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Emmanuel Macron prononce un discours lors de l'ouverture du sommet "Destination France" à Paris, le 4 novembre 2021, dans le but de promouvoir le tourisme.
Emmanuel Macron prononce un discours lors de l'ouverture du sommet "Destination France" à Paris, le 4 novembre 2021, dans le but de promouvoir le tourisme.
©GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP

Défi politique

Emmanuel Macron : cet avis de gros temps qui se profile derrière l’horizon

La stabilité du potentiel candidat Macron dans les sondages masque des mouvements d’opinion souterrains et un redoutable défi politique : être le candidat de premier tour d’un centre-gauche épouvanté de la montée de la « droite nationale » sans perdre pour autant les électeurs de droite qui hésitent au regard de son bilan.

Jean Petaux

Jean Petaux

Jean Petaux est docteur habilité à diriger des recherches en science politique, spécialiste de la vie politique française. Il s’est aussi spécialisé dans l’analyse localisée de la politique. Il dirige une collection aux éditions « Le Bord de l’Eau » intitulée : « Territoires du politique ». Prochain livre à paraître : « Entretiens avec Jacques Valade » (octobre 2021). Officier des Palmes académiques, il est, par ailleurs, membre associé de l’Académie nationale des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Bordeaux.  

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Atlantico :  À six mois de l’élection présidentielle, les sondages pleuvent sur les intentions de vote des Français et la cote de confiance. Et s’il y a une chose qui ne bouge pas ou peu c’est celle d’Emmanuel Macron. Lorsque l’on regarde l’électorat du président est-il si stable que cela ? Même si les chiffres restent constants depuis un an, y a-t-il eu des mouvements d’électorats souterrains avec des fluctuations à droite et à gauche  ?

Jean Petaux : Non seulement, comme il est habituel de le préciser, un sondage est un « instantané », un « arrêt sur image » en d’autres termes, mais c’est aussi, en fonction des questions posées, ou du choix opéré dans la publication des résultats, la simple partie émergée d’un iceberg. Autrement dit, les chiffres, qui ont de tristement en commun avec l’espèce humaine la faculté de parler pour peu qu’on les torture, avouent souvent ce qu’on veut leur faire dire. Il est manifeste qu’Emmanuel Macron dispose d’un « matelas » important de satisfaction (aux environs de 40%) quand on interroge les sondés sur son bilan présidentiel ou sur la politique qu’il mène actuellement. En comparaison avec son immédiat prédécesseur la différence est spectaculaire : elle va du simple à plus du double. Quand les sondages nous offrent la possibilité de « creuser », de tenter de « qualifier » en termes de positionnement politique ces « satisfaits », la photo devient bien plus floue. Au point que l’on peut se demander si les « sujets » (les sondés) qui figurent sur la photo ne bougent pas constamment rendant ainsi particulièrement complexe la mise au point. Tout photographe amateur vous dira qu’il faut intervenir alors soit sur la vitesse de prise de vue soit sur l’ouverture du diaphragme pour « éclairer » davantage le modèle. La vitesse augmentera au fur et à mesure que l’élection présidentielle des 10 et 24 avril 2022 se rapprochera de nous. Tout comme les projecteurs éclaireront pleinement les Français dans les derniers jours précédant les premier et second tours. Ce que l’on constate d’ores et déjà c’est que la stratégie du « En même temps » d’Emmanuel Macron n’a pas perdu de son efficacité. Quand il perd sur son flanc droit deux ou trois points de satisfaits il les retrouve sur sa gauche et inversement. Tout se passe comme si le « système Macron » fonctionnait selon le principe d’homéostasie, compensant instantanément ses pertes par de nouveaux gains, dans un processus dynamique de remplacement permanent, voire de recyclage.

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Sur quelles difficultés le président de la République va-t-il devoir travailler pour stabiliser son électorat ?

