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"Un affrontement présidentiel 
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Rencontre au sommet

"Un affrontement présidentiel entre Aubry et Fillon aurait sans doute été moins flamboyant qu'entre Hollande et Sarkozy"

Le Premier ministre et la Première secrétaire du PS ont débattu jeudi soir sur France 2. Un échange courtois et technique, mais qui manquait de hauteur.

Christophe  Prochasson et Pascal Perri

Christophe Prochasson et Pascal Perri

Christophe Prochasson est historien et directeur d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS). Pascal Perri est économiste. Il dirige PNC, un cabinet de conseil en stratégie low cost. Il est un des sociétaires des Grandes gueules de RMC et commentateur régulier du grand journal de l’économie sur BFM.

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Atlantico : Qu'avez vous pensé de ce débat entre François Fillon et Martine Aubry ?

Christophe Prochasson : Il s'agissait d'un débat de qualité, courtois, bien argumenté, peut-être un peu terne parfois, mais dans un genre qui honore plutôt la classe politique française. On a un peu le sentiment que la société consensuelle, celle qui assure les échanges de points de vue entre adversaires en évitant tout esprit de guerre civile, est à l'œuvre. C'est plutôt un bon signe pour la campagne présidentielle. Tout se passe comme si les coups bas étaient désormais mis hors jeu.

Pascal Perri : Le débat m'a intéressé parce qu'il était très technique sur le terrain économique. En même temps, j'ai conscience qu'il a du rebuter une grande partie des téléspectateurs qui attendaient autre chose qu'un échange sur les modèles économiques français et allemand. La pédagogie économique y a gagné ce que le spectacle politique y a perdu. C'était une rencontre utile dans la mesure ou les orientations budgétaire et fiscale ont été clairement exposées. Je parle volontairement d'orientation car il est bien clair qu'il n'y a de différence qu'à la marge. La France est endettée, les deux grands partis de gouvernement y ont chacun contribué. Les remèdes de droite et de gauche se bâtissent sur les variables : qui va payer et comment ? La situation est tellement critique que tout le monde devra faire un effort important, qu'il s'agisse des ménages ou des entreprises. Je retiens tout de même, au delà de la doxa, que c'est la droite qui a le plus taxé le capital. Françoi Fillon l'a rappelé. Je regrette que le sujet central de la compétitivité de l'économie française n'ait été abordé qu'en filigrane. C'est LA question. Comment sortir de la crise par le haut. Les politiques refusent obstinément de traiter cette question, droite comme gauche, car le mode d'emploi de sortie de crise imposerait une révolution culturelle dans un pays qui garde la nostalgie du passé. Ni Mme Aubry, ni M. Fillon n'ont traité le sujet.

Qui est, selon vous, le "gagnant" de ce débat ? Pour quelles raisons ?

CP : Martine Aubry semble avoir eu quelque mal à entrer dans le débat. Le calme olympien de François Fillon semble l'avoir un peu gênée dans la première partie du débat. Elle a fini par retrouver de l'assurance au cours de la discussion, mais s'est durablement heurtée à l'assurance (l'arrogance ?) de François Fillon. Martine Aubry a clos habilement le débat par un hommage rendu aux efforts du gouvernement en faveur des ouvrières de Lejaby. Comme socialiste, elle attestait ses attaches aux populations les plus démunies, mais elle s'affichait aussi comme respectueuse de l'adversaire en sachant le saluer lorsqu'il méritait les éloges.

PP : Fillon a été convaincant sur les questions fiscales. C'est important dans la mesure ou la fiscalité est un des derniers leviers de gouvernance économique qui restent entre les mains des politiques. Martine Aubry a fièrement défendu ses convictions, mais elle traine cette image de Mme 35 heures. Il y avait d'ailleurs un paradoxe à l'entendre dire que le coût du travail est plus élevé dans les entreprises de main d'œuvre que dans les autres. Comment a-t-elle pu proposer la baisse du temps de travail sans baisse de salaire si elle en était consciente ? On se demande si quelqu'un dans le gouvernement Jospin a pensé aux entreprises françaises de main d'œuvre quand les 35 heures ont été votées ? Pour moi, il n'y pas de vainqueur. Les deux débatteurs ont été polis, courtois, je ne suis pas sur qu'il y avait une vraie volonté de « cogner ».

Le "moment clé" du débat ?

