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©LOIC VENANCE / AFP

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Dans le cœur des hommes

Patrick Poivre d’Arvor publie la suite de« La Vengeance du Loup » (Grasset), saga politico-médiatique. Le second volume, intitulé « L’ambitieux » (Grasset) semble le parfait scénario d’une série TV. Exploration.

Annick  Geille

Annick Geille

Annick Geille est une femme de lettres et journaliste française, prix du premier roman 1981 pour Portrait d'un amour coupable et prix Alfred-Née de l'Académie française 1984 pour Une femme amoureuse. Elle est également la cofondatrice, avec Robert Doisneau, du magazine Femme.

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« La soif de dominer est celle qui s’éteint en dernier dans le cœur des hommes », rappelle Machiavel (1469-1527). Le « Prince » - traité politique pour tous les temps (en particulier le chapitre 15 : « Des choses pour lesquelles tous les hommes, en particulier les princes, sont loués ou blâmés »), répertorie les ruses, stratagèmes et tactiques en vogue dans les palais : « Le Prince doit posséder l’art et de simuler et de dissimuler. Son hypocrisie doit le faire paraître tout plein de douceur, de sincérité, d’humanité, d’honneur, et de religion ». On constate la modernité du propos, n’en déplaise à ceux qui exigent du Prince la transparence absolue, qu’ils trouveront peut -être, avec un peu de chance, chez certains bergers taiseux du sud- Est de l’Anatolie. « O saisons, ô châteaux ! », dirait le poète, qui, au contraire des partisans du politiquement correct, ne s’est jamais fait d’illusions sur l’humanité. En effet les siècles passent, mais pas le cœur des hommes, et c’est toujours la même antienne. Accéder au pouvoir. Garder ce pouvoir. Cette ambition a toujours intéressé Patrick Poivre D’Arvor dans sa vie de journaliste et dans ses livres. Je me rendis un jour en son refuge de Neuilly pour faire avec lui l’inventaire des Maîtres du sentiment amoureux (« De l’Amour » est sa « bible », m’avait –t-il dit, au sujet de Stendhal). PPDA prise tout particulièrement la littérature feuilletonesque du dix- neuvième siècle. Alexandre Dumas, Balzac, Hugo, Daudet, Zola, et tant d’autres, publiaient leurs fictions par épisodes dans les journaux de l’époque :« c’est dans la presse que s’inventent des types et des mythes qui vont ensuite circuler, en passant du feuilleton à la scène (les Mystères de Paris), du théâtre au journal (avec le personnage de Robert Macaire). La culture médiatique est à l’origine de l’esthétique de la modernité que Baudelaire développe dans ses articles du Figaro de 1863. Les romanciers comme Daudet, Flaubert, Zola utilisent les outils des reporters et leurs brouillons deviennent des carnets d’enquêtes ».Deuxième volet de « La vengeance du Loup », « L’ambitieux « est un pastiche de ces feuilletons que PPDA lit et relit à Neuilly, ou en Bretagne. Son « Irrésolu » (Prix Interallié /Albin-Michel), préfigurait en 2000 la veine de « L’ Ambitieux » 2020. A propos de « L’irrésolu », Laurent Seksik déclara dans « l’Express » : « On croise dans « L’irrésolu » les figures de Jules Guesde, Boulanger, Zola, dans les bras de Séverine, Tacha, Charlotte - le chemin vers les antichambres du régime passe par la chambre de ces dames. « Pour nourrir la fiction, il faut la parsemer de souvenirs ou d’expériences personnelles (...) », recommande Patrick Poivre D’Arvor. Les lecteurs d’Atlantico se souviennent sans doute du procès que fit à PPDA son ex-compagne, l’accusant d’avoir publié dans « Fragments d’une femme perdue » (Grasset/2009), ses lettres d’amoureuse, sans sa permission : « Quand j’ai lu le livre, j’ai été foudroyée. Je me suis rendu compte que, depuis le début, il (PPDA) tenait des rapports quasiment au jour le jour pour pouvoir écrire notre histoire. Je me suis sentie manipulée, un vrai jouet ! J’ai été là pour le nourrir dans ses écrits. Ce n’est pas très agréable ». Patrick Poivre d’Arvor offrit à son ex amie -qui lui faisait un procès en indélicatesse, “Tours et détours de la vilaine fille” (Gallimard/2006), du Nobel de litt Mario Vargas Llosa: “ (..) elle me dit que, si un jour j’avais dans l’idée d’écrire notre histoire d’amour, surtout que je ne la charge pas trop, parce qu’alors son fantôme viendrait me tirer par les pieds chaque nuit.” « Go to bed with a writer, wake up in print !», ironisait à New York un directeur littéraire (il travaillait alors avec John Updike), qui dirigea l’ »American Public Library ». « Ce qui ne peut être évité, il faut l’embrasser », recommande Shakespeare. Quant à la nécessité de « passer par la chambre de ces dames » pour « accéder aux antichambres du pouvoir », c’est l’un des moteurs du roman-feuilleton qu’affectionne PPDA ; l’ambition politique se plait à interpréter à la française –CAD avec la discrétion voulue - toutes les figures du désir.

