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Education : quand l’égalité des chances est mise à mal par les inégalités naturelles et sociales
©MARTIN BUREAU / AFP

Bonnes feuilles

Education : quand l’égalité des chances est mise à mal par les inégalités naturelles et sociales

Jean-Philippe Delsol publie "Eloge de l’inégalité" aux éditions Manitoba. L’auteur s insurge contre la doxa contemporaine qui voudrait que l’égalité soit la mesure de toute chose. L’égalité est devenue l’obsession maladive de notre monde tandis que la jalousie ordinaire le taraude pour faire de l’inégalité son bouc émissaire préféré. Extrait 2/2.

Jean-Philippe Delsol

Jean-Philippe Delsol

Jean-Philippe Delsol est avocat, président de l’Institut de Recherches Economiques et Fiscales, IREF, essayiste. Dernier ouvrage paru : Eloge de l’Inégalité, chez Manitoba/Belles Lettes, Novembre 2019.

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Les inégalités naturelles et de milieu social et culturel fondent des différences inéluctables. La soif de lecture que manifestent certains enfants leur permettra d’être généralement meilleurs en lettres et ceux qui sauront mieux compter seront reçus plus facilement en classes préparatoires des écoles d’ingénieurs. Faudrait-il interdire de lecture l’élève studieux ou passionné et mettre à l’isolement celui qui a la « bosse des maths » pour qu’ils soient abaissés au même niveau que leurs petits camarades ? L’ouvrier qui suit des cours du soir pour devenir chef d’atelier devrait-il être pénalisé de s’élever par lui-même ? Pour égaliser les chances culturelles, la collectivité peut se convaincre trop vite qu’il n’y aurait en définitive qu’un moyen d’y réussir consistant à arracher les enfants aux familles pour les confier à des organismes d’État dotés de tous les moyens nécessaires à cet effet. C’est le travers où se réfugie l’utopie depuis Platon ou celle d’Aristote qui demandait que dès 7 ans les enfants reçoivent une éducation publique et identique, jusqu’à More et les expériences calamiteuses des régimes soviétiques ou nazis pour enfermer des dizaines de milliers d’enfants cobayes dans des internats où ils devaient être formatés au modèle type de l’idéologie. Ces pratiques sont toujours des échecs d’ailleurs car la nature de chaque homme ne saurait être confinée dans le moule d’une fabrication en série. L’individu est d’abord le fruit singulier de l’alchimie extraordinaire due à la rencontre d’un homme et d’une femme ; il façonne ensuite sa propre personnalité dansl’exercicedesalibertéetdesavolonté.Lestraitsquilecaractérisent ne sont pas dus à un seul facteur. 

Les inégalités sont multiples, pas toujours liées au milieu social, et dépendent de causes nombreuses et souvent encore inconnues. L’un des facteurs qu’il n’est pas de bon ton d’évoquer et qui pourtant est probablement important, sans être nécessairement prépondérant, est celui de la transmission génétique. Il n’y a pas de raison que les hommes soient naturellement tous aussi intelligents, même seulement potentiellement, pas plus qu’ils ne sont tous beaux ou forts ou en bonne santé… Et il n’y a pas non plus de raison que les enfants ne reçoivent pas de leurs parents et des générations qui les ont précédés des traits et caractères intellectuels comme on leur en reconnaît à titre de ressemblances physiques. Une étude Pisa de l’OCDE a montré que les 10 % d’enfants de 15 ans les plus désavantagés socialement à Shanghai avaient un niveau en mathématiques meilleur que les 10 % des enfants du même âge les plus favorisés socialement des États-Unis et de nombreux pays européens. Et cette même étude conclut que les résultats des élèves sont dus en partie au talent, mais souvent à l’héritage que les enfants ont reçu de leurs parents. Heureusement, cette transmission ne fige pas la succession des générations, soit que les mutations puissent activer des changements, soit que le croisement des chromosomes des deux parents offre un meilleur cocktail ou un moins bon, soit que des enfants puissent révéler des capacités enfouies, récessives chez leurs parents. Heureusement que de nombreux enfants nés de gens de peu s’assurent d’un destin fulgurant dont le cinéma accumule les exemples avec des Gérard Depardieu ou Fabrice Lucchini subjugués par le verbe et entraînés par lui jusqu’à déclamer saint Augustin à Notre-Dame, ou encore avec le Dheepan de Jacques Audiard, cet ancien migrant sans papiers habile à conter un rôle qui fut son histoire. C’est l’école de la vie qui les a élevés autant que leur formidable envie d’apprendre, de croître, d’être. 

