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Emmanuel Macron, l’Union Européenne et la politique du "mare nostrum" d’Erdogan

Lettre de Londres mise en forme par Edouard Husson. Nous recevons régulièrement des textes rédigés par un certain Benjamin Disraeli, homonyme du grand homme politique britannique du XIXe siècle.

Hughenden, 
17 août 2020


Mon cher ami, 

Non Emmanuel Macron ne s’est pas soumis à Angela Merkel sur la question turque

Certains de mes amis français se sont émus de ce que la Chancelière Merkel s’entretienne avec Erdogan et Mitsotakis alors que le président français avait promis son appui militaire à la Grèce dans le conflit sur les réserves d’hydrocarbures qui l’oppose à la Turquie. Ce serait une preuve de plus que l’Allemagne domine l’Union Européenne à sa guise. La dictature de l’actualité est telle que nos géopolitologues improvisés oublient tout simplement que les tensions entre Athènes et Ankara durent déjà depuis plusieurs semaines. Le 21 juillet dernier, on fut à deux doigts d’un conflit ouvert entre les flottes grecque et turque à propos des explorations turques à proximité de l’ile de Castellorizo. C’est à grand peine qu’Angela Merkel, exerçant actuellement la présidence tournante de l’UE, a réussi à faire baisser la tension. Les menaces turques n’ont pas cessé pour autant. Dès cette époque, le président français avait fait savoir qu’il soutenait la position grecque. Rien de nouveau sous le soleil, donc: à un mois d’intervalle, c’est en gros le même scénario qui se reproduit. La position de l’UE consiste à soutenir la position grecque et la France envoie des navires de guerre tandis que la Chancelière Merkel essaie de trouver une médiation. La presse allemande se fait l’écho de la position française sans moquerie et tout a l’air de se passer dans une coordination européenne assez banale. 

Faiblesse allemande

Il y a bien entendu un premier point d’interrogation, c’est la vulnérabilité de l’Allemagne au chantage d’Erdogan. Là encore, j’ai fait remarquer à mes amis français qu’il y a une certaine incohérence à crier à la puissance allemande d’un côté et déplorer, d’un autre côté, que l’Allemagne soit si faible face à Erdogan, qui tient contre sa tempe l’arme de l’immigration incontrôlée. Le vrai sujet, c’est la capacité de l’UE à continuer à parler d’une seule voix sur le long terme si l’Allemagne craint de froisser sa minorité turque et d’affronter Erdogan. Jusqu’où Emmanuel Macron sera-t-il prêt à aller, au besoin contre une majorité des membres de l’UE, pour soutenir la Grèce? Comme Nicolas Sarkozy, l’actuel président français affiche des ambitions en Méditerranée: il voudrait aider le Liban à sortir de la crise, s’immiscer dans les discussions israélo-palestiniennes (personne ne lui a dit qu’elles sont devenues secondaires), peser sur la reconstruction de la Libye etc...Emmanuel Macron le fait avec l’arrogance naïve qui le caractérise. On dira cependant que menacer la Turquie par la marine française est crédible: vos cinq sous-marins nucléaires d’attaque suffisent pour faire passer envie à la flotte turque de régenter la Méditerranée. 

Appeasement allemand face au fasciste Erdogan

La politique d’Erdogan fait penser à celle de Mussolini. Le président turc ressemble de plus en plus au dictateur fasciste par sa rhétorique impériale et sa nostalgie de la grandeur perdue de son pays tout comme par son ambition de faire de la Méditerranée le « mare nostrum », la chasse gardée maritime de la Turquie. Ce qu’Emmanuel Macron sent confusément, c’est que le président turc est désireux de couper l’Union Européenne de l’accès au Proche-Orient et à l’Afrique du Nord. L’avenir de la Syrie ne peut pas se résoudre sans lui; de même celui de la Libye. Et le président turc entend se tailler la part du lion dans les réserves d’hydrocarbures de Méditerranée. Emmanuel Macron, tout à son rêve de puissance européenne, voit, justement, que ne pas défendre les droits grecs à l’exploitation des hydrocarbures de Méditerranée, c’est, pour l’UE, renoncer à être un acteur géopolitique en Méditerranée. Ici l’on bute sur la contradiction intrinsèque à l’UE: seule la France entend en faire une puissance. Madame Merkel ne connaît pas la géopolitique et elle bloquera tout ce qui pourrait entraîner l’Union dans des jeux d’influence géopolitique. L’Union pour la Méditerranée de Sarkozy ne l’intéressait pas plus que la politique libanaise, libyenne et turque de votre actuel président. Cela va même plus loin: rien ne montre mieux que la politique étrangère allemande obéit au seul impératif de garantir le libre-échange et les exportations allemandes que le fait que l’Allemagne n’ait jamais même joué avec l’idée que les hydrocarbures à disposition de la Grèce pourraient servir à rembourser la dette grecque. 

La nounou allemande

Votre président vit en partie dans le passé. Il croit encore à la puissance d’une Europe unie. En même temps (!) il voit le jeu des puissances et vos institutions lui donnent la possibilité d’exprimer une politique de puissance. Ce pourrait être la politique française; lui voudrait que ce soit la politique de l’UE. Le président Erdogan aurait toutes les raisons de craindre la puissance française; en revanche il peut compter sur l’inaction d’un président français qui, même avec le bon instinct, attendra toujours, en vain, un feu vert européen pour agir. Telle est la question. C’est pourquoi j’y insiste: ne parlez pas de la force mais de la faiblesse allemande. Et demandez vous jusqu’à quand l’idéologie européiste de votre président le fera se comporter face à l’Allemagne comme les présidents du conseil français des années 1930 se comportaient face à la Grande-Bretagne: quelle que fût la menace extérieure, on ne faisait jamais un pas sans Londres. C’est ainsi que la politique française est allée de renoncement en renoncement.  Un de vos historiens parlait à ce propos de la « gouvernante anglaise »; en modernisant un peu l’expression, on pourrait parler de la « nounou allemande ». 

Bien fidèlement à vous 

Benjamin Disraeli

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