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Les pacifistes auront toujours reproché à Peres d'avoir été ministre des Affaires étrangères du Premier ministre "faucon" Ariel Sharon au début de la seconde Intifada, au commencement de la décennie 2000...

Révélateur

Disparition de Shimon Peres : quel avenir pour un Israël orphelin de ses pères fondateurs et de leurs idéaux ?

Avec le décès de Shimon Peres, la société israélienne a perdu plus qu'un ancien Président. C'est en effet une partie de l'idéal et du rêve sioniste qui s'en est allée. Reste à savoir comment Israël pourrait renouer avec les rêves et espoirs qui ont marqué le début de son existence, dans une société aujourd'hui désenchantée.

Gil  Mihaely

Gil Mihaely

Gil Mihaely est historien et journaliste. Il est actuellement éditeur et directeur de Causeur.

Voir la bio »Frédéric Encel

Frédéric Encel

Frédéric Encel est Docteur HDR en géopolitique, maître de conférences à Sciences-Po Paris, Grand prix de la Société de Géographie et membre du Comité de rédaction d'Hérodote, l'auteur a fondé et anime chaque année les Rencontres internationales géopolitiques de Trouville-sur-Mer dont la 5è édition se tiendra  les 26-27 septembre 2020 sur le thème "Mémoire et géopolitique". Il vient de publier Les 100 Mots de la  guerre, coll. Que Sais-Je? (PUF).  

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Atlantico : Alors que Shimon Peres portait un idéal, celui du sionisme, se pose aujourd'hui la question du rêve, du projet porteur pour la nation d'Israël. Avec la création de l'Etat-nation d'Israël en 1948, le pays a-t-il cessé de rêver ? Au regard du contexte interne et de l'environnement régional, dans quelle mesure Israël aurait-il besoin de sortir de la résignation et de renouer avec un idéal fédérateur ?

Gil Mihaely : Shimon Peres adorait – surtout à la fin de sa vie les formules telles que "les gens qui n’ont pas de fantaisie ne font pas des choses fantastiques" ou encore "être jeune, c’est avoir plus de rêves que de choses que vous avez déjà accomplies" et j’imagine que parler de rêve est en quelque sorte lui rendre hommage.

Cependant, ses bons mots et formules qui plaisent à tout le monde ne peuvent pas se substituer à l’analyse. Le sionisme est l’idéologie d’un mouvement de libération national juif, d’une révolution. La révolution et la lutte pour la libération nationale carburent aux rêves. Pendant la lutte, au moment de la révolution – comme pendant l’adolescence d’un homme , le présent ne signifie pas grand-chose et on se projette fortement vers l’avenir. Mais le sionisme a accompli sa mission principale : les Juifs ont un Etat-nation. Shimon Peres n’a pas été parmi les fondateurs de cet Etat mais il a été déterminant dans sa survie, son développement et sa prospérité.

Aujourd'hui, Israël doit avoir des rêves d’adultes et non pas des rêves de révolutionnaires. Il fait face à des défis d’Etats mûrs : les deux tiers des Etats-membres de l’ONU sont plus jeunes qu’Israël… Si les formules de Peres laissent croire qu’il ne faut pas se fixer de limites et qu’il faut aller le plus loin possible, dans la réalité Israël est confronté au problème inverse : reconnaître ses limites, se définir, trouver ses frontières… Mais grâce à des hommes comme Peres, Israël a les moyens de le faire.  

Frédéric Encel : Vous abordez là de front la question la plus fondamentale pour les Israéliens et, peut-être même, pour les pans diasporiques du peuple juif. C'est la question consistant à savoir si l'accomplissement du rêve, ou le succès de la quête, marque une rupture, la fin d'une démarche et, finalement, de manière structurelle et paradoxale, la mort "naturelle" d'un espoir. 