La liberté et le sort contribuent à l’inégalité en bien d’autres domaines que l’économie, et souvent plus essentiels. L’égalité des chances est focalisée habituellement sur l’école et justifie que l’instruction soit accessible à tous, et obligatoire jusqu’à un certain niveau. Certes, diverses études ont montré que « l’école, en qui on avait longtemps vu un mécanisme correcteur des inégalités dues à la naissance, apparaissait comme incapable de jouer le rôle qu’on attendait d’elle », comme l’a écrit Raymond Boudon pour souligner que les inégalités scolaires ne sont pas le facteur déterminant des autres formes d’inégalité sociale, mais qu’elles sont plutôt le fruit des contextes sociaux, économiques et culturels des enfants qu’ils ont tendance à reproduire. Cette conclusion a été celle d’autres auteurs, notamment de C. Jencks affirmant que l’école jouait un rôle mineur dans la détermination des inégalités économiques. Leur conclusion est qu’il existe une large indépendance des phénomènes de mobilité sociale par rapport à l’inégalité des chances devant l’enseignement. Ce n’est sans doute pas pour autant qu’il faut renoncer à universaliser l’accès à l’école pour ceux qui en sont capables car il ne faut pas gâcher la chance que l’école peut offrir à ceux qui sauront en profiter.

L’ÉGALITÉ DES CHANCES D’UNE INÉGALE ÉDUCATION

L’éducation est paradoxalement le domaine où il peut régner la plus grande égalité parce qu’elle est l’objet de la plus grande inégalité par nature. L’éducation est en effet le lieu même où ceux qui savent apprennent à ceux qui ne savent pas encore. Par définition elle enseigne ce que les générations passées ont déjà appris pour éviter que le petit d’homme ait à redécouvrir tout ce que les civilisations antérieures ont déjà découvert et le progrès que cela leur a permis. Elle apprend aussi, et c’est essentiel, à porter un regard critique pour pouvoir aller plus loin. Mais pour disposer de cet esprit interrogateur et constructif encore faut-il connaître l’état du savoir porté par les générations antérieures. Il s’agit donc d’une relation nécessairement inégale dans laquelle l’autorité enseigne les acquis en même temps qu’elle ouvre à leur questionnement. C’est le rôle en effet de la bonne tradition de délivrer « tout prêt » ce que des siècles ont permis d’accumuler de bon pour les hommes, ce qui a réussi dans le passé pour le porter plus loin. Sinon, il faudrait que chaque génération recommence sans fin et nous en serions encore à l’âge de pierre. Mais encore faut-il recevoir et acquérir cet enseignement. Sans l’éducation, les enfants recueillis par des animaux à la naissance ou peu après, comme plus simplement ceux que des parents laissent végéter dans la solitude d’un placard, comme cela arrive malheureusement encore quelquefois, demeurent sauvages et souvent restent attardés toute leur vie s’ils ne bénéficient pas d’un retour précoce à la civilisation et à l’apprentissage de leur monde. Les enfants d’homme, à l’inverse de ceux des animaux, naissent avec une capacité d’apprentissage mais peu d’acquis. Ainsi, parce que cette transmission est donc si nécessaire à l’homme, parce qu’elle est constitutive de son devenir, les parents doivent bien entendu en avoir, les premiers, le souci, mais la collectivité doit sans doute légitimement veiller à ce que tous les enfants bénéficient de cette instruction et faire en sorte que chacun puisse recevoir celle qui lui est la plus adaptée de telle façon que la communauté des hommes appelés à vivre ensemble soit assurée que chacun peut faire prospérer ses propres talents et qu’aucun ne perde cette chance sauf à la rejeter lui-même. L’État n’a pas pour autant particulièrement vocation et n’a aucune obligation à prendre en charge lui-même l’enseignement, mais seulement le devoir de s’assurer que tous peuvent y accéder. 

La réalité est que le monopole de l’instruction, qui a peut-être eu quelques mérites au temps des hussards noirs de la République, a désormais démontré son incapacité à délivrer les bases du savoir à tous et à promouvoir les élèves les plus prometteurs. Cette difficulté qu’a rencontrée l’école publique à remplir sa mission tient au fait qu’elle a voulu garantir l’égalité de niveau de tous les enfants et que, ce faisant, elle a dû les abaisser tous à l’étiage des plus médiocres à défaut de pouvoir relever celui de ces derniers. Mais plus fondamentalement, cette attitude a découlé naturellement de la centralisation du système scolaire joint à la volonté d’imposer plus que l’égalité des chances, une égalité sans retenue ni discernement, sans considération des différences et des attentes de chacun. L’échec de l’école tient souvent à la formation même des maîtres auxquels certains apprennent désormais à ne plus enseigner pour ne pas rompre le rapport naturel d’égalité avec leurs élèves.  

