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Le mouvement espagnol des "escraches" est comparé au "nazisme" par des personnalités politiques du PP.
Le mouvement espagnol des "escraches" est comparé au "nazisme" par des personnalités politiques du PP.
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Des "néonazis" vraiment? Ces militants espagnols qui se heurtent aux hommes politiques traditionnels qui protègent les excès des banques contre les endettés de l’immobilier

Le mouvement des "escraches" organise des manifestations devant le domicile des politiciens du Parti populaire favorables au blocage de la loi effaçant les hypothèques après une saisie. Des membres de la majorité traitent ces activistes de "nazis".

Wolf  Richter

Wolf Richter

Wolf Richter a dirigé pendant une décennie un grand concessionnaire Ford et ses filiales, expérience qui lui a inspiré son roman Testosterone Pit, une fiction humoristique sur le monde des commerciaux et de leurs managers. Après 20 ans d'expérience dans la finance à des postes de direction, il a tout quitté pour faire le tour du monde. Il tient le blog Testosterone Pit.

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María Dolores de Cospedal, secrétaire général du Parti populaire, et numéro deux de ce parti actuellement au pouvoir en Espagne, a expliqué samedi  dernier qu’elle savait qu’elle allait être très critiquée "mais qu’il s’agit de pur nazisme". Dimanche, plutôt que de démissionner, elle l’a répété. Pour plus de précisions, elle a ajouté que se rendre chez quelqu’un pour le "harceler" [...] "est une attitude totalitaire comparable à ce qui s’est passé dans les années trente dans un pays européen". Une référence aux nazis marquant les maisons des juifs.

Mais ces "nazis" sont des personnes qui résistent aux banques et aux lois sur les hypothèques que le gouvernement compte bien faire passer par tous les moyens. Et ils ont un mot bien spécifique pour leur action : "escrache", ou dénonciation.  C’était devenu populaire en Argentine en 1995 après que le président Carlos Menem ait accordé son pardon aux personnes ayant participé à la dictature. Des activistes munis de bannières se rassemblaient alors en face du domicile ou du bureau d’une de ces personnes et ils chantaient et jouaient de la musique pour que tous les voisins soient au courant de ce qui se tramait. Si les membres de la dictature n’avaient plus rien à craindre de la justice, ils pouvaient alors encore être humiliés publiquement par ces activistes.

En Espagne, le mouvement des escraches a été déclenché par l’explosion de la bulle immobilière et la montée du chômage. De plus en plus de particuliers prenaient du retard sur leur prêt hypothécaire et se retrouvaient finalement expulsés de chez eux. Mais contrairement aux États-Unis, les propriétaires espagnols doivent empruntent en vertu d’une loi draconienne qui fait encore peser à vie sur leurs épaules le poids de leur dette, même après leur expulsion.

"La loi permet à la banque à créditer l’hypothèque à seulement 50% - depuis 2011 à 60% - de la valeur de la maison", écrit Yaiza Hernandez dans sa présentation sur les escraches. Après les frais et les intérêts, la dette que l’ex-propriétaire doit reste souvent aussi élevée que le premier montant de l’hypothèque. La loi a été conçue pour protéger ces mêmes banques qui n’ont cessé de se nourrir des subventions, de falsifier les comptes, de s’engager dans des transactions douteuses pour finalement s’effondrer et être renflouées à coup de dizaines de milliards d’euros.

En 2008, la colère contre les banques a donné lieu à la "Plate-forme pour les victimes d'hypothèques" (PAH sous son acronyme espagnol). Un réseau s’est rapidement mis en place à travers toute l’Espagne. Dès qu’un avis d’expulsion était émis, des activistes se présentaient pour empêcher l’expulsion. En 2010, PAH était l’un des groupes ayant soutenu une proposition de loi populaire (ILP) pour modifier la loi sur les hypothèques pour que les banques soient obligées d'annuler la dette après avoir saisi le domicile 'un particulier en défaut de paiement. Ils ont obtenu 1,5 million de signatures, assez pour présenter la loi au Parlement. Et en février, 90% de la population accepta que la saisie annule l’hypothèque.

Mais le gouvernement du PP, d’une façon si démocratique – il est déjà impliqué dans un scandale d’espionnage politique pour couronner le sordide scandale de corruption – n’a pas permis à la motion de suivre son cours au Parlement, en dépit du tollé que cela a provoqué. Les frustrations ont ainsi atteint un point de non-retour. D’où le mouvement escraches.

