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Certains jeunes français soutiennent ouvertement l'islamisme radical sur les réseaux sociaux.

Entre chien et loup

Dans les lézardes de l’unité nationale : combien sont-ils à éprouver une fascination trouble pour le terrorisme islamique ?

Le hashtag #JeSuisKouachi en hommage aux deux frères qui ont attaqué Charlie Hebdo a été très utilisé sur Twitter. Un fait qui montre une attitude favorable aux actes terroristes dans une partie de la population.

Jean-Pierre Bouchard

Jean-Pierre Bouchard

Jean-Pierre Bouchard est psychologue et criminologue spécialiste des agresseurs et des victimes. 

Voir la bio »Farhad Khosrokhavar

Farhad Khosrokhavar

Farhad Khosrokhavar est directeur d'études à l'EHESS et chercheur au Centre d'analyse et d'intervention sociologiques (Cadis, EHESS-CNRS). Il a publié de nombreux ouvrages dont La Radicalisation (Maison des sciences de l'homme, 2014), Avoir vingt ans au pays des ayatollahs, avec Amir Nikpey (Robert Laffont, 2009), Quand Al-Qaïda parle : témoignages derrière les barreaux (Grasset, 2006), et L'Islam dans les prisons (Balland, 2004).

Voir la bio »Alexandre Baratta

Alexandre Baratta

Psychiatre, praticien hospitalier, Alexandre Baratta est expert auprès de la Cour d'appel de Metz, et expert associé à l'Institut pour la Justice. Il est également correspondant national de la Société médico-psychologique

 

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Atlantico : Après avoir échappé à la police pour le meurtre d'une policière stagiaire, Amedy Coulibaly a choisi de s'attaquer à un hypermarché casher. Lors d'un court entretien avec Alexis Delahousse (directeur adjoint de la publication de BFM TV), le preneur d’otage a annoncé agir pour "défendre les musulmans" opprimés. Les réactions #Jesuiskouachi font également référence à la défense de musulmans stigmatisés selon eux. Existe-t-il, à l'instar de ce dernier exemple, des marqueurs qui peuvent révéler une attitude favorable aux actes terroristes ?

Farhad Khosrokhavar : Personne ne peut répondre avec exactitude à cette question. Néanmoins, il est vrai que l'on retrouve parfois des marqueurs communs aux différentes personnes qui nourrissent une certaine fascination à l'égard du terrorisme islamiste. Tout d'abord, parce que ce dernier peut être considéré comme une réponse à un sentiment de stigmatisation, comme vous le soulignez. Bien que ceux qui passent vraiment à l'acte soient ultra-minoritaires parmi les populations qui partagent ce dénominateur commun, les exemples cités et les revendications de Mohamed Merah laissent penser que cet engagement dans la lutte pour les Palestiniens en fait partie.

Sur Twitter, le hashtag #Jesuiskouachi a parfois été utilisé par des provocateurs qui n’avaient pas la mesure de leurs propos, avec un côté pervers consistant à vouloir franchir les limites, à ne pas faire comme le troupeau. Ceux-là ne nourrissent donc pas nécessairement de fascination à l’égard du terrorisme.

"Celle qui a mis #JeSuisKouachi sur Snapchat (application mobile de partage de photos ndlr), a justifié sa position en disant qu'elle était musulmane, et que donc elle les soutenait. Quelqu'un pour lui dire que ça n'a pas de sens ?"

Au-delà de ce type de réaction, il faut quand même aussi dire que beaucoup d'entre-eux sont tout simplement attardés, ou sans éducation. Ils peuvent avoir du mal à s'adapter à une société où le politique ne remplit plus sa fonction. Il s’agit évidemment aussi de personnes qui ressentent un malaise à l’égard de la représentation politique, considérant alors qu'il n'y a plus d'alternative, et que les différences entre la droite et la gauche s'estompent. Ces personnes auraient sans doute eu une fascination pour le communisme au siècle dernier. Paradoxalement, ils ressentent un peu ce qu'incarne Michel Houellebecq, c’est-à-dire que notre civilisation a perdu de son attrait, qu’elle ne répond plus à nos besoins élémentaires.