Je pense que la proclamation de l'Etat juif en 1948, renaissant de ses cendres romaines après presque vingt siècles d'absence, a marqué en effet pour les sionistes un aboutissement dans la quête d'une réappropriation du droit à la souveraineté pour le peuple juif, en même temps que la création d'un refuge après l'apocalypse de la Shoah, l'anéantissement d'un tiers du peuple en quelques années. Cela dit, ce ne fut qu'un début. Car il était une chose de se saisir des attributs de la souveraineté, il en serait une autre de les conserver dans un environnement géopolitique si hostile ! 

Et puis, vous savez, il a existé immédiatement plusieurs façons de se vivre juif en Israël, et chaque tendance a tenté de pousser le pays dans le sens identitaire qui lui convenait : sionistes laïcs de gauche ou de droite, sionistes-religieux conservateurs, ultraorthodoxes non sionistes, ashkénazes, séfarades, etc. Je vous dirais donc que depuis 1948, le rêve se poursuit ou, plus exactement, les rêves, qui correspondent à autant d'objectifs et de tendances politiques dans cette société démocratique et bouillonnante. Sans parler, naturellement, du rêve le plus prégnant, celui de la paix...

Comment se manifeste le désenchantement au sein de la société israélienne, entre les orthodoxes, les modérés et les autres ? 

Frédéric Encel : Il y eut en effet, après la catastrophique guerre du Liban de 1982 et la crise économique, politique, démographique et morale qui s'ensuivit, un vrai désenchantement. Certains le feront même remonter aux déconvenues de la guerre du Kippour de 1973. A l'époque, nombre de jeunes quittaient le pays, le taux de participation électorale baissait, les Israéliens se chamaillaient davantage qu'auparavant, les déshérités séfarades contestaient de plus en plus violemment l'establishment travailliste ashkénaze, et, à l'extérieur, la solitude diplomatique était presque totale.

Mais nous parlons d'un temps révolu. Ce qu'on a appelé le post-sionisme, concept datant des accords d'Oslo et des années 1990, a fait long feu. Depuis une quinzaine d'années au moins, on assiste plutôt à un réenchantement de l'idéal sioniste et de l'Etat-nation - comme vous l'appelez très bien - en Israël. Mais attention : ce réenchantement provient surtout des tendances nationalistes et sionistes-religieuses, en progression dans l'opinion. Autrement dit, ceux qui s'en réclament ont un moral d'acier tandis que la partie de la gauche laïque et pacifiste se voit devenir sans cesse plus minoritaire au sein de la société israélienne. Or, l'économie du pays, globalement, se porte bien (ce qui ne profite pas à tous, tant s'en faut !), et jamais il n'a été aussi puissant dans l'absolu comme relativement à ses voisins arabes. D'où, bon an mal an, les réélections successives d'un Benyamin Netanyahou pas forcément très apprécié mais perçu comme un moindre mal permettant tout de même au peuple juif dans son Etat recouvré de poursuivre son chemin national. C'est en tout cas ainsi que le ressentent ses partisans et alliés.

Gil Mihaely : Vous évoquez deux problèmes différents : le désenchantement et les clivages au sein de la société israélienne. Pour le premier, la réponse est simple : on ne peut être en état constat d’enchantement ! Israël existe et maintenant il faut voter des budgets, réformer l’éducation nationale, lutter contre les accidents de la route, décider s'il faut oui ou non criminaliser les clients des prostituées et lutter contre l’obésité chez les jeunes… C’est ça la vie d’une démocratie libérale occidentale et, avouons-le, ça ne fait pas rêver ! La réalité est également celle des clivages politiques et culturels mais aussi du problème consubstantiel au sionisme : quelle est la place de la religion juive dans cette nouvelle cité créée par la révolution sioniste ?  

La mort du rêve en Israël est-elle liée aux compromis de ceux qui les portent, à l'instar de Shimon Peres, censé représenter une gauche sioniste et qui en participant à des gouvernements d'union nationale sous Ariel Sharon a cautionné la radicalisation de la société et de la classe politique ? 