Jean Petaux : Il n’est pas certain que, pour son second mandat, le président de la République ait intérêt à stabiliser son électorat. En tous les cas à revendiquer cet objectif. Seuls deux présidents, élus une première fois au suffrage universel depuis que ce mode de scrutin existe, depuis 1965 donc, ont été réélus pour un second mandat : François Mitterrand et Jacques Chirac. Même si on élargit la focale en intégrant sur la photo le seul autre Président sortant réélu, le Général de Gaulle, on mesure combien l’exercice est compliqué et on constate surtout l’immense difficulté de la tâche. Encore faut-il préciser que les deux premiers présidents cités ont été reconduits dans leur mandat au terme d’une période de « cohabitation » : deux ans pour Mitterrand (1986-1988) et cinq pour Chirac (1997-2002). Les trois Présidents partagent un point commun, dans leur réélection : une quasi-absence de campagne. Le Général va finir par se résoudre à utiliser son temps de parole à la télévision, pour la campagne « officielle », seulement après sa mise en ballottage lors du premier tour, estimant qu’un « de Gaulle ne s’abaisse pas à faire campagne » (sous-entendu « pour se mettre au même niveau qu’un Mitterrand ou qu’un Lecanuet ! »…). François Mitterrand ne se déclare que quelques semaines avant le premier tour de 1988 et écrit, pour tout programme, une « Lettre aux Français », moitié lyrique moitié mystique, dont l’essentiel du propos se résume au fameux « Ni nationalisation, ni privatisation », rendant ainsi un hommage posthume à Roland Barthes qui avait déjà assimilé dans « Mythologies » (1957) le « ninisme » à la quintessence de la pensée petite-bourgeoise… Quant au Chirac de 2002 on sait ce qu’il en fut : 19,88% des voix, soit le plus faible score de toutes les élections présidentielles au suffrage universel pour le « vainqueur » du premier tour, et une absence totale de campagne au second tour compte tenu de la qualification de Le Pen : refus du débat d’entre les deux tours, pas de meetings de masse, etc.

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Si Macron est réélu au soir du second tour de 2022, sa performance sera donc une première. Pour y parvenir il n’a ni modèle, ni « jurisprudence ». En aurait-il d’ailleurs qu’il les considérerait sans doute avec distance tant il est vrai que l’homme préfère innover que mettre ses pas dans ceux de ses pairs. Il peut néanmoins considérer que la candidature à un nouveau quinquennat nécessite un nouveau discours, un programme considérablement renouvelé et quelques « marqueurs » de rupture… avec le « Macron 2017 ». Rejeter le syndrome du « Guépard » de Lampedusa (« Si l’on veut que rien ne change il faut que tout bouge ») au profit d’un transformisme digne d’un autre Italien, Arturo Brachetti : changer et se changer radicalement pour donner l’illusion d’une nouvelle ère, d’un nouveau Macron, différent du précédent élu en 2017. Dans cette hypothèse il ne s’agira pas de stabiliser l’ancien électorat , le « public-cible » (pour parler la novlangue de la « Start up Macron ») sera constitué par l’agrégation de nouvaux électeurs (« clients ») séduits par le « modèle 2022 », au risque de perdre ceux de 2017. L’essentiel tiendra dans la compensation des pertes par les gains.

Un sondage BVA pour la fondation Jean Jaurès montre que la gauche est tentée par un vote utile en faveur de Macron dès le premier tour. Le président peut-il se risquer à ne pas capitaliser cet électorat ?