>> Lire également le témoignage d'un Prof d'histoire en banlieue : "pour certains élèves, la liberté d'expression est un accessoire de bourgeois"

Il y a un ensemble de conditions qui favorise ce besoin d'un autre cadre identitaire, de s’approprier une pensée telle que celle des terroristes islamistes. Car en soutenir le mode d’action, même à demi-mot, revient à être sensible à leurs causes. Depuis qu'il n'y a plus de transmission du lien social, de service militaire obligatoire par exemple.

La famille recomposée a eu des dimensions extrêmement positives. Pour autant, elle a participé au délitement du cadre identitaire, par une dissolution de l'autorité paternelle.

On peut évoquer comme principal marqueur une déshérence dans la vie, caractérisée par un système de pensée bâti autour de la violence. Mais le lien avec immigration -ou insécurité financière- et djihadisme est un lieu commun qui n’est plus fondé. La palette des personnalités s'est élargie. Certains d’entre-eux sont issus des classes moyennes très bien éduquées mais qui ne savent pas où sont les limites, la frontière entre le bien et le mal. Et ceux-là ne souffrent donc d’aucun malaise lié à la condition des banlieusards.

Les actes d'ultra-violence commis contre des innocents (attentats terroristes, violence gratuite...) sont souvent dirigés par des personnes endoctrinées ou atteintes psychiquement. Pourtant elles bénéficient de l'aide d'individus ordinaires, comme on l’a vu notamment avec les complices de Youssouf Fofana dans l'affaire Ilan Halimi. Par quel mécanisme ces personnes se retrouvent-elles liées à des actions si réprouvées moralement ?

Jean-Pierre Bouchard : L’assistance est généralement l’œuvre de gens moralement condamnables. Il peut y avoir des familles qui savent et couvrent des actes comme des trafics de drogues, d’autres qui savent et qu’ils ne le disent pas. Il faut qu’elles jouent franc jeu et que les familles les signalent car cela est dans l’intérêt de tout le monde. Il était beaucoup plus facile d’identifier les ennemis autrefois avec des fronts organisés qui allaient combattre. C’est désormais plus compliqué avec des attentats ciblés. Le passage à l’acte n’est pas systématique : certaines personnes restent isolées et moins repérables.

Beaucoup de personnes dans l’entourage partagent leur cause ou n’en pensent pas moins à un degré moindre. Ce sont soit des gens  qui ne savent pas ce qu’ils passent soit ils couvrent et aident même les terroristes. Ils sont prêts à les aider de façon passive en ne les signalant pas voire en fournissant des bases de repli et même des armements. Ils partagent une culture de la haine de l’occident et des occidentaux et ils ne sont pas contre que le fait que certains veulent passer à l’acte.

Alexandre Baratta : Je vais répondre à votre question par le truchement de mon expérience professionnelle. Dans le cadre de mes fonctions de psychiatre traitant en unité pour malades dangereux, j’ai été confronté à des patients résolus à se lancer dans des attaques djihadistes sur le sol français. Tout comme dans le cadre de mes fonctions d’expert auprès des tribunaux. Sur les 2 dernières années, j’ai pu évaluer 12 candidats au djihad, dont 2 étaient incarcérés pour (entre autre) détention d’armes de guerre. Deux profils se distinguent :

  • 1/3 souffrent de vraie maladie mentale (schizophrénie) et intègrent l’islam dans leur délire. Ils sont très influençables et sont les plus dangereux, car incontrôlables et capables de se suicider « pour la cause ». Dans ces cas de figure, les familles sont la plupart du temps passives et banalisent les comportements aberrants et violents du sujet. Parmi ceux-ci , je peux citer en exemple un détenu souffrant de schizophrénie, incarcéré pour trafic de stupéfiants et détention d’armes (grenades et kalachnikov), qui élaborait comme projet de partir pour l’Irak afin de pouvoir tuer en toute impunité des soldats américains, dans le cadre d’un délire mystique (mission divine).
  • Les 2/3 restants sont de classiques psychopathes pour la plupart aux antécédents judiciaires bien fournis. L’attitude des familles est alors bien différente. Il s’agit à la base de familles dysfonctionnelles : parents violents, séparation parentale précoce, carences éducatives nettes, antécédents d’incarcération dans la fratrie voir chez le père. La propension  aux actes anti sociaux dans la famille et le rejet net des valeurs républicaines explique leur participation active aux projets terroristes. Je peux citer le cas d’un patient musulman qui projetait de tuer un maximum de français à l’arme automatique. Hospitalisé en unité psychiatrique, sa famille contactait régulièrement l’unité de soins pour l’en faire sortir dans les meilleurs délais. Nous avons eu droit à une multitude d’insultes et de menaces de la part de sa sœur…Il ne s’agit donc aucunement de « personnes banales » mais bien de personnes à la base en marge de la société, désinserées, et peu éduquées.

