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Un écran affiche les données du CAC 40 parmi les valeurs boursières affichés au siège d'Euronext, dans le quartier de La Défense.
©ERIC PIERMONT / AFP

Actionnaires

Dividendes records du CAC40 : ces « légers détails » que ne comprennent décidément pas les pourfendeurs des profiteurs de crise

Comme chaque année, les suspects habituels nous refont le coup des milliards de dividendes que se versent les odieux actionnaires du CAC 40. Comme chaque année, il va donc falloir remettre les pendules à l’heure.

Guillaume Nicoulaud

Guillaume Nicoulaud

Guillaume Nicoulaud est économiste de formation et Chief Executive Officer chez Loop Aix-Marseille. Il travaille pour un fonds d’investissement tout en menant des activités de recherche (principalement la théorie de valorisation, l’hypothèse d’efficience des marchés et la théorie dite autrichienne du cycle) et en écrivant des articles pour diverses publications.

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Commençons par les fondamentaux : une entreprise privée vend des produits ou des services ; le montant total de ses ventes est appelé « chiffre d’affaires ». C’est avec ça qu’elle paie ses fournisseurs, ses salariés, ses créanciers et des impôts. Ce qui reste à la fin, ce sont des profits (le « résultat net ») et si cette somme est négative, on appelle ça des pertes. Avec vos profits, vous pouvez faire deux choses : les réinvestir dans la boîte ou les verser à vos actionnaires. 

Il y a deux façons de rendre de l’argent à vos actionnaires : verser des dividendes ou racheter vos propres actions. Dans le premier cas, c’est un paiement cash ; dans le second, ça augmente la valeur des actions. Grosso modo, c’est la même chose. 

Dans la pratique, la plupart des entreprises réinvestissent une part de leurs profits pour financer leur croissance et versent le reste aux actionnaires. À la hache (et en ne considérant que les boîtes profitables), on peut distinguer deux cas : celles qui ne paient pas ou peu de dividendes sont des entreprises en forte croissance qui réinvestissent pour se développer et celles qui en paient beaucoup, qui sont des boîtes matures avec peu de perspectives de croissance. 

Du point de vue des actionnaires, la seule chose qui importe c’est que l’entreprise prenne la bonne décision : par exemple, personne ne comprendrait que Tesla verse des dividendes et personne ne comprendrait que Total n’en verse pas. Parce que réinvestir dans la croissance de la boîte, du point de vue des actionnaires, ça fait grimper le cours de leurs actions. C’est ce qu'ont fait Microsoft ou Apple quand elles étaient en phase de forte croissance et c’est ce que fait encore Google. En revanche, si vous n’avez pas de projet d’investissement solide, accumuler du cash sur vos comptes bancaires est parfaitement stupide : il vaut bien mieux le rendre aux actionnaires pour qu’ils le réinvestissent ailleurs (voir Microsoft et Apple aujourd’hui). 

Bref, l’obsession développée par un certain nombre de nos politiques sur les dividendes n’a absolument aucun sens. Ça relève au mieux de l’incompétence crasse et au pire d’une forme de populisme de bas étage. 

Et donc, nos suspects habituels, en l'occurence Manon Aubry, s’offusquent de ce que les actionnaires des entreprises du CAC 40 aient décidé de se verser un total de 51 milliards en 2021, au titre de l’exercice 2020.

Première observation, la présentation manifestement malhonnête de ce chiffre : Manon Aubry parle d’une hausse de 22% par rapport à 2020 (en fait c’est plutôt 42%) en omettant de préciser que 51 milliards c’est 15% de moins qu’en 2019. 

Voici les dividendes et rachats d’actions du CAC 40, ces 5 dernières années en milliards d’euros (source : lettre Vernimmen n°185, sauf pour 2021.) :
2018 : 53.6
2019 : 60.2
2020 : 35.9
2021 : 51.0

Et pour cause : entre 2019 et 2020, le chiffre d’affaires des entreprises du CAC 40 a dévissé de 11.2% et leurs profits se sont effondrés de plus de 55%. Inutile de préciser que c’est un record historique, l’exact inverse d’un « jackpot ». 

Prenons l’exemple du plus gros payeur de dividende du CAC 40 : Total. Entre 2019 et 2020, leur chiffre d’affaires est passé de 200.3 à 140.7 milliards de dollars (-30%) — autant dire que pour payer les salaires, ça pose comme un gros problème. Sauf que Total s’est débrouillé pour limiter la casse sociale : de fin 2019 à fin 2020, leurs effectifs ne baissent que de 2.1% (de 107 776 salariés à 105 476 à l’échelle mondiale et de 36 679 à 35 902 en France) et ce, sans avoir recours au chômage partiel. Où ont-ils trouvé l’argent pour ça ? Eh bien c’est passé en pertes pour les actionnaires : le résultat net du groupe Total est passé d’un bénéfice de 11.4 milliards de dollars en 2019 à une PERTE de 7.3 milliards de dollars en 2020. Pourquoi ont-ils quand même payé des dividendes ? Eh bien parce que le business du pétrole n’a pas précisément le vent en poupe ces dernières années et pour compenser un peu la perte que les actionnaires ont subi sur le cours de leurs actions. Du 31 décembre 2019 au 31 décembre 2020, les actionnaires de Total ont touché 2.68 euros de dividendes par action (payé en 4 fois). Sur la même période le prix d’une action est passé de 48.25 euros à 35.3 euros — soit une perte de 12.95 euros par action. Bilan des courses : en 2020, un actionnaire de Total a PERDU 10.27 euros pour chaque action qu’il détenait (-21.3%).

Si vous appelez ça « profiter de la crise », pardon, mais vous avez un gros problème de connexions neuronales. Notez que c’est tout à fait NORMAL : être actionnaire, ça consiste à engranger des profits quand tout va bien mais aussi à assumer des pertes, parfois très importantes, quand ça tourne au vinaigre. C’est dans l’ordre des choses, le principe de base du capitalisme. Maintenant, si les suspects habituels pensent vraiment que les actionnaires se goinfrent de façon indue, la logique la plus élémentaire voudrait qu’ils plaident pour un système de retraite par capitalisation — ce qu’ils ne feront évidemment pas.

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