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Déradicaliser les terroristes mode d’emploi : ce que nous apprend l’exemple saoudien
©Reuters

Fausse bonne idée

Dans le cadre des discussions sur la loi antiterroriste votée jeudi 18 septembre, les députés UMP ont proposé un certain nombre d'amendements pour renforcer le dispositif, qui n'ont pas été retenus. Eric Ciotti avait notamment émis l'idée d'un "centre de rétention pluridisciplinaire" afin de "déradicaliser" les personnes endoctrinées.

Antoine Basbous

Antoine Basbous

Antoine Basbous est politologue, fondateur et directeur de l’Observatoire des pays arabes.

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Eric Ciotti s'est récemment dit favorable à la création de cellules de déradicalisation dans les prisons françaises, à destination des jeunes Français revenus du jihad en Syrie.  L'Arabie Saoudite a déjà mis en place des centres de ce type. En quoi consistent-ils exactement ?

Antoine Basbous : Les personnes concernées sont des terroristes qui viennent de Guantanamo ou qui ont été amenées à pratiquer le djihad et la violence, sans nécessairement avoir eu affaire aux Etats-Unis. Les autorités saoudiennes les emprisonnent, et cherchent à les « reformater » en les soumettant à un lavage de cerveau exercé par des muftis wahhabites aux ordres du Palais. Après la prison, les détenus transitent par une sorte de "guest house" où ils passent quelques mois au cours desquels est vérifié le succès dudit reformatage. Ils sont ensuite réhabilités à la vie sociale, se voient offrir une maison, une voiture de luxe et une dote pour les marier. Les autorités se disent qu’ayant fondé une famille, ils ne seront plus tentés par le djihad.

Comment procèdent-ils pour "délaver" le cerveau des personnes fanatisées ?

Des muftis officiels prêchent le même wahhabisme auquel les djihadistes avaient été exposés, tout en cherchant à désamorcer la phase "action". L’enseignement est donc le même, mais on leur rappelle que pour agir, il faut attendre l’ordre du roi. Finalement, on les reconnaît comme des djihadistes en puissance, mais des djihadistes "désamorcés" qui ne doivent plus suivre les ordres d’un mufti fou. D’une manière métaphorique, disons que ces muftis officiels ont pour mission de supprimer la transmission entre le moteur et les roues de la voiture.

Quel bilan peut-on en tirer en termes d'efficacité ? Quelles leçons la France peut-elle en tirer ?

Cette méthode a prouvé son échec, bien que l’Arabie saoudite ne le reconnaisse pas. Il y a quelques semaines, plus de 60 terroristes ont été arrêtés, dont plus de la moitié venaient de sortir de cette institution. Leur but était de poursuivre le djihad au sein de l’EI, ou bien d’œuvrer pour ce dernier en Arabie saoudite.

Les chefs d’AQPA (Al-Qaïda dans la péninsule Arabique) sont quasiment tous issus des centres de déradicalisation saoudiens. En juin 2014, un commando est passé du Yémen vers l’Arabie saoudite en vue d’effectuer des attaques suicide : ils ont été tués après avoir eux-mêmes tué plusieurs officiers, sans avoir réussi à actionner toutes leurs charges. Encore une fois, plusieurs membres de ces djihadistes venaient de Guantanamo et avaient transité par les centres de déradicalisation.

Selon mes informations, seulement 30% des personnes qui passent par un centre en sortent "désactivées". 70% restent actifs sur le plan de la prédication, et une partie passent à l’action en rejoignant un foyer terroriste.

Un tel modèle ne peut de toute façon pas inspirer la France, car les oulémas ou les muftis qui interviennent bénéficient de la légitimité octroyée par le Palais. De plus, les guest houses par dans lesquels ils séjournent n’ont rien à voir avec une prison. Et enfin, que dirait-on en France si on leur donnait, une fois sortis, une voiture, une maison et une somme pour se marier ? En France c’est l’application de la loi qui fonctionnera, et non la récompense des repentis.

Au vu de ces limites, quelles sont les motivations des autorités saoudiennes ? L’échec de cette politique traduit-il la dérive saoudienne consistant à croire que tout peut se régler avec de l’argent ?

Absolument. On leur offre un cadre de vie fort agréable dans les guest houses, fait de baignades, de jeux, de sorties et de bons repas, et en récompense leur changement d’attitude, on leur propose « la belle vie ». En Arabie saoudite, il est normal de demander à propos d’une personne combien elle vaut. On se dit que toute personne peut changer d’avis, à condition de lui donner la bonne somme.

Propos recueillis par Gilles Boutin

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