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 Du pain et des jeux ? Quand organiser de grands événements sportifs s'avère un pari risqué pour le pouvoir
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Cadeau empoisonné

Du pain et des jeux ? Quand organiser de grands événements sportifs s'avère un pari risqué pour le pouvoir

La contestation qui ne s'arrête pas au Brésil trouve une partie de son origine dans les protestations contre le coût excessif de l'organisation de la Coupe du monde. Organiser des grands évènements sportifs de portée planétaire est-il devenu un piège ?

Carole  Gomez

Carole Gomez

Carole Gomez est chercheur à l'IRIS, chargée des questions liées à l'impact du sport sur les relations internationales. Elle s'intéresse principalement aux concepts de diplomatie sportive et d'intégrité dans le sport. Elle participe également aux études portant sur les politiques de défense.

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Atlantico : Le Brésil voit sa situation sociale s'enflammer autour de revendications en partie nées de l'organisation de la Coupe du monde. Les Jeux de Pékin en 2008 avaient laissé l'image d'une Chine "impérialiste" et la Coupe du monde en Afrique du Sud en 2010 n'a pas levé l'image médiocre du pays. Est-ce encore si intéressant pour un pays "émergent" d'organiser une grande épreuve sportive comme vitrine ?

Carole Gomez : Je ne suis pas sûre que la question doive être posée en ces termes, par ces raccourcis. Aujourd’hui, il semblerait qu’organiser un grand évènement sportif constitue plutôt une victoire à la Pyrrhus. En d’autres termes, le coût de la construction/rénovation des infrastructures, la question sécuritaire, les exigences des fédérations organisatrices ou encore le coup de projecteur sur les atouts comme dysfonctionnements du pays sont autant d’éléments à prendre en compte face à la "vitrine" économique, politique, voire diplomatique que l’Etat entend promouvoir, de façon plus au moins réussie (exemple du Mondial 1978 en Argentine organisée par la junte militaire). Les arguments mis en avant par les autorités étatiques ont certes varié au cours des décennies mais restent toujours les mêmes : développement du tourisme, amélioration des infrastructures, retombées économiques, rayonnement du pays.

Quel a été le tournant qui a transformé ce qui était jusque-là des évènements de communication importants pour les pays concernés en "piège" pour le pouvoir ?

On ne peut pas véritablement parler de tournant ou d’éléments déclencheurs et il serait erroné de considérer désormais l’organisation d’évènements sportifs comme des pièges. Le nombre des pays ou des métropoles candidats pour organiser ces évènements démontrent l’attrait toujours important de l’objet sportif. L’analyse ne doit pas être manichéenne. Il est sûr qu’il existe des éléments qui sont désormais à prendre en compte dans l’organisation de ces manifestations sportives :

- D’une part, l’influence croissante des réseaux sociaux/médias. Les appels à manifester, les informations relayées en temps réel et relatant le déroulé de tel ou tel évènement ou affaire ont largement contribué à mettre en lumière les dysfonctionnements qui étaient, jadis, peu connus ou passés sous silence. Tweeter, Facebook voire certains médias ont été autant de relais des revendications/contestations appelant à la mobilisation que de vecteurs de communications et d’information.

- D’autre part, la crise économique a évidemment eu une répercussion non négligeable sur la tenue de tels évènements. Dans le cas brésilien, l’organisation de la Coupe des confédérations et de la Coupe du monde a, au total, couté 11 milliards d’euros, avec une facture de 3,5 milliards concernant uniquement la rénovation/construction des stades afin de satisfaire aux exigences de la FIFA. Selon les statistiques, l’organisation de la Coupe du monde reviendrait à 57€ par Brésilien, montant considérable quand on sait que le salaire minimum se situe entre 230 et 250 euros/mois. Comme l’a relevé Romario, ancienne étoile de la Seleçao, devenu aujourd’hui parlementaire, le "rajout" de 1,1 milliards d’euros à la note brésilienne est, en l’état actuel des choses, profondément incompréhensible et contestable pour la majorité des Brésiliens. Selon lui, le pays a besoin d’infrastructures en matière de transports, sanitaires et éducatives et non de stades, destinés à accueillir quelques rencontres pendant un peu plus d’un mois en 2014. On voit ainsi fleurir dans les stades et dans les cortèges des slogans tels que "si tu es malade, va au Maracanã" ou encore « un professeur vaut plus que Neymar ».

