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La Commission européenne vient d'accord un délai supplémentaire à la France pour contenir son déficit

Realpolitik

Efforts budgétaires : la France doit cesser de se mentir à elle-même

La Commission européenne vient d'accord un délai supplémentaire à la France pour contenir son déficit. Mais pas d'illusions : la France est loin d'en avoir fini avec l'austérité, car elle est le seul pays a n'avoir pas encore entamé de manière significative les réformes souhaitées, alors qu’elle affiche une dépense publique record.

Paul Goldschmidt

Paul Goldschmidt

Paul Goldschmit est membre de l'Advisory Board de l'Institut Thomas More,

Il a également été directeur du service "Opérations Financières" au sein de la Direction Générale "Affaires Économiques et Financières" de la Commission Européenne.

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Que le président Hollande ou son grand argentier se réjouissent du report de deux ans accordé par (Bruxelles? l’Europe?) la Commission européenne pour ramener le déficit budgétaire à 3% du PIB, rien que de très « normal » ! Qu’ils s’attribuent le mérite d’avoir incité l’Europe à « changer de cap » et d’éviter aux français l’austérité, voilà qui relève à la fois de l’arrogance et de la désinformation !

 

En permettant à la France – ainsi qu’à d’autres Pays Membres - d’échelonner leurs efforts budgétaires, la Commission ne fait rien d’autre qu’interpréter, avec la flexibilité voulue, les prescrits des Traités et Directives dont elle a l’obligation d’assurer le respect. Elle reconnait ainsi que la prolongation de la crise rend la poursuite aveugle de l’austérité contreproductive, tant qu’une amélioration de la conjoncture ne se dessine.

 

Ceci étant, la Commission – qui n’en a ni les moyens ni la compétence - n’a aucunement modifié les règles du jeu. Aussi elle conditionne sa flexibilité à la poursuite de réformes structurelles, ce qui n’augmente nullement les marges de manœuvre des gouvernements concernés. Là où le bas blesse la France en particulier, c’est que, seule parmi les pays en cause, elle n’a pas encore entamé de manière significative les réformes souhaitées, alors qu’elle affiche une dépense publique record, une fiscalité parmi les plus lourdes et une dette publique encore non stabilisée.

 

Ainsi, les lourds sacrifices imposés aux grecs, portugais, irlandais, espagnols, italiens et autre chypriotes et ceux adoptés unilatéralement en Allemagne et en Grande-Bretagne, sont de nature à porter leurs fruits rapidement, dès une inversion de la conjoncture, alors que la France se verra dans l’obligation de poursuivre la « rigueur » car, au-delà du seuil de 3% prévu maintenant en 2015, le déficit devra encore diminuer, d’autant plus que la reprise souhaitée imposera une politique budgétaire contra cyclique et des objectifs contraignants de réduction de la dette, prévus par les accords européens.

 

Il est également totalement illusoire de croire que la France pourra imposer une « relance » coordonnée sans transferts supplémentaires significatifs de souveraineté à l’Europe. En effet, les objectifs affichés, réclamant plus de solidarité (mutualisation de la dette, garantie solidaire des dépôts bancaires, interventionnisme de la BCE, etc.), demeureront des vœux pieux s’ils ne sont accompagnés d’une architecture institutionnelle robuste capable d’assurer une discipline collective et de sanctionner toute tentative de bénéficier, en passager clandestin, des efforts demandés aux partenaires. Cela implique une feuille de route européenne contraignante conduisant à terme à une forme de fédéralisation de la zone Euro, dotée d’un budget financé par des ressources propres significatives (impôts européens).

 

A noter que tant que le rôle de la Commission demeure limité à veiller à l’exécution des engagements pris par chacun des Pays Membres individuellement, il lui sera impossible d’imposer une « politique économique européenne » coordonnée permettant de peser, par exemple, sur le taux de change de l’Euro, dont l’efficacité serait par ailleurs marginale étant donné l’importance des échanges à l’intérieur de l’UEM.

 

Sur le plan politique interne français, les constats ci-dessus sont porteurs de graves conséquences. Tout d’abord, la prédiction de Marine Le Pen sur la poursuite et l’aggravation de la rigueur/austérité risquent fort de se réaliser, même si, en parallèle, les solutions qu’elle propose, y compris un abandon de la monnaie unique et une réappropriation totale de la souveraineté française, font l’impasse sur le réajustement (appauvrissement) massif auquel serait soumise la population. Les développements actuels à Chypre, où la capacité de restaurer la liberté des mouvements de capitaux demeure très problématique, devraient servir de sonnette d’alarme avant d’engager un pays comme la France, autrement dépendante de son accès aux marchés internationaux tant des marchandises, des services que des capitaux, sur une voie similaire. Néanmoins, secondée sur le diagnostic et les remèdes (mais pas sur l’idéologie) par Mélenchon et la « gauche de la gauche », un consensus anti-européen risque de paralyser complètement l’action gouvernementale française rendant l’impensable de plus en plus inévitable.

 

Cette paralysie potentielle risque de se propager aux instances européennes. Le vote protestataire sanctionnant les gouvernements en place lors des élections européennes (considérées abusivement comme idéales pour exprimer un ras le bol à propos du chômage, de l’austérité, de la précarité, de la corruption, des abus, etc.) pourrait compromettre la capacité du Parlement à exercer son rôle, alors qu’il est par excellence le lieu où la légitimité démocratique européenne peut s’exprimer.

 

La santé insolente des marchés financiers, où les bourses affichent de nouveaux records, loin d’être un signe avant coureur d’un avenir qui chante, est une nouvelle démonstration d’une transformation profonde des rapports de force qui dominent le monde. Il est illusoire de vouloir restituer un pouvoir de gestion et de contrôle au niveau d’un quelconque des Pays membres de l’UE. Seule une entité de taille continentale européenne, similaire aux Etats-Unis, à la Chine, l’Inde, la Russie où le Brésil peut aspirer à maîtriser son propre destin. Vouée par les égoïsmes nationaux à la paralysie, il est difficile de prévoir quelle étincelle fera vaciller la construction européenne encore inachevée. Elle peut venir inopinément, soit de l’extérieur comme un embrasement du Moyen Orient ou une déstabilisation brutale des marchés financiers ou des matières premières, soit encore de l’intérieur par la contestation sociale ou le renforcement des mouvements populistes et nationalistes.

 

En conclusion, les chances de renverser le cours des choses s’amenuisent chaque jour. L’affaiblissement de la France, réduite à chercher des boucs émissaires mettant ainsi à mal le tandem franco-allemand pourtant indispensable, constitue aujourd’hui le plus grave danger pour l’Union. Corriger cette situation passe en premier lieu par une prise de conscience que l’avenir de la France est indissociable de celui de l’Europe.

 

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