CP : Il n'y en a pas vraiment eu. La dramaturgie du "duel" était assez plate, en raison même du ton et de la volonté de respecter l'adversaire. Les arguments se sont déroulés sans trop de heurts. Aucun des protagonistes n'a cherché à abattre l'autre. A la fin du débat, peut-être convient-il juste de noter une petite échauffourée lorsque Martine Aubry résume les arguments de Fillon qui n'y voit qu'une caricature. Rien de bien épicé cependant. A défaut de moment "clé", le moment le plus politique, sans doute aussi le plus tendu, est celui qui a concerné les relations de la droite avec le Front national, la politique migratoire et le discours de Dakar.

PP : Franchement, il n'y a eu aucun moment clé dans ce débat. En tout cas aucun moment de nature à le faire basculer. Chacun est resté sur ses arguments. A l'issue du débat Mme Aubry a tenté de mettre le feu en cherchant à opposer F. Fillon et N. Sarkozy : discours de Dakar, discours de Grenoble, passerelles présumées avec la droite nationale, sort des Roms. Il fallait bien souffler un peu sur les braises dans la mesure où les échanges pouvaient donner l'impression d'une certaine duplicité.

Le clivage gauche/droite est-il clair dans cette campagne ou les différences entre le PS et l'UMP ne sont-elles que marginales ? Quels sont les principaux points de désaccord entre ces deux partis représentés ce jeudi soir par Martine Aubry et François Fillon ?

CP : Il y a évidemment des clivages entre la droite et la gauche mais ceux-ci sont d'une tout autre nature que ceux qui opposaient les deux familles au début des années 1980, au moment de la victoire de François Mitterrand. A l'époque, la gauche annonçait un âge post-capitaliste qui allait donner naissance à une société entièrement nouvelle. Nous n'en sommes plus du tout là. Les deux forces politiques ont en partage le même horizon historique. Ce qui ne veut pas dire que les différences entre PS et UMP soient "marginales" mais elles se situent toutes à l'intérieur du capitalisme. A gauche, on renoue un peu avec le volontarisme politique et l'esprit de justice, et l'on insiste sur le refus de céder au discours sécuritaire plus ou moins inspiré par le Front national. Mais il est vrai que ces différences ne sont pas toujours perceptibles dans un débat de ce genre où le discours expert, qui ne traite guère que d'économie, écarte le politique de la confrontation pour lui préférer une discussion d'économistes. C'est d'ailleurs une dérive préoccupante que l'émancipation de l'économique du politique.

PP : Il y a une vraie divergence sur la question centrale du coût du travail. La gauche est mal à l'aise avec cette question parce qu'elle l'amènerait à contrarier les intérêts de son électorat naturel. Je n'ai rien entendu sur le niveau ahurissant des dépenses publiques en France. Ni Mme Aubry, ni M. Fillon n'ont placé cette question au centre du débat. Dommage.

François Fillon comme Martine Aubry auraient pu, si les circonstances leur avaient été favorables, être candidats à la présidentielle. Quelles sont les principales différences entre l'affiche Aubry/Fillon et celle Hollande/Sarkozy ?

CP : Après cet échange, on se convainc d'abord des grandes qualités de débatteur déployées par François Hollande lors de la précédente émission durant laquelle il a rencontré Alain Juppé. A l'inverse de ce qu'on a souvent dit, Martine Aubry n'est pas meilleure sur ce terrain. Elle est même plutôt moins bonne. Sa "méchanceté" ou sa pugnacité, si l'on préfère, sont moins redoutables, et même un peu factices. Elle s'est souvent laissée interrompre par exemple. J'incline à penser qu'un affrontement présidentiel entre Aubry et Fillon aurait sans doute été moins politique, moins flamboyant, moins dur enfin que celui qui s'annonce entre François Hollande et Nicolas Sarkozy.

PP : Il n'y avait aucun candidat à l'élection présidentielle hier soir sur France 2. François Fillon n'est pas une bête politique. Pardon de le dire crument, mais il n'a pas le goût du sang dans la bouche. Martine Aubry est une femme sérieuse, forte de ses convictions, mais elle n'a jamais porté les habits d'un présidentiable. N'en déplaise à ses partisans. C'était une débat honnête et intéressant, pas une joute présidentielle. Comme on le dit dans le football, il y a les joueurs qui ont la grinta et les autres, bons certes, mais...

Propos recueillis par Franck Michel

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