / AFP

Reconquête !

Eric Zemmour aurait-il pu faire mieux ?

Eric Zemmour a eu l’immense mérite d’essayer de nous sortir de l’alternative fatale où la France est enfermée.

Roland Hureaux

Roland Hureaux

Roland Hureaux a été universitaire, diplomate, membre de plusieurs cabinets ministériels (dont celui de Philippe Séguin), élu local, et plus récemment à la Cour des comptes.

Il est l'auteur de La grande démolition : La France cassée par les réformes ainsi que de L'actualité du Gaullisme, Les hauteurs béantes de l'Europe, Les nouveaux féodaux, Gnose et gnostiques des origines à nos jours.

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Vae victis. Le cycle présidentielles-législatives étant clos, Eric Zemmour apparait comme le grand perdant. Echec mis en relief par le succès de Marine le Pen qui semble avoir trouvé son bâton de maréchal comme chef du principal parti d’opposition.

Ce n’est pas une raison pour donner au vaincu le coup de pied de l’âne comme beaucoup ne s’en privent pas, au mépris de toute décence.

C’est cependant le moment de se demander « Aurait-il pu faire mieux ? ».

Au fond, je ne crois pas.

Il reste que sa campagne peut être analysée.

On ne saurait oublier que c’est Zemmour qui lui a imposé son rythme, qu’il a battule record de participation aux réunions publiques (à commencer par l’admirable réunion de Villepinte). Partant de rien il a atteint un moment les 19 % d’intentions de vote et a fini à 7 %, plus que la candidate des Républicains, ce qui reste méritoire. Dans un climat de dépolitisation, son parti a recruté plus de 100 000 membres. Nous pensons que rien de tout cela ne sera perdu sans pouvoir dire comment.

Il a certes commis des erreurs, comme tout le monde, mais furent-elles décisives ?

Militer pour « l’union de toutes les droites » est bon pour l’Issep de Marion Maréchal ou une réunion politique à Versailles, pas pour un candidat à la présidence de tous les Français. Le général de Gaulle l’avait si bien compris : « Ce n’est pas la gauche la France ; ce n’est pas la droite, la France ». Certes 39 % des Français se situent à droite, plus que dans le passé, mais 30 % au centre[1]. 70 % des Français ont des opinions qu’on pourrait qualifier de droitesur des sujets comme l’immigration. Il reste qu’ils gardent, peut-être en raison de l’héritage de la Révolution française, une certaine pudeur à se déclarer franchement à droite. J’ai une fois entendu dire dans une campagne « je voterai bien pour vous, mais ne dites pas que vous êtes de droite ».L’union de toutes les droites s’est d’ailleurs faite au deuxième tour de la présidentielleet on a vu qu’elle ne suffisait pas pour gagner.

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Il est vrai que Mitterrand avait été élu sous la bannière de l’« union de la gauche ». Mais sur ce sujet là, il faut prendre son parti d’une dissymétrie pas forcément honteuse pour la droite :elle a vocation à gouverner tous les Français, la gauche reste une secte plus ou moins idéologique.

Deuxième erreur : il fallait dès le départ concentrer les attaques sur Macron et rien que Macron, et ignorer Marine Le Pen : ce fut une des clefs de la réussite de Villepinte. Il aurait fallu continuer. La droite est unitaire ; toute attaque d’un parti contre l’autrefait perdre des points à l’attaquant. Ce que l’UMP est quasi morte de n’avoir pas compris. Que l’on puisse discuter les aptitudes de MarineLe Pen à être présidente des Français, allait sansdire.En revanche, il n’est pas sûr que tous les électeurs aient clairement pris conscience, sous ses nombreuses facettes, de la nocivité profonde du premier quinquennat de Macron[2]. Ambitionnant la présidence de la république, il fallait viser le titulaire du poste et personne d’autre.

Lors de son dernier meeting au Trocadéro, Zemmour a fait un long discours très applaudi mais où on n’a entendu les mots ni d’Alstom, ni de Covid, ni de Mac Kinsey, ni d’Ukraine ! Dommage.

Sur ce dernier sujet, jouer en défensive (« non, je ne suis pas avec Poutine ») n’était peut-être pas la meilleure tactique. Rappeler la lourde responsabilité de Macron (Pozzo Di Borgo, un sénateur centriste l’a dit, Zemmour et Le Pen pouvaient bien le dire) dans le déclenchement de cette guerre et ses livraisons d’armes aux milices néo-nazies eut été plus judicieux.

