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Désaccords sur le découpage du territoire, ancrage idéologique : pourquoi il sera plus difficile d’éradiquer l’Etat islamique en Syrie qu’en Libye
©Reuters

Offensive sur tous les fronts

Désaccords sur le découpage du territoire, ancrage idéologique : pourquoi il sera plus difficile d’éradiquer l’Etat islamique en Syrie qu’en Libye

Alors que les forces libyennes fidèles au nouveau gouvernement d'unité nationale ont donné l'assaut ce jeudi à Syrte, bastion de l'Etat islamique en Libye, le combat contre le groupe djihadiste sur le front syro-irakien s'annonce beaucoup plus compliqué.

Alain Rodier

Alain Rodier

Alain Rodier, ancien officier supérieur au sein des services de renseignement français, est directeur adjoint du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Il est particulièrement chargé de suivre le terrorisme d’origine islamique et la criminalité organisée.

Son dernier livre : Face à face Téhéran - Riyad. Vers la guerre ?, Histoire et collections, 2018.

 

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Atlantico : Les combattants fidèles au nouveau gouvernement d’unité nationale libyen progressent dans la ville de Syrte, fief de l'Etat islamique (EI) en Libye. Ibrahim Bitelmal, le président du conseil militaire de Misrata, dont les brigades donnent l’assaut à Syrte, a déclaré au journal Le Monde : "Malgré les pertes et nos martyrs, le moral de nos combattants est au plus haut. Nous avançons sur tous les fronts, nous sommes en train de les étrangler. Nous espérons contrôler la ville d’ici à 48 heures". Où en est l'offensive ?

Alain Rodier : Lors de cette déclaration faite le 9 juin, Ibrahim Bitelmal se montrait un tantinet optimiste car, deux jours après, la ville de Syrte n’était toujours pas tombée. Toutefois, cela semblait effectivement en bonne voie puisque le port aurait été libéré le 11 juin par la brigade 166, une des plus importantes milices islamiques basée à Misrata. Selon l’état-major (Operation room) mis en place pour mener à bien cette offensive baptisée "Al Bunyan al Marsoos" (structure solide), l’aéroport de Syrte serait également sous contrôle.

Il convient toutefois de rester extrêmement prudent quant aux déclarations faites par des porte-parole d’un camp ou d’un autre. Ils se livrent à une guerre de l’information qui fait partie intégrante de la "guerre" au sens plus général du terme. En clair, ils mentent comme des arracheurs de dents. Preuve en est que Daech a aussi publié des photos et vidéos de zones de Syrte annoncées comme "libérées" mais qui semblaient bien être encore entre les mains des activistes du mouvement terroriste. De plus, tout spécialiste de la chose militaire sait que le combat dans les localités est la manœuvre la plus compliquée, la plus longue et la plus coûteuse en vies humaines que l’on peut rencontrer lors d’un conflit. Les exemples historiques sont légion : Stalingrad, Berlin, Beyrouth, etc. La prise d’une ville est donc toujours très longue à moins que le défenseur ait décidé, pour des raisons opérationnelles, de l’évacuer sans combat comme cela a été le cas à Palmyre en Syrie en mars 2016.

Enfin, la manière dont sont présentées les actualités en Libye simplifie considérablement la situation qui reste très complexe. Par exemple, les forces qui sont actuellement à la manœuvre dans la province de Syrte ne sont pas exactement "aux ordres" du GNA (Government of Nation Accord) ou Gouvernement d’Union Nationale (GUN) de Fayez el-Sarraj bien que celui-ci soit soutenu par la communauté internationale. En fait ce sont majoritairement des milices de Misrata (la troisième ville de Libye en importance), haut lieu de la rébellion contre le colonel Kadhafi, et l’alliance "Aube de la Libye" qui sont à l’offensive depuis l’ouest de Syrte. En temps normal, elles assurent la "protection" de Tripoli et, à ce titre, celle du GUN qui est toujours retranché dans la base navale d’Abu Sittah. Si, en théorie, elles reconnaissent le GUN comme l’autorité politique suprême, elles gardent une liberté d’action totale. Pour l’instant, le GUN n’est toujours pas reconnu par le gouvernement installé à Tobrouk et par son chef militaire, le général Khalifa Haftar qui n’intervient pas directement dans la bataille de Syrte.

