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En marche vers une nouvelle lutte des classes ? Comment le cercle de la raison n’a pas su éviter la défiance de tous envers tous en France
©capture d'écran - France 3 Normandie / Youtube

Polarisation française

En marche vers une nouvelle lutte des classes ? Comment le cercle de la raison n’a pas su éviter la défiance de tous envers tous en France

Emmanuel Macron serait, selon un sondage Elabe, bien plus populaire auprès des catégories socioprofessionnelles élevées qu'auprès des classes populaires. Se dirige-t-on vers une nouvelle lutte des classes ?

Christophe Boutin

Christophe Boutin est un politologue français et professeur de droit public à l’université de Caen-Normandie, il a notamment publié Les grand discours du XXe siècle (Flammarion 2009) et co-dirigé Le dictionnaire du conservatisme (Cerf 2017), et le Le dictionnaire des populismes (Cerf 2019).

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Atlantico : Lors d'un déplacement à l'hôpital de Rouen, Emmanuel Macron a eu un échange tendu avec une infirmière qui a été largement relayé au travers des médias, et qui a pu révéler une forme d'incompréhension réciproque, au travers d'arguments pouvant être perçus comme "acceptables" d'un côté comme de l'autre. Une situation qui semble être corroborée par les chiffres révélés par un sondage Elabe pour Les Echos révélant un écart au plus haut entre la côte de popularité du président auprès des classes populaires (27%) et les cadres (65%). Comment la France en est arrivée à une telle polarisation sociale, ou chacun se perçoit comme étant "l'oppressé", entre des catégories supérieures voyant l'État, la fiscalité, la réglementation etc… comme un oppresseur, et des catégories populaires qui ont un sentiment inverse ?

Christophe Boutin : Pression fiscale sur les uns, diminution des aides pour les autres, voilà ce qui explique à mon avis plus une conjonction des mécontentements qu’unéclatement qui naîtrait de la cristallisation d’une opposition sociale. Conjonction en effet, car si 25% seulement des CSP- (« ouvriers » et « employés ») font confiance à Emmanuel Macron, le sondage que vous citez montre aussi une division majeure, au sein de la catégorie des CSP+, entre les « cadres et professions intellectuelles supérieures », qui font effectivement largement confiance au président (65%), et les « professions intermédiaires », qui elles ne lui font confiance qu’à 35%.

En fait, ne font majoritairement confiance à Emmanuel Macron en ce mois d’avril 2018 que les catégories CSP++, et l’on constate aussi sans surprise dans le même sondage que la seule région de France où l’on trouve à l’égard du Président plus de confiance que de défiance est la région parisienne –un sondage plus détaillé aurait certainement mis en évidence un soutien dans les grandes capitales régionales.

On reste donc très largement sur cet électorat qui a été le noyau dur de l’élection d’Emmanuel Macron, et qui lui reste fidèle : un électorat urbain, à haut niveau de formation et de revenus, un électorat peu impacté financièrement par les réformes en cours, quand elles ne lui sont pas favorables, un électorat enfin qui voit d’un bon oeil certains changements structurels annoncés, qui iraient selon lui dans le sens de la fluidité, de la mondialisation, de l’ouverture, bref de cette modernité dont Emmanuel Macron veut se faire le héraut.

Mais la conjonction de la pression fiscale et de la diminution des aides rapproche des catégories qui voient diminuer leur pouvoir d’achat, une insécurité économique certes plus ou moins forte selon le niveau social, mais toujours durement ressentie dès qu’elle crée l’angoisse de voir les enfants vivre moins bien que leurs parents. Et des ouvriers aux classes moyennes en perte de vitesse on voit en même temps s’effondrer les cadres classiques qui structuraient la société, de la famille à la nation, et l’on ressent alors cette insécurité culturelle décrite par Laurent Bouvet qui n’est pas moins angoissante que l’économique.

Or, puisqu’il est question d’économies à faire, la question de l’usage que fait l’État de son budget taraude cette France inquiète. D’une part, les très lourdes sommes investies depuis des dizaines d’années au profit de catégories d’habitants du territoire qui ne se cachent même plus de ne pas appartenir à sa nation apparaissent de plus en plus choquantes, et l’effort de solidarité qui est demandé pour subvenir aux besoins de nouveaux arrivants, dont le flux semble ne jamais se tarir, de moins en moins légitime. D’autre part, la piètre gestion des deniers publics par l’État et par certaines collectivités, des pitreries subventionnées de « l’art vivant » aux constructions pharaoniques destinées à abriter les édiles, leur pléthorique administration et leur flotte de voitures de fonction, peut, là aussi, rapport de la Cour des comptes après rapport, provoquer une certaine lassitude.