La liberté scolaire viendrait rétablir une saine compétition entre les établissements scolaires pour faire ressortir les méthodes qui marchent et celles qui échouent et permettre aux parents de choisir entre eux. Elle répondrait mieux aux besoins des enfants autant que des parents. Car au-delà de l’instruction proprement dite, le but de l’école est d’apprendre aux enfants à être autonomes. Une autonomie nécessaire pour permettre à chacun d’eux, selon le mot de Pindare, de devenir ce qu’ils sont, de s’ouvrir à une culture d’interrogation sur la profondeur de leur ignorance, de gérer l’incertitude et le questionnement permanents de l’existence, d’accepter des réponses possibles là où nous aimerions tant des réponses certaines, de transcender le tragique que traverse toute vie d’homme. Et cette autonomie, c’est-à-dire l’exercice de sa liberté par l’enfant, ne peut pas être bien enseignée par des écoles et des professeurs qui ne sont pas maîtres de leurs enseignements, qui ne sont pas eux-mêmes autonomes. C’est à ce titre que la liberté scolaire est nécessaire presque de manière anthropologique, parce que des enseignants qui n’ont pas la liberté du contenu de leur enseignement et/ou de leurs méthodes d’enseignement ne sont pas préparés, ne sont pas construits pour enseigner l’art de la liberté et de son exercice. Il est difficile d’apprendre aux autres ce que l’on ne vit pas. Celui qui est coulé dans le moule uniforme d’un système de masse a forcément de la peine à penser et à accepter tout à la fois la singularité et la diversité, à les valoriser, à les prendre en compte, à apprendre à progresser avec l’inquiétude congénitale de l’homme sur lui-même et à en tirer parti. L’école d’État ne vit que de ses certitudes, de ses méthodes et ses programmes imposés, trop souvent enfermée dans son carcan idéologique qui l’empêche de guider les élèves dans un monde ouvert. 

En matière d’éducation, l’État n’a pourtant ni obligation ni même vocation naturelle à construire des écoles et embaucher des enseignants, mais seulement de s’assurer que tous les enfants reçoivent une instruction correcte et de favoriser leur éducation. À cet égard, la liberté scolaire peut prendre des formes diverses, au travers du bon scolaire remis à chaque famille pour payer l’école de leur choix pour leurs enfants (comme en Suède par exemple) ou par un subventionnement objectif des écoles indépendantes (comme avec les Free schools ou les Académies en Angleterre, ou les Charter schools aux USA, ou encore comme aux Pays-Bas). Peu importe du moment qu’elle existe. Partout les résultats sont là aussi pour démontrer que, globalement, les enfants sont les bénéficiaires de la liberté scolaire. Simplement parce qu’elle répond à leur besoin naturel, parce que des écoles autonomes enseignent mieux l’autonomie, que des écoles libres forment mieux à la liberté. Selon une étude de l’OCDE/PISA du 11 juin 2018, les pays où les populations désavantagées bénéficient d’enseignants de qualité sont globalement ceux où les écoles ont une plus grande autonomie d’embauche, voire de licenciement, des professeurs. L’autonomie des écoles, note cette étude, favorise tout à la fois l’adaptation des rémunérations en fonction de la performance, et peut-être plus encore des organisations plus flexibles et plus attentives aux besoins des élèves et aux préoccupations des enseignants: conditions de travail, formation permanente, évaluation régulière, participation au projet de l’école… Certes, quand les écoles sont autonomes, voire indépendantes, l’État doit conserver un certain contrôle de la qualité et de la sécurité de ces établissements comme il doit veiller à empêcher toute dérive sectaire. Mais ainsi, l’égalité en droit de tous les parents est respectée dans le choix de l’éducation de leurs enfants en même temps que ceux-ci disposent d’une égalité de chances préférable à celle que leur offre aujourd’hui en France la sectorisation scolaire qui fait obligation aux enfants d’aller dans des collèges ou lycées affectés selon leur résidence.

Extrait du livre de Jean-Philippe Delsol, "Eloge de l’inégalité", publié aux éditions Manitoba

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