En même temps, les milices chargées de protéger les installations pétrolières (Libya’s Petroleum Facilities Guards PFG) qui se sont rapprochées des autorités de Tripoli, ont lancé leur propre offensive contre Daech à l’est de Syrte.

Où pourraient se replier les combattants de l'EI qui auront réussi à échapper à l'assaut des forces libyennes ?

La tactique du Groupe Etat Islamique (GEI, Daech) consiste à ne pas s’accrocher au terrain s’il se sent en position d’infériorité et que l’objectif ne le justifie pas, soit sur un plan stratégique, soit au niveau du symbole. Syrte représente les deux à la fois puisque la position géographique au centre des côtes libyennes est extrêmement intéressante et que, sur le plan symbolique, cette ville se situe au même niveau que Raqqa et Mossoul selon une déclaration récente de Mohamed al-Adnani, le porte-parole du GEI. Mais il n’a pas exclu la perte d’une de ces trois villes, affirmant que cela ne signifierait en rien la fin de Daech qui entrerait alors dans une période de clandestinité (1). Si l’ordre est donné d’évacuer la ville de manière à épargner le potentiel de combattants qui n’est pas très élevé en Libye (au maximum 5000 dont 3000 seraient dans la région de Syrte), les immensités désertiques du pays offrent de nombreux refuges possibles, particulièrement vers le Sud.

Certains combattants de Daech peuvent aussi rejoindre des cellules déjà présentes dans d’autres villes côtières. Un renforcement du GEI aurait d’ailleurs été signalé récemment à Benghazi.

1. Cette déclaration est étonnante à plus d’un titre. Si Daech abandonne son contrôle de terrain, il perd alors le statut d’"Etat" Islamique qui est si attractif pour les volontaires étrangers. Daech qui s’est toujours montré performant dans le domaine de la communication d’influence a peut-être commis là une grosse erreur psychologique. Par contre, cela n’a rien de rassurant car clandestinité veut presque automatiquement dire multiplication des actions de type terroriste.

Pourquoi semble-t-il plus facile d'éradiquer l'EI sur le front libyen que sur le front syro-irakien ? Dans quelle mesure les désaccords entre Russes et Américains sur le devenir des territoires de l'EI en Syrie et en Irak nuisent-ils au combat contre l'EI ?

Ne crions pas victoire trop tôt. En aucun cas Daech n’est encore "éradiqué" de Libye (pas plus que de Syrie et d’Irak). Mais il est vrai que sa situation y est plus délicate. Cela est dû au fait que si Daech peut désigner très facilement des ennemis idéologiques en Syrie et en Irak, les "apostats" chiites irakiens, les Alaouites syriens, les Iraniens, le Hezbollah libanais, les Kurdes, les "mécréants" occidentaux et russes, c’est loin d’être le cas en Libye. Là, il n’y a pas de chiites et les milices adverses sont souvent déjà très "islamistes". Il est donc très difficile pour Daech de gagner les cœurs et les esprits des populations locales comme c’est le cas avec les sunnites en Irak et en Syrie. De plus, bien que la Libye soit un pays éclaté, les Libyens ont, fort curieusement, un sentiment d’appartenance nationale (puis régionale, tribales, etc.) qui les amène à rejeter les étrangers (1). Les volontaires internationalistes de Daech ne sont donc pas forcément les bienvenus.