« L’ambitieux » traite sur le mode du feuilleton télévisé aux heures de grande écoute ce que Pascal Perrineau et Luc Rouban fustigent dans leur essai « La démocratie de l'entre soi » (Presses de Sciences/Po/2017). Chez les « happy fews », l’irrésistible ascension de Charles- le personnage de PPDA- fait sensation. Jeune, séduisant, aussi bon à l’oral qu’à l’écrit, Charles, disciple de Machiavel, rêve de devenir… président de la République. Lecteur du « Rouge », et surtout de la « Chartreuse de Parme » de Stendhal, Charles réussit un discours que ses pairs comparent au verbe de Giscard ou de Fabius « au sommet de leur art ». « Le démarrage en trombe de Charles (…)eut pour conséquence de braquer les projecteurs sur ce trentenaire qui donnait l’impression de renouveler le marigot politique ». Air connu. Le personnage de PPDA est l’amant (un peu las) de « Florence », qui dirige une chaîne de télévision. Les remises de médailles des « Chevaliers des Arts et Lettres » (sic) lui permettront de rencontrer Blanche « Sagan », romancière assez inoubliable. Heureusement pour lui, « Charles ne dormait que quatre heures par nuit …Contrairement à l’auteure de « Bonjour Tristesse », qui séduisait beaucoup elle aussi, mais avec d’autres munitions, Blanche « Sagan » aime les décolletés vraiment très profonds. Charles s’éprend de la romancière au premier regard (« Les amours commençant vite sont les plus longues à guérir »/La Bruyère). « Charles vivait dans une sorte d’allégresse qui le rendait invincible. Blanche y était pour beaucoup ; il ne cessait de penser à elle mais la voyait par intermittences. Les appartements privés du ministère lui offraient un nid discret qu’il n’avait jusqu’alors pas utilisé ». Françoise Sagan, très réservée, bienveillante et embrouillée- aurait-elle apprécié ? -C’est plus complique que ça, répondrait Charles (si les personnages pouvaient parler). « En langage politique, cela veut dire que l’on ne vous répondra pas », traduit PPDA.

« Pour Platon, la pensée politique (« technique royale) étant la science du bien en général, elle est supérieure à toutes les autres sciences et techniques », signale Wikipédia. A quoi Stendhal répond : « La politique dans une œuvre littéraire, c’est le coup de pistolet au milieu d’un concert, quelque chose de grossier auquel pourtant il n’est pas possible de refuser son attention ». Cependant, Henry Beyle raille ce qu’il chérit, car « Tout est politique chez Stendhal », affirme Michel Guérin (« La politique de Stendhal » /PUF). Quant au spécialiste d’Henri Beyle (1783-1842)Pierre-Louis Rey, professeur à Paris III/ Sorbonne, il estime que « La Chartreuse est l’un des romans politiques les plus profonds de tous les temps. »

Pour revenir à « L’ambitieux », la vision qu’a Charles de la politique s’éloigne considérablement de celle de Platon, sans pour autant épouser le point de vue d’Henri Beyle. « L’ambitieux » n’attend que la possibilité du croc- en- jambe pour faire tomber son bienfaiteur, le président de la République en personne. Machiavel règne. Sans oublier l’arme fatale : l’enregistrement compromettant, qui provoquera un « Elysée-gate ». La réalité dépassant souvent la fiction, PPDA dut n’être point surpris par la diffusion de certains documents sur les réseaux. Outre la nécessité de se garder à droite et de se préserver à gauche, Charles « avait beau en avoir l’habitude, les coups bas ne passaient pas » « A suivre », semble nous dire l’auteur…

Le voyageur sera bien inspiré de glisser « L’ambitieux » dans sa besace, lors d’un aller/retour TGV de deux heures : le temps de déguster ce feuilleton que PPDA a conçu comme il l’aurait fait au siècle d’Alexandre Dumas. L’auteur fait ainsi d’une pierre deux coups. Illustrant par ce roman-feuilleton le pourquoi et le comment de la méfiance croissante du peuple de France à l’égard du politique, l’auteur recueille notre adhésion par sa modestie. « En même temps », PPDA-qui souffrit d’une sorte de défiance généralisée après certains procès et autres accusations de plagiat-, se voit gracié par ceux auxquels il tient le plus. Ni Machiavel, ni Stendhal, mais les lecteurs de l’Ambitieux.

« Le bruit commence où finit l’océan », constate le poète (cf. « Haïkus de la mer »).

Patrick Poivre d’Arvor/L’Ambitieux/ Grasset/235 p./18,50 euros

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