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©CHRISTOF STACHE / AFP

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Embellie d’automne sur le chômage : mais le gouvernement a-t-il matière à s’en féliciter ?

Alors que le ministère du Travail et Pôle Emploi ont révélé mardi soir les derniers chiffres du chômage pour le mois de septembre, l'embellie temporaire constatée ne doit pas masquer la situation globale inquiétante de la situation française, notamment dans une telle période d'incertitude économique.

Mathieu Mucherie

Mathieu Mucherie

Mathieu Mucherie est économiste de marché à Paris, et s'exprime ici à titre personnel.

Voir la bio »Pierre-François Gouiffès

Pierre-François Gouiffès

Pierre-François Gouiffès est maître de conférences à Sciences Po (gestion publique & économie politique). Il a notamment publié Réformes: mission impossible ? (Documentation française, 2010), L’âge d’or des déficits, 40 ans de politique budgétaire française (Documentation française, 2013). et récemment Le Logement en France (Economica, 2017). Il tient un blog sur pfgouiffes.net.
 

Vous pouvez également suivre Pierre-François Gouiffès sur Twitter

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Atlantico : Ce mardi, le ministère du Travail et Pôle Emploi ont dévoilé les chiffres officiels du chômage pour le mois de septembre 2016, avec notamment 66 300 chômeurs en moins pour la catégorie A, après la hausse conséquente observée lors du mois d'août. Dans quelle mesure la stagnation - voire le début de baisse -des chiffres du chômage est-elle liée à l'action du gouvernement ? Sur le terrain du chômage et de l'emploi, quelle est la situation de la France, par rapport à celle des autres pays européens ?  

Mathieu Mucherie : Il y a bien une action statistique de nos autorités publiques. Mais tous les pays eurolandais ont vu leur taux de chômage baisser depuis 2013 ; tous sauf la France. Les derniers chiffres doivent être regardés cum grano salis, et à la lumière de cette contre-performance majeure depuis plus de 3 ans…

Maintenant, passons à l’explication. Celle que vous ne verrez ni dans Le Monde, ni chez Patriiiiick Artus, ni sur France Info. Une explication monétariste du sous-emploi hexagonal et européen, une explication contre-intuitive et qui fait mal. Tenez-vous bien et, SVP, âmes sensibles, passez votre chemin, les lignes qui vont suivre ne sont pas faites pour vous :

Les grands décrochages de l’emploi en France depuis 35 ans arrivent tous au moment d’une crise monétaire : désinflation du début/milieu des années 80, crise du SME du début des années 90 (quand nous avons stupidement singé la politique monétaire de la Bundesbank), grande crise de 2008 (quand la BCE remontait stupidement ses taux au pire moment) suivie de la rechute de 2011-2013 (rechute liée à une nouvelle tentative de putsch de la BCE, soit dit en passant). Ensuite, à chaque fois, on passe 5 à 10 ans pour amortir, revenir dans les clous, gérer les conséquences pour les travailleurs devenus inemployables, pleurnicher sur la montée du FN, etc. Donc, nous devrions être tous d’accord sur le point suivant : la meilleure des politiques de l’emploi, en amont, c’est d’éviter un choc déflationniste. Donc : éviter à tout prix une nouvelle grosse erreur de pilotage monétaire. Donc : forcer la BCE à suivre une règle de croissance prudente du PIB nominal. Tout ceci nous entraîne bien loin des explications structuralistes ou journalistiques qui parlent bien à tous les analystes du bar PMU et qui au fond ne fâchent personne (le « niveau de formation », un demi-point en plus ou en moins sur les charges, une nouvelle initiative sur les PME innovantes, etc.).

Le mérite de l’explication monétaire, c’est qu’elle est cohérente, dans le temps et dans l’espace. Le chômage monte quand le public anticipe plus d’inflation qu’il n’y en a : en particulier mais pas seulement parce que le coût réel du travail monte dans ces phases-là, conformément à des décennies de travaux de Milton Friedman. C’est bien ce que l’on constate. Et avec la japonisation de la zone euro depuis 3 ans, les anticipations d’inflation s’effondrent, capitulent, convergent vers l’inflation réelle, et bing : le chômage redescend. La France est la dernière à s’en rendre compte, peut-être parce qu’elle a multiplié les obstacles sur l’offre pour doper artificiellement les prix (songez à l’immobilier…), peut-être parce qu’elle est victime d’une illusion nominale massive, et d’un marché du travail des plus rigides. Son taux de chômage commence donc seulement à baisser depuis quelques mois, mais ce n’est pas du tout bon signe : au Japon, le taux de chômage se situe à 3,1%...  

Doit-on néanmoins supposer que ces 66 300 individus ont tous retrouvé un emploi ?

Pierre-François Gouiffès : Pour comprendre comment ces individus ont retrouvé un emploi et dans quelles conditions, il est utile de regarder les différentes catégories de demandeurs d’emploi.