Sur le front syro-irakien, il n’existe pas de coordination de la guerre menée contre le GEI par les Russes et les Américains. Cela s’explique en particulier parce que Moscou soutient le régime de Bachar el-Assad, ce que n’acceptent pas les Occidentaux emmenés par Washington qui font de la chute du dirigeant syrien un objectif prioritaire à atteindre. Tout au plus, il y a des communications entre les états-majors de manière à éviter toute rencontre malencontreuse. Donc, pour donner un exemple, les Américains souhaitent menacer Raqqa, la "capitale" de l’"Etat" Islamique par le nord et l’est (en utilisant au sol les Forces Démocratiques Syriennes -FDS-, une coalition dont la colonne vertébrale est kurde). De leur côté, les Russes appuient une offensive gouvernementale syrienne qui vise le même objectif, mais depuis le sud-ouest. Comme les deux parties ne coopèrent pas, il n’y a pas de coordination dans cette opération qui pourtant prend Raqqa en tenailles. Je pense qu’une des conséquences de cet état de faits est que Raqqa n’est pas sur le point de tomber. Bien qu’il soit très difficile de prévoir l’avenir, je crois que les unités engagées de part et d’autre vont s’arrêter à une trentaine de kilomètres de la ville et sécuriser leurs positions car des contre-attaques vigoureuses de Daech sont à craindre. En effet, si les forces conjuguées des FDS et du régime syrien (appuyées par les unes par les Américains et les autres par les Russes) pouvaient éventuellement permettre la prise de la ville, elles sont isolément trop peu importantes pour espérer une victoire (2).

1. C’est pour cette raison qu’une intervention occidentale au sol risque d’être une catastrophe. Elle ne ferait que pousser les Libyens dans les bras de Daech pour s’opposer à l’invasion des étrangers.

2. Encore que j’ai les plus grands doutes sur la volonté réelle des FDS à vouloir se sacrifier pour Raqqa. Ce n’est pas le cas pour la localité de Mandij qui se trouve actuellement encerclée -mais en zone kurde-.

Comment pourrait s'opérer le découpage de la Syrie ? En cas de victoire contre l'EI, qui administrerait leurs territoires ? 

Il suffit de reprendre une carte montrant la répartition religieuse des populations au Proche-Orient en superposant ensuite celle des Kurdes. Comme le disait le comte Alexandre de Marenches qui a dirigé le SDECE (qui a précédé la DGSE) de 1970 à 1981 : pour commencer à comprendre une situation, il convient de regarder des cartes. Globalement, il y aurait un "Kurdistan" au nord de l’Irak et la Syrie (en sachant que le problème kurde est beaucoup plus compliqué qu’il n’y parait car il n’existe pas réellement d’"unité kurde"), un "Alaouistan" couvrant la côte méditerranéenne de la Syrie et descendant jusqu’à Damas, un "Chiistan" irakien situé au sud-est du pays, et un "Sunnistan" à cheval sur l’est de la Syrie et l’ouest de l’Irak.

Officiellement, personne n’accepte cette partition (Russes, Américains, gouvernements irakien et syrien, pays de la zone) mais elle existe déjà de fait sur le terrain. Il est difficile d’imaginer comment il sera possible de revenir en arrière sauf à entériner de pseudos "Etats fédéraux" qui accorderont une grande "autonomie" à leurs régions respectives. Il est vrai que dans un premier temps, aucune instance régionale déclarant son "indépendance" ne sera reconnue par les organisations internationales comme l’ONU. Mais c’est déjà le cas pour de nombreux Etats autoproclamés comme la République Turque de Chypre du Nord (RTCN). Cela ne les empêche pas de vivre.

A l’heure actuelle, le "Sunnistan" est administré par Daech qui a développé tous les attributs d’un "Etat" à l’exception d’un ministère des Affaires étrangères. Il est bien évidemment hors de question de négocier avec Abou Bakr al-Baghdadi qui, d’ailleurs, ne le veut pas non plus puisqu’il estime que le monde entier lui doit l’allégeance. Mais il serait vraisemblablement envisageable de parler à tous les responsables sunnites qui rejetteraient Daech. C’est une manière d’encourager des scissions internes qui pourraient amener à terme l’isolement du GEI. Il ne faut pas rêver, ce n’est pas demain la veille d’autant que dans cette région, les sunnites ne font aucune confiances aux pouvoirs chiites en place à Bagdad et à Damas (pour être exact, des Alaouites, une secte proche des chiites à Damas). Ils ont été assez trompés dans le passé par des promesses que ces gouvernements leur avaient faites et qu’ils n’ont jamais tenues.

