Ecologie et libération animale, l’équation impossible | Atlantico.fr
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Une activiste de PETA pose avec une robe faite de feuilles de laitue et tient une pancarte lors d'une manifestation en Inde en octobre 2013.
Une activiste de PETA pose avec une robe faite de feuilles de laitue et tient une pancarte lors d'une manifestation en Inde en octobre 2013.
©NOAH SEELAM / AFP

Bonnes feuilles

Ecologie et libération animale, l’équation impossible

Paul Sugy publie « L’Extinction de l’homme : le projet fou des antispécistes » aux éditions Tallandier. La cause animale nous préoccupe, et défendre les animaux maltraités est légitime. Mais les mouvements végans sont traversés par une dérive inquiétante : l’antispécisme. Ces militants jugent que la consommation de viande est une pratique barbare, une discrimination envers les animaux qu’ils comparent à du racisme. Extrait 2/2.

Paul Sugy

Paul Sugy

Paul Sugy, ancien élève de l’École normale supérieure et diplômé de Sciences Po Paris, est journaliste au Figaro.

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Il faut bien comprendre que les finalités poursuivies par les écologistes et les antispécistes ne sont pas du tout les mêmes : l’antispéciste veut agir en faveur de l’intérêt des animaux, tandis que l’écologiste veut préserver la planète pour agir en faveur des générations humaines futures, afin qu’elles n’aient pas à supporter demain le coût écologique de nos choix d’aujourd’hui. À quelques exceptions près, les écologistes se situent donc uniquement du point de vue des humains.

D’ailleurs, des controverses intéressantes ont éclaté entre des écologistes et des antispécistes. Celles-ci sont assez bien résumées dans un article de Jean-Baptiste Jeangène Vilmer et Nora Carisse, intitulé « Qui tue le plus ? »  : les auteurs imaginent la confrontation entre une végane, Anne, et une écologiste, Gaëlle. Toutes deux débattent de savoir laquelle a le mode de vie le moins nocif. Certes, Anne ne tue pas elle-même directement des êtres vivants puisqu’elle ne consomme aucun produit issu de leur exploitation mais, n’ayant pas un mode de vie écologique, elle génère certaines formes de pollution qui affectent grandement les équilibres climatiques et ont donc, en fin de compte, une répercussion meurtrière sur les animaux. Quant à Gaëlle, elle ne suit pas un régime végan, et donc elle accepte que l’on tue des animaux pour sa consommation et son plaisir personnel, mais son souci de l’environnement réduit l’impact des activités humaines sur le climat et sauve de nombreuses espèces sauvages.

En réalité, contrairement à ce que certains antispécistes ont voulu croire, cet article n’est pas tant un réquisitoire contre le véganisme qu’une manière de pointer l’incohérence qu’il y aurait à défendre seulement l’antispécisme, et pas l’écologie dans son ensemble.

Il existe pourtant plusieurs points d’achoppement qui, n’en déplaise à Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, rendent téméraire de vouloir concilier les deux causes. Nous venons de décrire comment la poursuite logique du combat pour la libération animale exige que, tôt ou tard, l’homme intensifie son intervention dans la nature, comme si celle-ci n’était pas déjà parvenue à un stade critique. Ce qui fait dire à David Olivier, dans un article paru dans les Cahiers antispécistes, qu’il existe bel et bien une « opposition entre antispécisme et écologisme ». En effet, précise-t-il :

À la base de la pensée écologiste telle qu’elle est formulée, il y a le respect pour un ordre naturel. […] L’écologisme ne se préoccupe aucunement du sort du lapin individuel, mais uniquement de la persistance de son espèce. L’unité de base de l’écologisme est l’espèce. […] L’antispécisme, au contraire, vise à étendre au-delà des frontières de l’espèce humaine […] les normes de considération et de douceur, d’altruisme.

