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Draghi contre Schäuble : pourquoi le conflit larvé entre l’Allemagne et la BCE (dans l’indifférence française) pourrait venir salir l’épaisse moquette du G20 Finance de Washington
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Draghi contre Schäuble : pourquoi le conflit larvé entre l’Allemagne et la BCE (dans l’indifférence française) pourrait venir salir l’épaisse moquette du G20 Finance de Washington

Le G20 Finance se tient à Washington le jeudi 14 et vendredi 15 avril. Après ses propos violents à l'égard de la BCE, Wolfgang Schäuble devrait rencontrer Mario Draghi. La tension entre Allemagne et la banque centrale semble de plus en plus forte.

Frederik Ducrozet

Frederik Ducrozet

Frederik Ducrozet est économiste senior chez Pictet Wealth Management, en charge de l'Europe, depuis septembre 2015. Auparavant, il était économiste chez Credit Agricole CIB entre 2005 et 2015. Spécialiste de l'économie européenne, et de la politique monétaire de la BCE en particulier, ses travaux portent notamment sur le cycle du crédit, les politiques monétaires non-conventionnelles et leurs conséquences pour les marchés financiers.

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Atlantico : Alors que le G20 se tient ce jeudi 14 et vendredi 15 avril​ à Washington, le Président de la BCE, Mario Draghi et ​le ministre allemand des Finances, ​Wolfgang Sch​ä​uble, seront certainement amenés à se croiser. ​Or, la semaine passée, le ministre allemand n'a pas mâché ses mots, ​en pointant directement la responsabilité de la BCE dans la ​progression des populistes en Allemagne​, mais également les conséquences négatives de son action sur les épargnants allemands. ​De telles déclarations révèlent-elles un conflit larvé entre l'Allemagne et la BCE ? ​En quoi cette dernière déclaration marque-t-elle une étape supplémentaire ?

Frédérik Ducrozet : Ces déclarations reflètent effectivement des tensions entre l'Allemagne des responsables politiques et du Gouvernement et la Banque Centrale Européenne. Celles-ci ne sont pas nouvelles. Néanmoins, ces déclarations représentent une étape assez dramatique dans des tensions qui, jusqu'alors, n'étaient que larvées... ou au moins ne débouchaient pas sur une crise ouverte. Il y a, dans les propos de Wolfgang Schäuble qui interviennent dans un contexte politique tendu en Allemagne, un jugement politique et moral à l'égard de Mario Draghi. Il s'agit évidemment d'un développement négatif susceptible de réduire le degré de cohésion qu'il y a au sein-même de la BCE, lequel est pourtant crucial pour les marchés européens, faute de coordination des autres responsables politiques. Puisque, depuis les débuts de la crise, on distingue clairement le reflet d'un manque de coordination à un autre niveau de la BCE. Celle-ci aurait voulu en faire en moins, et c'est là ce que prône la position allemande, mais Mario Draghi ne peut pas forcément se le permettre. Il souhaiterait pouvoir en faire moins, mais la situation implique que ce n'est pas tant à la BCE d'en faire moins qu'aux autres d'en faire plus. 

Je pense néanmoins qu'il s'agit là d'une question très "domestique" allemande, liée à la défaite du CDU et du SPD aux élections locales ; à la montée de l'extrême-droite ; à la montée d'un euroscepticisme au sens large mais également de plus en plus spécifiquement focalisé sur la BCE en raison des taux d'intérêts de plus en plus bas et des problèmes que cela pose spécifiquement aux épargnants allemands.

​​A en croire les informations du magazine allemand Focus, relayées par Bloomberg, Mario Draghi estimerait que collaborer avec Jens Weidmann​, le patron de la Bundesbank,​ est devenu pratiquement impossible. Alors que la Bundesbank a pris la défense de la BCE face à Wolfgang Schäuble, quels sont les risques de voir ce conflit prendre en ampleur ? Pour l'Allemagne, mais aussi pour l'Europe ? ​

Frédérik Ducrozet :  Il s'agit là, à mon avis, de commentaires assez anciens et qui ont probablement été recyclés. On avait entendu ces propos en milieu-fin de l'année 2015, sans qu'ils soient jamais confirmés. Néanmoins, c'est le reflet de cette tendance de fond d'un isolement de la Bundesbank dont l'influence est diminuée par rapport au passé. Il y a, du côté allemand, une tolérance passive vis-à-vis de ce qui est fait à la BCE, à laquelle Weidmann continue de s'opposer. Récemment, il était contre les nouvelles mesures et le nouveau programme annoncé au mois de mars dernier. Cependant, ces propos rapportés ne reflètent pas, il me semble, la réalité des rapports que Draghi et Weidmann ont au quotidien et jusque très récemment encore puisque le patron de la Bundesbank a répondu aux critiques de Wolfgang Schäuble immédiatement. Peut-être s'est-il coordonné avec Draghi, mais rien ne l'obligeait à le faire. Son message était clair : la BCE est indépendante et ne cédera à aucune pression politique. Ce qu'il dit est fondamental et très important. Il ne revient pas sur les déclarations en tant que telles et n'énonce pas son propre avis, en désaccord avec l'action de Draghi en matière de politique monétaire, dont il estime qu'il va trop loin. En revanche, il souligne l'importance de la vision d'ensemble quand il est question de politique monétaire et la nécessité de décider pour l'ensemble des pays de la zone euro, non pas seulement pour l'Allemagne. C'est primordial. Regardons les choses dans leur globalité : il y a des épargnants d'un côté, des ménages et des entreprises endettés de l'autre, des employeurs et des employés. La politique monétaire de la BCE est, en agrégé, prise pour l'ensemble de ces catégories.

