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Défilé du 14 juillet : Emmanuel Macron, l’armée et ce qui s’est vraiment joué après le clash avec le général de Villiers

L’ancien chef d’état-major des armées Pierre de Villiers avait démissionné avec fracas le 19 juillet 2017 après avoir été recadré par Emmanuel Macron. Une décision sans précédent qui avait pour origine des économies de 850 millions d’euros réclamée aux armées.

Atlantico : Une année après l'opposition entre le Général Pierre de Villiers et Emmanuel Macron, et à l'occasion de ce 14 juillet, comment évaluer l'évolution de la situation sur les causes de ce conflit ? Des industriels de l'armement à la DGA, pointés par Emmanuel Macron, aux problèmes causés par les restrictions budgétaires demandées par Emmanuel Macron, comment cette situation a-t-elle évolué ?

Bruno Alomar : La démission de Pierre de Villiers est une affaire complexe, et beaucoup d'interprétations sont possibles. Cela dit, il est certain que cette affaire, qui est la première "faute" et sans doute la plus grave du Président Macron, s'ancre dans plusieurs réalités, qui n'ont que peu évolué, et qui d'ailleurs sont des réalités  profondes.

La première, c'est évidemment la question budgétaire. Le Général de Villiers a estimé que les assurances qu'il prétend avoir reçues par le Président Macron, justifiant qu'il demeurât à son poste, étaient en passe d'être trahies. A cet égard, l'on peut regarder les choses de deux manières. D'un coté l'on peut constater que la Loi de Programmation Militaire (LPM) marque une étape dans la prise de conscience de la nécessité absolue de ré augmenter l'effort de Défense de la Nation, prise de conscience dont l'origine remonte à 2015 et aux attentats. D'un autre coté, il ne faut pas être dupe d'un tel effort.

D'abord, cet effort devra être constaté dans la durée. Le contexte budgétaire et financier, la prochaine lente mais inéluctable remontée des taux d'intérêts, la nécessité de réduire la dépense publique pour l'instant laissée de coté, sont autant de raisons qui incitent à penser que ce qui est promis aujourd'hui pourrait ne pas être tenu demain. Et il ne faut jamais oublier qu'entre Bercy - qu'il connaît et dont il est issu - et l'armée, qu'il ne méprise pas mais dont il se méfie, le Président, c'est son ADN, sera toujours incité à privilégié l'approche du Ministère des finances.

Ensuite, il faut voir d'où l'on vient. L'excellence opérationnelle française constatée en OPEX, le défilé du 14 juillet, les prouesses technologiques de nos Rafales et autres SNLE ne doivent pas nous induire en erreur : l'armée française, dans beaucoup de domaines, est aujourd'hui à l'os par rapport à son contrat opérationnel. Les personnels militaires, du bas au haut du spectre pour reprendre une expression militaire, loyaux par construction, ont été profondément choqués par l'épisode Villiers. Ils n'ignorent pas que les questions de souveraineté et de défense ne sont pas la priorité d'un Président issu de la finance, et qui se veut le porte-étendard, c'est son droit et éventuellement son honneur, d'une vision du monde assez irénique, qui est celle de l'Union européenne. La remontée des crédits, pour employer une image, consiste largement à boucher les trous d'un fromage de montagne que ses prédécesseurs lui ont laissé.

Surtout, et enfin, la vraie question fondamentale, dont les moyens doivent découler et non l'inverse, c'est celle de la stratégie. C'est la grande erreur du général de Villiers qui s'est enferré autour du sacro saint 2% du PIB. Quelle armée veut-on à horizon 10-20-30 ans, au service de quelle ambition ? Une ambition nationale ? Une ambition européenne ? Une armée expéditionnaire ? C'est à ces questions qu'aurait pu répondre la Revue Stratégique de l'automne 2017. Force est de constater que ce document, malgré ses mérites, n'apporte pas de réponse claire à ces questions. Au contraire, elles les a noyées dans le fameux modèle d armées complet qui ne répond réellement à aucune de ces questions de façon structurée.

Pour finir et revenir au rapport de l'armée au Président, il y a un doute profond sur la vision qu'Emmanuel Macron entretien avec la Nation. Les militaires ne comprennent pas - mais peut être n'y a-t-il rien à comprendre - les injonctions contradictoires qui sont sa marque de fabrique, entre volonté d'incarner la France mais de la dissoudre dans l'Europe, volonté de rejeter le nationalisme tout en plaidant pour une Europe qui protège...quoi sinon un peuple ou une Nation européenne ?