Et de décrire comment, dans son cheminement personnel, il est revenu de son engagement en faveur de la cause écologiste, allant même jusqu’à accuser celle-ci de perpétuer un « ordre des choses » au sens le plus abject qu’un intellectuel postmoderne peut donner à ce réflexe conservateur (ou pire : défendre un ordre « chargé d’idéologie chrétienne », comme il l’écrit un peu plus loin).

C’est ce qui explique notamment pourquoi l’argument d’Alain Finkielkraut contre l’abolition de l’élevage, à savoir qu’une telle décision entraînerait mécaniquement la disparition de nombreuses espèces bovines incapables de survivre à l’état sauvage, est assez peu concernant pour les antispécistes : par définition, ceux-ci se moquent du sort des espèces pour ne s’intéresser qu’aux individus. Qu’importe donc qu’une espèce s’éteigne, si sa persistance n’est bonne qu’à assurer aux individus qui en sont membres une vie désagréable ou douloureuse. À ce titre, la sauvegarde de la biodiversité n’est en rien une fin en soi du point de vue des antispécistes. Seule compte la quantité de souffrance vécue à tout moment sur Terre… Cela en dit long, très certainement, sur le manque de considération qu’ils accordent en réalité au miracle de la vie, à la richesse et au chatoiement de ses éclosions, sous tant de formes. La vie en elle-même n’intéresse pas vraiment les antispécistes. Seule compte pour eux la vie vécue, c’est-à-dire vue du point de vue du sujet. Cette vie-là ne mérite ni contemplation ni émerveillement. Les antispécistes ne croient pas aux miracles. L’émerveillement de l’homme devant la nature est encore un réflexe spéciste, une forme d’appropriation et de mise en récit spécifiquement humaines…

Du reste, l’antispécisme n’est très certainement viable que grâce aux progrès récents de la technoscience, qui seuls permettent d’envisager un monde débarrassé de l’élevage. D’abord parce que les personnes qui adoptent un régime entièrement végan (dont les vertus nutritionnelles sont largement contestées, certains médecins n’hésitant pas à dire que ce régime alimentaire favorise les risques pour la santé, comme récemment le docteur Édouard Pélissier) sont pratiquement obligées de se complémenter en vitamine B12, une molécule nécessaire à l’organisme dont la plupart des végans sont carencés s’ils ne se fournissent pas auprès des laboratoires qui la synthétisent. Et ensuite, parce que la réduction de la consommation de viande issue de l’élevage crée un juteux marché pour les viandes artificielles ou les substituts, produits le plus souvent par de grandes firmes agroalimentaires. L’image d’Épinal du végan consommant des fruits et légumes de saison issus des circuits courts est bien souvent erronée… En 2025, le marché de la viande artificielle pèsera 7,5 milliards d’euros ; dans les années qui suivront, sa croissance sera certainement exponentielle. La chercheuse à l’Inra Jocelyne Porcher a montré l’accointance entre les antispécistes et la fine fleur du capitalisme industriel, qui se frotte déjà les mains devant les bénéfices juteux que ne manquera pas d’opérer cette révolution de nos modes de vie provoquée par le basculement dans un monde entièrement végan. Au nom de la tech for good, l’idée d’une convergence entre les idéologies progressistes et l’intérêt du marché, la technoscience sera certainement la grande gagnante de ces « progrès ». Et nous en viendrons peut-être un jour à regretter le faible impact environnemental qu’avait, en comparaison, l’élevage traditionnel…

Toujours est-il que les grandes firmes, en particulier celles de la Silicon Valley (qui ne sont pas toutes réputées par ailleurs pour leur prise en compte exemplaire des enjeux environnementaux) commencent déjà à travailler sur une commercialisation au grand public de viandes cultivées in vitro dans des laboratoires, à partir de cellules-souches prélevées sur des animaux. Rien d’illogique à cela : le projet antispéciste, qui se veut une amélioration radicale des conditions d’existence de tous les vivants sur Terre, présente quelque chose de proprement démiurgique, qui n’est pas étranger aux aspirations les plus secrètes des geeks californiens. Il s’agit, par un effort conjoint de la technologie et de l’idéologie, de renouveler le genre humain et même le vivant tout entier. De le forcer à devenir meilleur, coûte que coûte…

C’est le monde utopique de la tech for good, la technologie au service du progrès. Pour notre part, l’idée même que l’accomplissement moral de l’humanité soit tributaire de ses compétences techniques nous paraît insupportable, et contraire à notre vision de l’éthique, qui n’est pas question de moyens mais de volonté.

