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Pierre Gattaz (Medef).
Pierre Gattaz (Medef).
©Reuters

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Dialogue social : les représentants des patrons français sont-ils déconnectés des enjeux de l'économie réelle ?

Si l'on dénonce souvent le décalage entre le syndicalisme ouvrier et les réalités du salariat, on évoque moins souvent celui qui existe entre les patrons français et ceux qui parlent en leur noms. Radiographie d'un milieu relativement peu représentatif, figé par le paritarisme et parfois biaisé par les complexités du jeu politique.

Jean-Charles Simon

Jean-Charles Simon

Jean-Charles Simon est économiste et entrepreneur. Chef économiste et directeur des affaires publiques et de la communication de Scor de 2010 à 2013, il a auparavent été successivement trader de produits dérivés, directeur des études du RPR, directeur de l'Afep et directeur général délégué du Medef. Actuellement, il est candidat à la présidence du Medef. 

Il a fondé et dirige depuis 2013 la société de statistiques et d'études économiques Stacian, dont le site de données en ligne stacian.com.

Il tient un blog : simonjeancharles.com et est présent sur Twitter : @smnjc

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Atlantico : On évoque souvent le pouvoir de nuisance des syndicats ouvriers (CGT, Sud, Cfdt...) dans les processus de négociation des partenaires sociaux. N'en oublie t-on pas d'évoquer en parallèle les problèmes que peuvent parfois soulever les syndicats patronaux (Medef, CGPME...)

Jean-Charles Simon : La représentativité des syndicats de salariés est médiatique et facile à mesurer, car il y a des élections dans toutes les entreprises d’une certaine taille, et même maintenant des élections globales de représentativité pour les salariés des plus petites. Dès lors, le taux de syndicalisation est bien connu, comme le nombre d’adhérents (même s'il est sûrement un peu surestimé…). Leur faiblesse en France est d’ailleurs frappante. Pour les syndicats patronaux, c’est plus compliqué car l’adhérent est l’entreprise, non une personne physique. Les élections n’existent pas ou sont confidentielles et peu lisibles, comme pour les chambres de commerce ou les prud’hommes, où les principales organisations essaient de ne pas s’affronter. Et si le principe "un homme ou une femme, une voix" s’impose bien sûr pour les syndicats de salariés, il n’y a aucun bon équivalent côté entreprises. Celles-ci sont bien trop hétérogènes, en taille notamment – et quelle en est la bonne mesure ? –, pour qu’il soit simple et incontestable de définir le poids de leur adhésion.

Qui parmi les syndicats dit patronaux est habilité à négocier aujourd'hui sur les accords sociaux ? Quelle est leur représentativité ? 

Au niveau national et interprofessionnel, ils ne sont que trois : le Medef, la CGPME et l’UPA (l’Union professionnelle artisanale). Au moins trois autres frappent à la porte, considérant qu’ils sont touchés par les conséquences des décisions des premiers dans les négociations avec les syndicats de salariés, sans avoir leur mot à dire : l’économie sociale (l’UDES - mutuelles, associations, coopératives), les professions libérales (UNAPL) et les agriculteurs (FNSEA principalement). La représentativité réelle des organisations interprofessionnelles est difficile à mesurer. Elles font état de nombres impressionnants d’adhérents. Mais en fait, la plupart de ces "adhérents" ne savent même pas qu’ils le sont…

En effet, dans beaucoup de secteurs, les entreprises se sentent un peu obligées d’adhérer à une fédération (dans la banque, c’est même obligatoire de par la loi !). Pour des raisons évidentes : ça leur donne un statut vis-à-vis de leurs clients, leurs prestataires, leurs créanciers, leurs salariés... Ce sont aussi des accès incontournables à certains dispositifs de branche, ou encore des opportunités de networking.
Ensuite, ces fédérations adhèrent elles-mêmes à une confédération (Medef, CGPME…) de leur choix, ce qui permet à la seconde de revendiquer tous les adhérents des premières ! Il y a même plusieurs étages dans de nombreux secteurs, comme dans la métallurgie. Au final, les entreprises adhèrent surtout indirectement, et leur rapport avec l’organisation interprofessionnelle est souvent inexistant. D’ailleurs, au Medef, les cotisations viennent pour les neuf dixièmes des fédérations professionnelles.

Les instances de représentation patronale sont pourtant nombreuses (Croissance plus, Centre des Jeunes Dirigeants...). Ne sont-elles pas aussi légitimes de par leur contact de terrain ? Quel équilibre trouver entre les syndicats de grandes entreprises et les structures plus modestes ?