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Les candidats d’opposition n’ont pas à être polis ; ils sont là pour porter tous les ressentiments des Français, de telle manière qu’ils les expriment démocratiquement.Les éluder donne le sentiments que ces candidatscraignaientMacron. Et comme en définitive, on vote pour le plus fort…

Marine Le Pen n’a bien sûr pas fait mieux dans son débat avec Macron. Pourquoi cette timidité ?

Au moment où les sondages plaçaientMarine Le Pen et Eric Zemmour au coude à coude, n’aurait-il pas pu donner le coup de collier pour lui passer devant et bénéficier, lui, de la dynamique du « vote utile » ? Les enquêtes montraient que la partie restée fidèle à Marine était la plus dépourvue économiquement, la plus « périphérique ». A-t-on fait tout ce qu’il fallait pour aller au devant de ce public ? Des mesures plus ciblées comme le relèvement des retraites agricoles et artisanales – une question très différente, les expertsle savent, de celle des retraites en général - auraient n’auraient-elles pu être approfondies ? Peut-être.

Il reste que dans ce combat au coude à coude, Zemmour souffrait de deux handicaps difficiles à surmonter :

-La légitimité historique des le Pen n’est pas rationelle mais sentimentale. Marine a, à plusieurs reprises incarné, non un projet de gouvernement mais le profond désespoir d’une population, celle des perdants de la mondialisation et de la vie. C’est un pacte affectif qui la liait à beaucoup de ces électeurs ; moins que le désir d’une nouvelle politique à laquelle ils ne croient plus, c’est leur rage qu’ils volaient exprimer.Elle restait un symbole. Position difficile à contrer.

-Les habiles campagnes de presse destinées à détruire l’image de Zemmouront circulé dès le début de sa campagne dans la bouche à oreille Que n’a-ton pas entendu ? Qu’il était violent alors qu’il était menacé de mort plusieursfois par semaine et ne menaçait bien sûr personne ; qu’il était un libéral, alors qu’il n’a jamais rien dit de ce genre (même si proposer la retraite à 64 ans n’était pas très habile : il valait mieux rester dans le vague), qu’il étaitindifférent aux souffrances du peuple – alors qu’il avait prononcé dans le Nord un magnifique discours sur le pouvoir d’ achat.Une fois le portrait campé par une presse naturellement hostile, il est difficile de le modifier. Ces critiques revinrent bien sûr à la surface à l’approche du premier tour.

-Ceux étaient à l’origine de ces rumeurs savaient ce qu’ils faisaient ;la partition assignée à la France parles maîtres del’ordre mondial était simple : Marine Le Pendevait être au deuxième tour , toute prête pour être dévoréepar leur homme, Macron. Aucune stratégie compliquée là :cela avait marché une fois, cela marcherait deux fois. Zemmour a eu le mérite de tenter de briser cette fatalité en proposant une solution alternative à droite. Il ne faut pas s’étonner que des moyens puissants aient été misen œuvre pour l’empêcher de réussir.

-La légitimité de Marine le Pen était renforcée par son ancienneté dans la compétition. Il existe, surtout en France, un moment d’inertie dans les exercices électoraux peu favorable aux nouveaux venus.

Puis vint, dans la campagne de bouche à oreille, le coup de grâce, l’idée que le seul vote utile aurait été Marine Le Pen. Ça ne tenait pas debout : on savait qu’elle serait battue au second tour, mais ça a marché et explique sans doute la chute finale du score de Zemmour.

Ce genre de campagne invisible n’est pas innocent, ni même spontané. Il y a quelqu’un qui l’a, au moins en partie, conduite. En 1988, tous les sondages donnaient àBarreplus de chances qu’àChirac de battre Mitterrand. Néanmoins une vaste campagne a été lancée : « votez utile, votez Chirac ». Les réseaux Chirac étaient à l’époque puissants, mais aujourd’huiqui était à la manœuvre ?

La dimension affective du capital politique de Marine Le Penet la puissance de la campagne sous-terraine contre Zemmour nous laissentpenser qu’il lui était difficile de faire beaucoupmieux.Le résultat, nous le connaissons :la réélection d’un président dont 70 % des Français ne voulaient plus, aux ordres de la gouvernance mondiale, assez inconscient pour nous entrainer dans la guerre. Zemmour a eu l’immense mérite d’essayer de nous sortir de l’alternative fatale où la France est enfermée. Ne lui jetons pas la pierre.

Roland HUREAUX


[1] IFOP, 23/7/2020

[2] Sur ce sujet, Roland Hureaux, L’homme qui n’aimait pas la France , Editions de Paris.

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