Gil Mihaely : Le monde a changé et les sociétés occidentales de façon générale souffrent d’une panne de rêves, tant de choses rêvées sont désormais des acquis banalisés. On arrive à rêver un peu – et encore ! au moment des campagnes électorales mais la chute est de plus en plus rapide une fois les votes comptés et les postes distribués. Partout en Occident, les rêves sont désormais relégués à la sphère privée.     

Frédéric Encel : Là encore, je serais prudent. S'il y a "mort du rêve" en Israël à l'heure actuelle, ce n'est que chez une partie assez minoritaire de l'opinion. Par ailleurs, je parlerais de droitisation au sens à la fois nationaliste et conservateur du terme, plutôt que de radicalisation. Je rejoins par contre ce qui sous-tend votre question s'il s'agit d'évoquer les reproches de la gauche radicale vis-à-vis d'un Peres qui, en effet, n'aura au final jamais démantelé la moindre implantation (contrairement aux nationalistes Begin dans le Sinaï en 1982 et Sharon à Gaza et en Cisjordanie en 2005 !), ni réussi le partage et la paix entre Israël et un Etat palestinien. Pire : les pacifistes auront toujours reproché à Peres d'avoir été ministre des Affaires étrangères du Premier ministre "faucon" Ariel Sharon au début de la seconde Intifada, au commencement de la décennie 2000... Ces gens-là entretiennent une vraie cohérence dans leurs critiques de feu Shimon Peres, mais, j'insiste, ils sont aujourd'hui très minoritaires et se regroupent autour du petit parti Meretz et de ce qui reste du mouvement Shalom Archav, La Paix maintenant. C'est-à-dire pas grand-monde...

Quel pourrait être ce nouveau rêve israélien ? Qui pourrait l'incarner ?

Frédéric Encel : Les Israéliens rêvent tous de paix, mais ne s'accordent pas nécessairement sur les voies y menant ni surtout sur la nature de cette paix ! Le partage ? Si oui, avec qui dans le camp palestinien et jusqu'où ? La puissance ? Si oui, à quel coût et pour quoi faire ? La laïcité ? Mais avec quelle place accordée au cultuel, au théologique, au coutumier ? Jetez un oeil sur la composition de la Knesset (le parlement israélien) et vous verrez quantité de tendances différentes... 

Surtout, qui incarnera ces différents rêves ? Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'avec un ancien Président, un ancien Premier ministre, un ancien ministre et quelques ex-députés en prison pour différents délits, la classe politique israélienne ne brille guère par sa grandeur. Et pourtant, là encore par un faux paradoxe, la société israélienne avance (regarder l'explosion culturelle, du cinéma notamment, et des universités !), les institutions démocratiques tiennent bon, l'armée recrute et engage sans difficulté, et le solde migratoire est très positif. J'ajoute que les sondages donnent régulièrement une majorité de Juifs israéliens en faveur de la solution de paix à deux Etats côte à côte. Ce ne sont que des critères choisis ici et là, mais ils me paraissent intéressants. 

Je vous dirais, comme l'historien et ancien ambassadeur Eli Barnavi, que Shimon Peres fut une vraie personnalité d'envergure et qu'il n'a pour l'heure guère d'héritier. Mais ne soyons pas trop pessimistes : après tout, même les prophètes de la Bible ont fini par mourir ! Après eux, la vie et la paix ont bien souvent triomphé...

Gil Mihaely : Le plus grand défi d’Israël est d’arriver à faire vivre en harmonie le politique et la religion, inscrire l’identité israélienne à la fois dans l’universel – les valeurs de la démocratie libérale à l’occidentale et dans le particulier – l’héritage de l’histoire, de la culture et de la religion juives. Le catalyseur d’une telle synthèse est la question palestinienne et l’avenir de la Cisjordanie. Le judaïsme est né sur ces collines entre la mer et le Jourdain et presque trois mille ans plus tard l’avenir de l’Etat-nation juif se joue de nouveau dans le même décor.

 

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