- Un autre élément aussi à prendre en compte est la contestation de la gouvernance des institutions sportives. Un certain nombre de scandales, d’affaires de corruption ont vu le jour au cours des deux dernières décennies, remettant en question la bonne gouvernance de ces institutions et l’absence quasi-total de contrôle sur ces décisions, modes de désignation etc. Dans le cas présent du Brésil, les manifestants contestent, en plus des décisions de politique interne du gouvernement, l’emprise de la FIFA sur leur pays, dénonçant les exigences de celle-ci (comme par exemple, la pression de la FIFA pour que Brasilia abroge une loi interdisant la vente d’alcool dans les stades, et ce, afin de favoriser un de ces sponsors).

Jeux de 2016 à Rio, Coupe du monde de football en Russie en 2018 et au Qatar en 2022... Quels sont les gouvernements les plus menacés par les futures épreuves dont ils se sont pourtant disputés l'organisation ?

Avant tout chose, n’oublions pas que la Russie accueille dans un peu plus de six mois les JO d’hiver à Sotchi. Il est d’ailleurs intéressant de faire un parallèle entre les situations russes et brésiliennes.

Pour rappel, le Brésil accueille la Coupe du monde de football en 2014 et les JO en 2016. Quant à la Russie, elle accueille les JO d’hiver en 2014 avant d’accueillir la Coupe du monde de football en 2018.

Alors que la publication des comptes de la facture brésilienne a été un des éléments qui a poussé les manifestants dans la rue, la révélation du budget de Sotchi n’a, quant à elle, pas suscité le moindre débat. Pour rappel, le budget initial était évalué à 11 milliards d’euros. On l’estime aujourd’hui entre 36 et 45 milliards.

Prédire quels pays peuvent être "menacés" par l’organisation de tel ou tel évènement sportif relèverait plus de la pythie que d’une science exacte. Trop d’éléments tel que les aspects économiques, culturels, politiques, sociaux et sociétaux, environnementaux doivent être pris en considération de façon générale et à un instant T, ce qui rend donc l’analyse quasi impossible. On ne peut pas donc prévoir aujourd’hui quels États seront ou non "menacés", simplement émettre des hypothèses. La rapidité et l’ampleur des manifestations brésiliennes poussent aussi à la retenue puisque qu’en quelques jours, les rangs des manifestants sont passés de quelques centaines à près d’1,2 millions de personnes jeudi 20 juin.

Il est aussi intéressant de noter que personne n’avait prévu au Brésil ce qui se passe actuellement, ni le gouvernement, ni les médias, ni les centres de recherches. Une "simple" décision politique a réussi à enflammer une poudrière qui, bien que présente, semblait pourtant à l’abri de toute explosion, surtout pendant une compétition de football, au pays où le ballon rond est roi, mais où les inégalités sociales, économiques sont aussi patentes.

Les évènements que l'on voit actuellement, vont-ils remettre en cause le mouvement d'attribution des grands évènements sportifs à des pays encore émergents ? Ces derniers ne vont-ils pas bouder d'eux même ce qui ressemble de plus en plus à un cadeau empoisonné ?

La campagne de désignation de la ville hôte pour les JO 2020 semble pour l’instant démontrer l’inverse. Istanbul, en dépit des manifestations qui l’agite, continue de faire campagne pour accueillir les Jeux, en compétition avec Madrid et Tokyo. Aussi, le Maroc a laissé entendre qu’il souhaiterait organiser la Coupe du monde en 2026. De même, le Qatar ne fait pas secret de sa volonté d’organiser les Jeux olympiques de 2024. Ces quelques exemples semblent donc démontrer que les États ne sont pas prêts de bouder l’organisation de manifestations sportives internationales.

De façon beaucoup plus générale, les Jeux Olympiques, les Coupes du monde de football, mais aussi de rugby, d’handball ou tout autre sport médiatique sont des évènements majeurs, qui, en dépit des contraintes budgétaires qu’ils posent, constituent encore et toujours une vitrine vers le monde extérieur mais aussi au sein de la société du pays. L’Espagne par exemple a toujours eu une relation très particulière avec le sport qui est considéré comme un facteur d’unité, le symbole d’une union nationale, et non catalane, basque ou andalouse.

Propos recueillis par Damien Durand

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