Les associations que vous citez ont une vraie légitimité, une place réelle dans le débat public. Elles ne sont pas parties prenantes du paritarisme de gestion (les caisses Agirc-Arrco, l’assurance chômage, etc.) et de négociation, mais le souhaitent-elles ? Je ne suis pas sûr, par exemple, que Croissance Plus ait envie de rentrer dans un jeu qui suppose par définition le consensus et qui englue dans les méandres d’un système particulièrement peu efficace et quasiment pas réformable. A priori, le trio Medef-CGPME-UPA couvre tout le spectre des entreprises, depuis l’artisan jusqu’au groupe du CAC 40, du service de proximité à la grande industrie mondialisée. Si des associations du monde patronal ne se sentent pas écoutées par ces confédérations, c’est d’abord à cause de leur différence de positionnement. D’un côté, des organisations libres de parole, et qui ont raison d’en user. De l’autre, des structures qui doivent passer leur temps à transiger avec les pouvoirs publics et avec les syndicats de salariés. Tant que ce système perdure, difficile de l’ouvrir à d’autres négociateurs. C’est à ces derniers de prendre le pouls de tout leur écosystème, sauf à risquer d’être débordés comme ils le furent lors de l'épisode des "Pigeons". A eux d’être à la hauteur des attentes de leur "base".

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Quels sont les intérêts défendus aujourd'hui par le Medef ? Recouvrent-ils ceux de la majorité de l'appareil productif français aujourd'hui ?

Le Medef et les autres organisations diffèrent peu, sauf s’il est question d’intérêts catégoriels ou de "boutique". Par exemple, l’UPA préférait une remise à plat du CICE, qui ne profite pas aux indépendants, tandis que le Medef voulait le conserver, car certains de ses grands adhérents craignaient de perdre à sa remise en cause. De même, la CGPME était opposée à toute réforme du fonctionnement de la formation professionnelle, car elle en tire beaucoup de ses ressources. Dans l’ensemble, les intérêts défendus par le Medef sont en ligne avec ce que peuvent attendre la plupart des entreprises : améliorer la compétitivité, alléger les charges et les contraintes... C’est plutôt dans l’exercice de leurs rôles de négociateurs interprofessionnels et gestionnaires du paritarisme que les positions du Medef peuvent décevoir ses mandants réels ou supposés. Je ne suis pas sûr que beaucoup d’entreprises comprennent pourquoi le Medef acceptait l’an dernier une hausse des cotisations Agirc-Arrco, ou encore contraignait toutes les entreprises à mettre en place une complémentaire santé. Cela étant, beaucoup d’entreprises doivent croire que c’est l’Etat qui en a décidé ainsi !

La baisse des charges patronales a été récemment saluée par le Medef. En criant si tôt victoire, n'en oublie-t-il pas qu'une entreprise embauche dès qu'elle dispose d'un marché, et pas seulement en élargissant ses marges ?

Je n’ai pas eu le sentiment que le Medef se réjouissait sans mesure. Et il a raison d’être prudent, car les mesures et leur calendrier restent incertains. Au final, si on en reste aux dernières annonces, les entreprises n’auront pas connu un allègement net très spectaculaire depuis 2011. Le CICE et les baisses de charges et d’impôts annoncées par Manuel Valls sont conséquents, mais les hausses des années précédentes n’étaient pas négligeables. A l’arrivée, la France restera marquée par un niveau global de prélèvements sur les entreprises toujours très supérieur à celui de ses principaux voisins. Surtout, comme vous l’évoquez, le problème est aussi le niveau d’activité. De ce point de vue, le Medef n’aurait à mon sens pas dû proposer une forme de "troc" emploi contre baisse de charges, ou en donner l’impression. Car justement, il n’est pas en mesure de promettre quoi que ce soit !

A quel point ce décalage entre syndicats patronaux et réalité du monde de l'entreprise est préjudiciable à l'économie ? Sur quelles autres politiques parfois absurdes cette absence de représentativité s'est illustrée ? 

Je crois qu’il faut relativiser. Sur les grandes orientations, le patronat exprime bien ce que veulent la plupart des entreprises : moins de charges et moins de contraintes juridiques. On lui reproche d’ailleurs suffisamment de ne pas renouveler son discours ! Parfois, les chefs d’entreprise trouveront que le Medef et les autres organisations sont trop conciliantes avec le pouvoir politique. Mais c’est une constante de toutes les organisations de la société civile : leurs dirigeants essaient d’obtenir des résultats concrets, et cette approche pragmatique les conduit nécessairement à transiger là où une partie des membres, les plus exaspérés, préféreraient une attitude plus ferme et protestataire.

Le problème de fond, c’est le paritarisme. Il accapare aussi bien les appareils patronaux que syndicaux concernés, ce qui crée souvent une impression de déconnexion des enjeux quotidiens de leurs mandants. Surtout, c’est un système conçu pour obliger toutes les parties à se mettre d’accord, sans alternative. Si elles ne transigent pas, sur ce qui ne peut être qu’un plus petit dénominateur commun, alors le système est bloqué et l’Etat menace de le reprendre en main. Or, tout ceci est perçu par ces organisations comme le cœur de leur pouvoir, ce qui leur donne des ressources, des mandats, un statut... Notamment par rapport aux "non représentatifs" qui sont exclus de la gestion de ce système. Pour le défendre, elles sont donc prêtes à accepter des compromis insatisfaisants pour tous, et qui ne règlent rien. On l’a vu encore sur l’assurance chômage : l’accord du 22 mars, comme les précédents, préserve le statu quo, alors que le système est en feu ! Mais aucune partie n’a eu le courage de claquer la porte et de mettre l’Etat en face de ses responsabilités. Pour les entreprises qui voient se jouer ce petit théâtre compliqué et impuissant, c’est décevant.

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