Dans quelle mesure le contexte international a-t-il pu, lui aussi, évoluer depuis un an, notamment suite au sommet de l'OTAN de ces 11 et 12 juillet qui a pu mettre en évidence la fragilité à venir du soutien américain ?

Il est certain que le monde change à toute vitesse, et que la France et l'Europe sont en retard. La Chine a mis en chantier un troisième porte-avions quand nous nous interrogeons sur l'opportunité de faire un frère au Charles De Gaulle... La course aux armements est une réalité, et les émergents s'y mettent.

La France, et plus encore l'Union européenne, restent attachées à une vision irénique du monde, celle des "dividendes de la paix", qui a anesthésié les esprits depuis 1989. L'Union européenne, par construction, est incapable de penser la conflictualité. Son ADN est celui du commerce, du droit, des rapports internationaux de coopération. L'Union européenne n'a pas d'ennemis : elle n'a que des partenaires commerciaux qui s'ignorent.

L'Union européenne a pour ambition d'être au monde ce que le Liban est à la méditerranée : un docile pays de commerçants. Dans ce contexte, l'attitude de Donald Trump est salutaire, même si elle ne doit pas être exagérée.

Elle ne doit pas être exagérée, car au fond, au-delà de la forme, faite de vulgarité et de brutalité, Donald Trump ne dit pas autre chose que le "parti de la raison". Quand il dit que les européens doivent payer pour leur défense, il dit exactement la même chose que Barack Obama qui lui aussi s'exaspérait des "free riders" de l'Otan et qui rappelait aux européens avec le thème du pivot que l'avenir pour l'Amérique c'était plutôt l'Asie. Quand il dit que l'Allemagne est mercantiliste, il dit en réalité la même chose qu'Emmanuel Macron quand à Aix-la-Chapelle celui-ci enjoint l'Allemagne de sortir du fétichisme budgétaire et quand il plaide pour une Union de transferts. Il faut y insister : l' "America first" n'est pas une parenthèse dans la vision américaine du monde ! Elle est la nature profonde de cette vision. Si les Etats-Unis ont imposé un certain ordre international (OMC, OTAN, soutien à la construction européenne) depuis 1945, c'est au nom de leurs intérêts bien compris. Cela se comprend d'ailleurs.

Elle est salutaire car il est temps que les européens prennent leur destin en main. Et c'est très difficile. Sur le temps moyen, vingt-trente ans, l'Europe, au sens géographique, ne connaîtra que deux puissances militaires dignes de ce nom : le Royaume-Uni et la France. Il faut donc que ces deux pays travaillent ensemble pour progressivement trouver une parade aux désengagement américain. Evidemment, le contexte est difficile avec d'un coté un Royaume-UNi empêtré dans le Brexit, et une France incapable de penser plus loin qu'une Union européenne qui, par construction, n'étant pas un Etat et n'ayant pas vocation à le devenir, ne peut rester qu'un acteur mineur en matière de défense (ce qui n'interdit pas des coopérations industrielles sans naïveté, notamment avec l'Allemagne)

Quels seraient les efforts à fournir, aussi bien de la part des industriels, que des ambitions budgétaires du pays, pour placer la France dans une situation adaptée à un tel contexte ?

Vaste question aurait dit le Général De Gaulle (rires). Deux éléments de réponse.

D'abord, comme je l'ai dit, il faut sortir de la logique "les moyens déterminent la stratégie". C'est le contraire qu'il faut faire. Voulons-nous que la France reste une puissance qui compte sur cette planète ? Voulons-nous conserver notre siège au CSNU ? Voulons-nous maintenir une dissuasion nucléaire à la pointe, qui est notre seule assurance vie ultime en tant que peuple ? Voulons-nous nos donner les moyens scientifiques et techniques de demeurer au premier rang ?

Si l'on répond "oui" à ces questions, il faut s'en donner les moyens. S'en donner les moyens, c'est comprendre que le grand cycle de l'Etat Providence qui s'est ouvert en 1942 avec le rapport Beveridge est en train de se refermer, et que dans un monde multipolaire et dangereux, la priorité c'est l'Etat-Puissance. Et l'Etat-puissance, c'est une chaîne continue qui commence dans l'esprit du citoyen, traverse la société et l'économie, et se matérialise dans la défense et l'armée. En ce sens, Donal Trump, en liant les questions commerciales et militaires, dit une évidence. Ca ne signifie pas augmenter la taille de l'Etat, accroitre les impôts, renoncer au multilatéralisme. Cela signifie regarder les politiques publiques au prisme de la souveraineté nationale. Dans un tel contexte, les moyens militaires - qui ne sont qu'une partie, certes centrale, du sujet - suivront.

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