On notera enfin que s’il existe peut-être un point de convergence entre l’antispécisme et l’écologie, c’est par la jonction de leurs extrêmes : l’un comme l’autre peuvent mener à la deep écology, l’écologie profonde, un courant d’idées né sous la plume du philosophe norvégien Arne Næss. Celui-ci expose une doctrine assez similaire, en somme, à celle de Peter Singer, à savoir que toutes les vies se valent et que celle des humains n’est ni plus précieuse, ni plus légitime que les autres formes de vie.

C’est notamment dans le sillage de ce courant que le militant américain Les U. Knight a fondé en 1991 le Mouvement pour l’extinction volontaire de l’humanité (VHEMT), qui prône une diminution drastique, voire une élimination totale et définitive de la population humaine présente sur Terre, en refusant de se reproduire. Il n’est pas rare, depuis, d’entendre dans les médias des militants écologistes recommander des solutions aussi extrêmes que celle-ci, seules à même, selon eux, de permettre à la Terre de se régénérer sans parvenir à l’épuisement de ses ressources. Il y aurait bien sûr beaucoup à dire, à supposer que ces militants vaillent vraiment la peine que l’on s’attarde sur leur cas, au sujet de cette forme évidente de honte de soi qui n’est pas sans rappeler la « honte prométhéenne » de Günther Anders. L’Obsolescence de l’homme, titre d’un grand livre de ce philosophe allemand hanté par les deux plus grands drames du XXe  siècle à ses yeux, Auschwitz et Hiroshima, est le récit d’une réification de l’homme par lui-même à la suite de l’acquisition de sa terrible puissance industrielle.

En cela, l’antispécisme est tiraillé entre deux tentations contraires : la foi immodérée dans l’agir humain, qui le rend aveugle aux limites de notre propre puissance, et sourd aux motifs raisonnables que nous aurions de refuser de dérégler un peu plus encore le cours naturel de la vie sauvage ; et la détestation de la présence humaine sur Terre, qui peut aller jusqu’à conduire à la volonté délibérée d’une… extinction de l’homme.

Il apparaît ici nettement que l’antispécisme, dans ses conséquences pratiques et politiques, conduit à des arbitrages qui, parce qu’ils ne placent plus l’intérêt des hommes au centre, finiront tôt ou tard par se retourner contre eux. Dès lors que l’on accepte de renoncer à la prééminence des intérêts humains sur ceux des autres animaux, on ne peut rester antispéciste à moitié : cet engagement ne tolère pas la demi-mesure. Cela apparaît fort distinctement dans la préface que Peter Singer consacre à l’Éthique animale de Jean-Baptiste Jeangène Vilmer : « Cette idée, que les problèmes concernant les humains sont toujours plus importants que ceux concernant les animaux, est elle-même le résultat d’un préjugé critiquable en faveur des humains. »

Ce que Singer ne dit pas, c’est qu’à compter du moment où l’on refuse de hiérarchiser les problèmes des humains et ceux des animaux, la prise en compte des uns empiète nécessairement sur celle des autres, ce que nous venons de démontrer. L’antispécisme, tout à son ambition de libérer les animaux, ne prône rien moins qu’un nouvel asservissement. Celui des hommes.

A lire aussi : Le projet politique des antispécistes

Extrait du livre de Paul Sugy, « L’Extinction de l’homme : le projet fou des antispécistes », publié aux éditions Tallandier.

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