La PAH s’est alors mise à viser les membres PP du Parlement qui bloquaient l’adoption de la loi. Les activistes se sont rassemblés devant leur domicile ou leur bureau, chantant, et brandissant des pancartes sur lesquelles étaient inscrites "Yes We can" ou "Mais ils ne veulent pas". Une escrache, selon des informations, est une "action informative" sans agression physique ou verbale.

Le 14 mars, le gouvernement a été désavoué par le Cour européenne de justice qui a retoqué la loi espagnole sur les hypothèques. Le gouvernement a alors indiqué qu’il tiendrait compte de la décision européenne dans une nouvelle loi. Si les expulsions ont continué, le Parlement a tenté de diluer la réforme et la police a cherché à criminaliser le mouvement pour arrêter les participants.  Le 5 avril, lors d’une escrache en face du domicile du vice-président Soraya Sáenz de Santamaría, la police a arrêté 30 personnes. Les trois meneurs ont écopé chacun d’une amende de 1500 euros, tandis que 15 autres ont reçu une amende comprise entre 200 et 250 euros.

Lorsqu’il évoque les escraches, le PP parle de "violence" ou de "harcèlement". La déléguée du gouvernement à Madrid Cristina Cifuente a ainsi qualifié Ada Colau, la porte-parole de la PAH, ainsi que ses collègues de "terroristes". Sans conséquences. Mais les efforts de la police pour garder les activistes à 300 mètres des maisons d’hommes politiques a connu un revers lorsqu’une décision de justice a estimé que c’était bien trop – tout en laissant des limitations, des distances raisonnables.

Mais cela a une teinte partisane. Quand il a découvert que sa maison serait visée par des escraches, Celso Delgado du PP s’est empressé de rentrer chez lui pour discuter évoquer le problème des expulsions avec les activistes – même si cela n’a pas vraiment fait avancer les choses. Le non-recours aux hypothèques "ne peuvent pas" se faire plus tard a-t-il expliqué à la presse. "Ils m’ont demandé de prendre mes distances vis-à-vis des idées du parti" et de voter le projet de réforme. "Je leur ai répondu par la négative". Il a alors ajouté qu’il était "intéressant qu’en 2011, alors que les socialistes étaient au pouvoir, il y a eu plus d’évictions qu’en 2012, quand le PP était à la tête du gouvernement. Et curieusement, personnes n’est alors venue manifester en face des domiciles des hommes politiques."

Jusqu’à maintenant, les escraches ont seulement visées les membres du PP. Le maire de Madrid Ana Botella, également membre du PP, l’a martelé à plusieurs reprises : en 2011, sous le gouvernement socialiste de José Luis Rodriguez Zapatero, il y avait 77 000 expulsions en Espagne mais elle n’a pas vu une seule fois des membres du gouvernement se faire "harceler" comme c’est le cas aujourd’hui des membres du PP a-t-elle ainsi expliqué.

Les escraches peuvent être gênantes.  Les hommes politiques peuvent se sentir mal à l’aise quand les faibles essaient de mettre en avant leurs idées. Et la PAH peut protéger la gauche. Pourtant, la réforme sur la loi sur les hypothèques fait partie des questions et des coupes les plus populaires parmi les lignes politiques. Cherchant à tous prix à protéger les banques, le PP, pris dans un niveau de corruption qui tourne à l’absurde, s’en prend violemment aux activistes en les diabolisant notamment.  Ainsi Cospedal, après avoir qualifié les escraches de "pur nazisme", a émis un sinistre avertissement. : "Si un jour nous avons quelque chose de sérieux à regretter, nous devrons alors nous tourner vers les responsables des violences."

La police anti-émeute de la Catalogne a déclenché une véritable fureur de l’État sur les manifestants et a évacué la Place Catalunya de Barcelone de tous ses occupants. Un noyau dense de personnes en état de choc s’est alors réuni autour du square. J’étais l’un d’entre eux. Un enfant sur les épaules de son père tenant une pancarte sur laquelle on pouvait lire No soy anti sistema, el sistema es anti yo (Je ne suis pas anti-système, le système est anti-moi). C’est ce qu’écrit Don Quijones.

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