Il est important de saisir que les 2 profils cités sont dangereux : le schizophrène manipulé par des tierces personnes sera enclin à un geste non préparé et brusque. Les 2 exemples sont les cas de la voiture folle de Dijon ayant fauché 11 passants le 22 décembre dernier. La justice considère qu’il ne s’agit pas d’un acte terroriste car l’œuvre d’un malade mental pourtant piloté par des islamistes. Il en va de même de la voiture ayant fauché des passants à Nantes le lendemain : un charentais souffrant de « troubles mentaux »et alcoolisé, n’ayant aucun lien avec l’islam. Pourtant des sources policières d’Alsace ont pu confirmer que le sujet s’était converti à l’Islam depuis 6 mois, et que son délire était grandement influencé par des idées mystiques alimentées par sa nouvelle religion.

Les attaques des psychopathes aux antécédents judiciaires sont beaucoup plus méthodiques et préparées, par des sujet ayant déjà eu affaire à la justice. Le 1er exemple est celui de Mohammed Merah, le tueur au scooter. Ecole buissonnière, graves troubles du comportement à l’école, placements en foyers, agression d’une assistante sociale, agressions de filles, caillassage d’autobus. Il est condamné pour agression d’une éducatrice et pour vols de moto et téléphone portable. Il frappe violement à la tête son oncle à coups d’extincteur. En 2007 il détruit l’appartement de son frère, armé d’un pistolet automatique. Donc un prédateur sans limite, qui a viré dans le terrorisme lorsque l’occasion s’est présentée à lui. Mohammed Merah est le prototype du parfait psychopathe candidat au djihad. Les tueries auxquelles il se livre en mars 2012 constituent le début des actions terroristes de ce type en France. Il représente un demi-dieu pour mes patients candidats au djihad, qui le vénèrent. Il est donc à craindre une multiplication des actions terroristes (voir de guerre civile) que nous venons d’essuyer.

La complicité peut être active, mais aussi passive. Notamment celle de témoins directs qui se taisent. Ici, on peut penser à la famille de Mohammed Merah, dont la soeur connaissait les plans. Le profil psychologique de ces individus est-il ici différent ?

Jean-Pierre Bouchard : Les terroristes ont tous une base commune : la haine de l’occident et des occidentaux, le racisme et rejet de la tolérance. Les proches que ce soit des amis ou la famille ne partagent pas tous les valeurs occidentales de démocratie. Même s’ils ne passent pas l’acte ils n’en pensent pas moins. Les cas sont tout de même variables : il n’y a pas forcément de lien entre les affaires. Pour les proches, je parlerai plus je parlerai plus de bouillon de culture conceptuel  avec les travers de la religion. C’est un partage de valeurs. Il est difficile de ne pas savoir totalement ce qu’il se passe à notre époque car il y a un moment de rupture radicale du comportement qui se fait plus ou moins rapidement et il y a des choses qui se voient.

Si l’on examine le cas de la famille Merah, si le frère ne partageait pas du tout, la sœur n’en pensait pas moins. Quand il y a un appui conceptuel au sein de la famille les futurs terroristes, ils se sentent pas isolés et se disent qu’il y a d’autres personnes qui pensent comme eux : ils sont donc confortés psychologiquement. Il y a par ailleurs quelque fois des familles qui trouvent agréables de voir de l’argent issue de la délinquance rentrer dans le foyer.

Alexandre Baratta : Comme indiqué ci-avant, nous ne pouvons pas parler de « personnes normales », en ce sens qu’il s’agit presque toujours de familles dysfonctionnelles : crise identitaire de la seconde génération (origine étrangère), conflits conjugaux chez les parents/violences parentales, carences éducatives, grande permissivité des parents permettant une entrée précoce dans la délinquance (le plus souvent avant l’âge de 16 ans). Au mieux les familles sont passives, mais du fait d’un profil anti sociale, elles peuvent prendre fait et cause pour le futur terroriste.

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