Dans un cadre bien spécifique, qui dépasse celui de la BCE, il existe effectivement un risque que ce conflit prenne de l'ampleur. C'est vrai pour différentes réformes, pour la politique budgétaire, pour ce qu'il se passe avec les banques en Italie, pour l'ensemble des problèmes structurels qu'on tente encore de résoudre en Europe : nous sommes, malheureusement, toujours vulnérables aux chocs. En quelques mots, nous sommes encore vulnérables à la prochaine récession. Pour l'heure, la reprise est faible mais c'est néanmoins une reprise. Un nouveau choc en provenance des Etats-Unis, de Chine ou d'ailleurs (comme cela pourrait être le cas avec le Brexit) provoquerait potentiellement une rechute en stagnation de la zone euro, voire une régression. Ces tensions risqueraient alors de s'accentuer, puisque la BCE serait logiquement appelée à la rescousse une fois encore... et ira probablement un peu trop loin au goût de la Bundesbank, mais aussi au goût d'autres gouvernants. Il existe aujourd'hui, entre la Bundesbank et la BCE, un respect mutuel et un accord sur le fond du mandat de la BCE, de son indépendance et de l'importance ultime accordée à sa crédibilité. Les désaccords portent sur les outils et sur le court terme. Sur les perspectives économiques également. En cas de nouveau choc, qui demeure difficile à prévoir, ces désaccords pourraient nourrir des tensions.

Sur un sujet aussi capital que celui-ci, François Hollande reste étrangement silencieux. Michel Sapin s'est fendu d'une rapide déclaration, insistant sur le fait que les Allemands doivent respecter la dimension indépendante de la BCE. Comment expliquer une telle timidité, et surtout quel impact cette absence de réaction peut-elle avoir ?​ La position délicate de Mario Draghi vis-à-vis de l'Allemagne nécessite-t-elle un soutien politique de la part des dirigeants français ? 

Frédérik Ducrozet : Il faut rester cohérent : c'est la bonne réaction à avoir. On ne peut pas critiquer l'interventionnisme des politiques sur le périmètre de la BCE et répondre de la même manière. Cette simple réaffirmation de son principe d'indépendance correspond à mes yeux à la bonne position. Sur des sujets différents, la France a déjà émis des critiques plus fortes. On sait sa sensibilité parfois différente, notamment dans des situations où l'euro s'appréciait et où l'on entendait l'ancien Président, mais aussi d'autres responsables politiques également issus de gouvernements socialistes. Cependant, je pense qu'il n'y a pas d'autre réponse à apporter que celle de la BCE elle-même, ou éventuellement celle d'autres poids lourds des institutions européennes comme la Commission ou le Parlement. Rappelons que ce dernier, souvent critiqué pour son rôle marginal dans certaines prises de décisions, contrôle la BCE sur le plan démocratique.

Je ne crois pas que Mario Draghi ait besoin d'un soutien en provenance des dirigeants français. En vérité, cela serait certainement contre-productif. Encore une fois, si la Banque Centrale est indépendante, il n'y a ni à l'attaquer ni à la défendre. Elle fait son travail, on peut exprimer un avis, une position. S'il y a une réponse à attendre, aujourd'hui, c'est celle d'Angela Merkel. Elle a toujours soutenu Mario Draghi et elle devrait recadrer son ministre.

De chaque côté du Rhin, les reproches formulés à l'égard de la BCE sont différents. En Allemagne, Sch​ä​uble accuse Draghi de vouloir ​"​casser​"​ ses épargnants tandis qu'en France​, notamment dans le cas de Nicolas Sarkozy en 2008, ou d'Arnaud Montebourg en 2014, les critiques envers la BCE ​se réfèrent plus au niveau de chômage. Comment expliquer de telles attaques, ne sont-elles pas contradictoires ?

Frédérik Ducrozet : Il y a deux choses à souligner. D'abord, les divergences sur l'interprétation du mandat lui même. Le mandat principal de la BCE, la stabilité des prix, ne souffre d'aucune contestation mais d'autres objectifs découlent de ce mandat principal. C'est le cas, notamment, du plein emploi qu'on sous-estime parfois. La réponse est souvent la plus simple et la meilleure : la BCE se focalise sur son objectif principal et il n'y a pas de débat à ouvrir. Sur les outils, en revanche, et l'ampleur de leur utilisation, il peut y avoir des divergences de vue. Il y en a d'ailleurs. C'est pourquoi la BCE est indépendante et c'est pour cela que les 19 gouverneurs qui représentent leurs pays, ainsi que les 6 du comité exécutif permanent ne doivent subir aucune pression politique. C'est pourquoi, également, le système de vote et de rotation est mis en place. Il me semble que cela ne fonctionne pas trop mal : il est normal que les gros pays soient les plus représentés, mais cela s'arrête là. Après la nomination, il est clair pour tout le monde, Allemands, Français, Italien ou quiconque, que céder à ce genre de pression consiste en une faute politique grave, susceptible de démission. Il n'y a pas, à mon sens, de sujet sur ce point. 

Concernant l'éventuelle contradiction des critiques, c'est difficile à dire : l'arbitrage n'est plus aussi simple que par le passé. Cela reflète le manque de coordination au sein de la zone euro, les accords sur l'autre versant du politique qui seraient probablement beaucoup plus efficaces pour faire baisser le chômage. Il s'agit de relances budgétaires ciblées pour les pays qui ont les marges de manoeuvre budgétaires, l'utilisation pleine et efficace du nouveau pacte de stabilité et de croissance européen. Sur ce sujet précis, ce n'est pas la BCE qui décide, mais le ministre des Finances.

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