Jean Petaux :Il s’agit d’un aspect très important dans la structuration du futur électorat du candidat Macron 2022. C’est la raison pour laquelle l’aile gauche de la majorité présidentielle a tenu à renforcer récemment son institutionnalisation dans le petit mouvement « Territoires de progrès ». Pour autant, malgré le talent d’un certain nombre de ses dirigeants : l’excellent Gilles Savary, ex-député girondin, PS battu en 2017 par une candidate Modem, délégué général de TdP jusqu’à ce qu’il doive, au congrès de Bordeaux, céder la place à Olivier Dussopt, ministre délégué chargé des Comptes publics dans le gouvernement Castex ; l’autre ministre en charge du logement Emmanuelle Wargon et surtout le « menhir » Le Drian ; il ne faut pas imaginer que ce mouvement va devenir un « parti de masse ». Ce n’est donc pas cette structure qui va permettre au président de la République de « capitaliser » son électorat de gauche. Il n’a sans doute pas besoin d’ailleurs d’ « embrigader » ces électeurs-là dans une organisation partisane. Cet électorat, encore traumatisé par ce qui s’est passé il y a 20 ans en 2002, où, par démobilisation de la gauche (abstention « record » au premier tour, le 21 avril 2002 : 28,4% des inscrits, contre 22,4% en 1969, précédent record, et 21,3% en 2017) et non pas, comme on l’a estimé à tort, et trop souvent dit, par « excès de candidatures » (même si les deux phénomènes ont eu des effets cumulés), Lionel Jospin a été éliminé du second tour. Les électeurs de gauche ont encore ce trauma en tête. C’est la raison pour laquelle aucun des candidats se réclamant de la gauche, dès lors qu’il n’apparaitra pas comme une « alternative crédible » à même de se qualifier au soir du 10 avril 2022 pour le second tour, ne parviendra à se détacher des autres concurrents du « bloc des gauches ». Ils et elle risquent de demeurer longtemps dans la zone des 10-12% et il n’est pas écrit qu’un désistement d’un de ces candidats en faveur d’un autre se solde d’ailleurs par une addition de voix. Avec la double menace d’une Le Pen et d’un Zemmour, le second faisant jeu égal au premier tour avec la première et la somme des intentions de vote sur leurs deux noms approchant 30% des voix, certains électeurs de gauche, ceux de la social-démocratie plus ou moins assumée, entendent fonctionner selon une morale de responsabilité : voter Macron par choix au premier tour, pour éviter de ne plus avoir de choix possible au second parce qu’un duel entre LR et RN ou entre LR et « Monsieur Z » ferait de la présidentielle de 2022 la figure inversée de celle de 2017 ou, pire, parce qu’une « finale » entre deux « nationaux-souverainistes » tuerait définitivement le match, voire mettrait à mal l’ensemble des institutions de la Cinquième république. En conséquence de quoi Emmanuel Macron dispose, au centre gauche, d’une « armée de réserve » qui n’est pas que symbolique. Seulement on sait ce qu’il advint de « l’armée de secours » à Alesia ou de celle de Grouchy à Waterloo : Vercingétorix et Napoléon qui comptaient sur elles, les attendent toujours. Emmanuel Macron, féru de notre roman historique national, y prendra certainement garde…

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La stratégie du en même temps qui a fait le succès de la campagne d’Emmanuel Macron il y a cinq ans sera-t-elle encore possible pour 2022 ? Ne risque-t-elle pas de le contraindre à l'immobilisme ?

Jean Petaux : J’ai déjà répondu par anticipation à cette question. J’ajouterai simplement que les exemples abondent qui montrent que l’immobilisme, ou simplement une campagne minimaliste, pour ne pas inquiéter les électeurs, pour ne pas mécontenter, pour satisfaire « tout le monde et son frère » en en disant le moins possible, est une erreur électoralement mortelle. Edouard Balladur l’a parfaitement et involontairement démontré lors de la campagne du premier tour de la présidentielle de 1995. Alain Juppé a quasiment commis la même erreur pour la primaire de la droite et du centre en novembre 2016. C’est le risque qu’encourent les candidats donnés trop tôt vainqueurs. Leur score potentiellement élevé fonctionne comme un puissant agent incapacitant alors qu’il devrait les doper plus encore. Là se situe l’enjeu principal pour Emmanuel Macron : considérer qu’il est en tête des intentions de vote mais que, pour autant, il n’a pas encore gagné l’élection. Être, à lui-même, son propre challenger. Facile à énoncer sur le papier, pas forcément des plus simples à résoudre comme équation.

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