Il y a d’abord la catégorie A, les demandeurs d’emploi dans aucune activité professionnelle pour lesquelles la baisse de 66 300 en France métropolitaine est particulièrement spectaculaire pour le mois de septembre (le chiffre le plus bas depuis vingt ans) mais dans le jeu de yoyo initié fin 2015.

Il y a après les demandeurs d’emploi de catégorie B e C qui ont une activité réduite et dont au contraire le nombre augmente (+28 300) en métropole et suit donc une évolution contraire à celle des A. Ensuite il faut prendre en compte la catégorie D, les personnes non tenues de chercher un emploi car inscrits en formation, qui est celle qui est le plus impactée par le plan « 500 00 formations ». La variation en septembre est marginale (-500) mais cela n’efface pas l’augmentation très forte du stock de catégorie D depuis le début de l’année, avec encore 73 500 entrée sen septembre. Il faut enfin évoquer la catégorie E (personnes inscrites à Pôle emploi sans être tenues de rechercher un emploi, en emploi) qui augmente faiblement sur un mois (+1 500) mais davantage sur un an (+26 300)et qui concentre beaucoup de titulaires des contrats aidés subventionnés par l’Etat.

Au final la baisse des DEFM A en septembre et depuis le début de l’année inclut via différents vases communicants et pour une part importante des transferts vers l’activité réduite, les entrées en stage et les contrats aidés subventionnés par l’Etat, et donc pour une part seulement de la création d’emplois marchands dans le secteur productif.

Au mois d'août, la France enregistrait près de 50 000 chômeurs en plus. Suite aux bons chiffres du mois de septembre, qu'est-ce que ces variations brutales d'un mois sur l'autre nous enseignent selon vous ?

Pierre-François Gouiffès : Si l’on regarde les chiffres sur moyenne période, on voit à travers la revue mensuelle des statistiques une tendance erratique depuis l’été 2015 avec des mois de hausse succédant à des mois de baisse.

Une tendance est toutefois indiscutable : l’arrêt de la hausse du chômage avec la stabilisation du nombre de DEFM ABC (avec ou sans activité réduite) et une très légère baisse des DEFM A. La France a donc quitté une terrible séquence de sept ans (2008-2015) de hausse forte et quasi ininterrompue du chômage.

En revanche et compte-tenu justement du caractère erratique des chiffres récents, il n’est pas prudent de considérer qu’on est rentré dans une période de baisse significative du chômage :la Francen’a ainsi pas connu trois mois de baisse successive depuis l’été 2008 et donc la période avant criseLehman. On est à ce stade seulement dans une stabilisation à la baisse du chômage à un niveau toujours considérable après une très longue période de hausse mais hélas pas encore dans une séquence franche et nette de baisse : il y a ainsi 2,5 millions de demandeurs d’emploi ABC de plus depuis 2008 (+80%) et encore 1,1 millions depuis le printemps 2012 (+25%).

Le chômage laisse donc une marque profonde de douloureuse dans le pays. Il y a notamment le drame absolu demandeurs d’emploi des plus de cinquante ans dont le nombre ne baisse pas et a quasiment triplé depuis mai 2008…

Le contexte économique actuel nous permet-il d'être optimiste sur le plan du chômage selon vous ? La fameuse inversion de la courbe du chômage, chère à François Hollande notamment en vue de la prochaine élection présidentielle, est-elle atteignable durablement ?

Pierre-François Gouiffès : La question du chômage est depuis quarante sous le feu des responsables politiques et de l’opinion publique avec notamment le rituel républicain des chiffres mensuels du chômage que nous sommes justement en train de commenter.

Concernant l’inversion de la courbe du chômage, il faut séparer la légère tendance à la baisse observée récemment d’un renversement profond de la tendance qui amènerait la France à baisser son niveau de chômage structurel et conjoncturel.

Sur le front conjoncturel de l’activité et de la croissance, il n’est pas du tout sûr que les bonnes nouvelles récentes (création de 143 300 emplois privés entre juin 2015 et juin 2016, bon niveau d’embauche constaté par l’Acoss) présagent d’une dynamique macroéconomique changeant la donne sur le marché du travail. A ce titre les perspectives de moyen terme publiées par l’Unedic ne sont pas particulièrement optimistes.

Sur le plan structurel, on ne peut que rappeler certaines faiblesses de l’économie française par rapport à ses voisins qui échappent au drame du chômage de masse : croissance économique plus faible que celle des pays européens sur les années récentes, problème de compétitivité qui doit encore s’améliorer fortement, spécificités structurelles du marché du travail et finances publiques structurellement déséquilibrées.

C’est en changeant la donne sur l’ensemble de ces sujets que la France pourra espérer sortir de sa malédiction durable en matière de chômage de masse.

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