En quoi le positionnement d'Emmanuel Macron peut-il participer à ce renforcement du clivage social français ?

Doit-on parler d’un positionnement d’Emmanuel Macron ou de positionnements successifs ? L’homme est divers et, acteur-né, joue avec brio de cette diversité. Mais une fois passé le flamboiement des discours et oubliée l’élégance des poses plastiques, reste la réalité des réformes entreprises et de leurs prévisibles conséquences.

Face à cette réalité, l’image politique d’Emmanuel Macron et de son parti, LREM, s’est d’ailleurs déplacée, comme en témoigne un sondage publié dans Le Monde il y a peu. Il y a un an, LREM était « à gauche » pour 12% des sondés, quand ils ne sont plus que 5% à le penser ; 33% des Français y voyaient un parti centriste, ils sont maintenant 21% ; et, logiquement, LREM est de plus en plus catalogué comme un parti de centre droit (25% au lieu de 13%), voire de droite (20% au lieu de 15%).

Qu’est ce qui explique que la moitié des sondés de 2018, contre un tiers en 2017, classent Macron et son parti à droite ? La dichotomie entre les deux volets du libéralisme que prétendait réunir LREM : d’une part un libéralisme sociétal, hyper-individualiste, celui des mères porteuses et de l’euthanasie des vieillards, volontiers multi-culturaliste, celui des débuts du macronisme, et, d’autre part, son application au monde de l’économie, à savoir un libéralisme dérégulé et partisan de la mondialisation dont nous voyons les effets dans les réformes actuelles. Or, si le premier est classiquement perçu comme étant « de gauche », le second est lui perçu comme étant « de droite » -même si l’on peut le regretter, car la droite française est bien autre chose que cet ultra-libéralisme. Quand s’estompe le bruit de la fête sociétale que décrivait si bien Philippe Murray, ne reste plus que la confrontation à la brutale réalité économique, et c’est ce qui explique l’évolution de la perception des Français.

Reste que cet ultralibéralisme est celui de l’aggravation d’un clivage non entre les riches et les pauvres, mais entre les super-riches et tout le reste de la société. Il n’y a plus aucune mesure, aucune comparaison possible, entre les revenus de l’upper class et ceux, non pas des ouvriers, mais aussi des cadres, des fonctionnaires de catégorie supérieure, des professions libérales, bref de tous ceux qui, hier encore, constituaient les fameux « notables ». C’est donc entre cette minuscule classe, qui draine derrière elle quelques commensaux vivant de ses miettes et attachés à célébrer sa gloire, et tout le reste de la société que le clivage réel se renforce. Et si d’autres clivages sont opportunément mis en avant, on peut se demander parfois s’il ne s’agit pas de l’application de la règle selon laquelle il faudrait « diviser pour régner ».

Quels sont les risques que font peser au pays cette polarisation sociale ressemblant de plus en plus à une nouvelle lutte des classes ? 

Le premier risque est de décourager les Français. D’abord parce que l’on ne peut demander un effort de solidarité que s’il y a encore une communauté. Si celle-ci se défait, par le bas avec le communautarisme, et par le haut avec l’aggravation des différences sociales, l’effort demandé sera rejeté. De les décourager ensuite d’entreprendre, ou même simplement de travailler. On pensera ce que l’on veut de l’adage sarkozyste « travailler plus pour gagner plus », mais il n’est personne qui n’en comprenne le sens, et l’on savait qu’il pouvait profiter à tous, chacun à son niveau. Or les Français ont l’impression que les réformes libérales d’Emmanuel Macron ne profitent qu’à quelques-uns, dont une part, ceux qui rachètent nos entreprises nationales ou nos terres, ne sont pas même Français. Ces éléments font donc courir un risque supplémentaire d’éclatement à une société qui a déjà bien du mal à affirmer sa cohérence et sa cohésion.

Mais on peut aussi avoir une approche positive de la situation. La politique sociale actuelle peut en effet fédérer CSP- et classes moyennes, comme elle les fédère actuellement dans la défiance à l’encontre de LREM. Ces deux entités qui étaient autrefois opposées pourraient se découvrir des ennemis communs, comme l’hyper-individualisme et le délitement absolu qu’il peut entraîner, ou une mondialisation elle aussi dissolvante, et formuler des demandes politiques et économiques communes, comme la protection d’une souveraineté nationale, y compris économique, indispensable à l’exercice des fonctions régaliennes, et qui passerait, pourquoi pas, par le maintien de services publics.

Face au « fluide » de la modernité, ces catégories demanderont en tout cas que soient restaurées les bases sur lesquelles s’est construite notre société, et sans lesquelles elle ne pourrait pas évoluer, mais serait simplement condamnée à disparaître. Tout dépendra donc d’une prise de conscience…

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