Quelles sont les autres différences majeures entre les deux théâtres d'opération (le front libyen et le front syro-irakien) et leur impact sur le combat contre l'EI ?  

Comme je l’ai développé dans ma réponse à la troisième question, Daech est beaucoup plus isolé en Libye que sur le théâtre syro-irakien car il n’est pas parvenu à y constituer une "union sacrée" de populations locales dirigée contre un "ennemi commun" (en gros, les chiites, les Kurdes et les "mécréants" occidentaux et russes). Le résultat est que le GEI a énormément de mal à recruter localement, la majorité de ses activistes provenant de l’extérieur, en particulier de Tunisie.

De plus, si l’affrontement entre le GEI et Al-Qaida "canal historique" existe bien en Syrie où la nébuleuse est représentée par le Front Al-Nosra et consorts, cette dernière est quasi complètement absente en Irak. Daech y a donc les bras libres pour concentrer ses efforts sur ses adversaires traditionnels. Par contre en Libye, Al-Qaida "canal historique" est bien là, souvent grâce à des milices islamistes qui ne révèlent pas leur allégeance pour des raisons de discrétion (Ansar al-Charia, les conseil de la Choura de Derna, Sabratha, Benghazi, etc.), mais aussi via Al-Qaida au Maghreb Islamique (AQMI). C’est d’ailleurs ce mouvement qui est vraiment "chez lui" au Sahel, ce qui empêche matériellement à la branche de Daech en Libye d’effectuer une jonction continue avec sa wilayat d’Afrique de l’Ouest (ex-Boko Haram) localisée au Nigeria et dans la région du Lac Tchad.

Plus globalement, une chose étonne sur les fronts libyen et syro-irakien. A savoir que Daech, en plus des opérations de type terroriste qui ne nécessitent pas des moyens importants, mène des affrontements que l’on peut qualifier de "classiques". Il utilise de nombreux véhicules, des armes d’appuis, de drones et surtout une débauche de munitions qui ne semblent pas manquer, même quand il s’agit des missiles anti-chars employés pour tirer sur un peu tout ce qui bouge. Comment parvient-il encore à être suréquipé sans que sa chaîne logistique ne paraisse souffrir outre mesure des frappes aériennes, surtout sur le front syro-irakien ? Le GEI se permet même d’y manœuvrer en plein jour et d’employer parfois des armes lourdes comme des pièces d’artillerie et des canons anti-aériens montés sur des camions. De plus, le terrain paraît souvent très dégagé ; ce n’est pas le Vietnam où l’ennemi bénéficiait de la protection de la jungle pour dissimuler ses mouvements. Il est logique d’en déduire que la couverture aérienne est loin d’être complète et que les approvisionnements en armes et munitions se font toujours à flux constants.

En conclusion, Daech est actuellement à la peine en Libye et relativement sur la défensive sur le front syro-irakien. Mais cela ne veut absolument pas dire que la bête est moribonde comme la propagande veut le faire croire. Elle est capable de contre-attaques là où elle n’est pas attendue, ses réseaux terroristes continuent à s’étendre progressivement en Egypte, dans le Caucase, au Moyen et en Extrême-Orient. De plus, tous les spécialistes s’attendent à des opérations terroristes très violentes dans un (très) proche avenir. Point positif tout de même, l’attractivité de l’"Etat" Islamique semble ne plus progresser. Mais la "cause" salafiste-djihadiste, aussi défendue par Al-Qaida "canal historique" est, elle, toujours en expansion. La guerre ne se gagne pas que militairement mais surtout au niveau des idées. Et là, c’est très loin d’être gagné.

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