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Danielle Mitterrand ou l'hommage médiatique à une époque où l'avenir était (encore) rose
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Première Dame de cœur

Danielle Mitterrand ou l'hommage médiatique à une époque où l'avenir était (encore) rose

Les obsèques de Danielle Mitterrand ont lieu ce samedi à l’abbaye du Cluny. Hommages médiatiques et politiques se sont succédés depuis l'annonce de sa mort mardi. Une focalisation de l'attention publique qui sonne la nostalgie d'une époque révolue : celle de tous les possibles...

Christophe Prochasson

Christophe Prochasson

Christophe Prochasson est historien et directeur d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS).

Derniers ouvrages parus : L’empire des émotions. Les historiens dans la mêlée (Demopolis, 2008), 14-18. Retours d’ expérience  (Tallandier, 2008) et La gauche est-elle morale ? (Flammarion, 2010).

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Atlantico : La mort de Danielle Mitterrand a été très médiatisée en France, et suivie de nombreux hommages. Pourquoi un tel engouement pour la personnalité de Danielle Mitterrand ?

Christophe Prochasson : La disparition de Danielle Mitterrand a entraîné un nombre impressionnant d'articles et de réactions, mais au regard des "doubles funérailles" de son mari, sa disparition restent un ton en-deçà.

En règle générale, les femmes de présidents ont toujours inspiré la sympathie. Je pense notamment à la femme de Jules Grévy, mais aussi dans des périodes plus récentes à la femme du Président René Coty célébrée par la presse féministe, et enfin dans des genres très variés Yvonne de Gaulle, Anne-Aymone Giscard d'Estaing et Bernadette Chirac. Elles ont toutes attiré la sympathie de l'opinion, parce qu'elles cumulent en général deux grandes qualités.

La première, c'est la discrétion. Elles sont en retrait, derrière leur mari qui, eux, incarnent la République, et donc le strict opposé de la discrétion. Or, la discrétion attire plus facilement la sympathie qu'un débordement constant de présence. 

La deuxième, c'est la générosité. Elles sont par définition généreuses, alors que le président de la République qui est en charge des comptes publics ferme le "porte monnaie". Deux formes de générosité s'expriment, celle dite de gauche et celle de droite. La générosité de gauche est tiers-mondiste, révolutionnaire, comme le démontre l'engagement de Danielle Mitterrand - par le biais de sa fondation - auprès des pays du tiers monde, et son amitié affichée pour Fidel Castro. La générosité de droite s'inscrit elle dans une forme plus chrétienne, auprès des malades, des personnes âgées... L'exemple type est celui de Bernadette Chirac avec sa fondation les pièces jaunes.

Il y a quelque chose de structurel dans l'engouement dont disposent les femmes de présidents. Cela s'explique simplement, les Premières Dames jouent un rôle direct dans le dispositif politique des  présidents : Danielle Mitterrand et Carla Bruni-Sarkozy se présentent comme des consciences de gauche pour leur mari, en phase avec la générosité. Ce sont des personnalités qui s'émancipent des engagements de leurs époux. Davantage avec Danielle Mitterrand, qui avait un engagement, à gauche, plus marqué et plus ancien que son mari.

Que cela révèle-t-il sur la société française ?

Pareil phénomène met au grand jour une société qui est en mal de compassion, et qui a un rapport aux victimes, aux démunis et aux plus pauvres, qui ne passe plus par le politique mais par le sentiment.

Ce profond symptôme traduit d'un déficit du politique. L'affichage appuyé de cette générosité souligne même qu'on ne croit plus à la réponse politique face aux grands maux sociaux, d'où la tendance à se réfugier dans la réponse immédiate et individuelle qu'est l'action de personnes bien définies.

Au lendemain de la mort de Danielle Mitterrand, le journal Libération a titré en Une "L'indignée". Comment expliquer que Danielle Mitterrand soit encore aujourd'hui associée à un modèle de rébellion ?

Le succès personnel de Danielle Mitterrand repose sur des représentations qui peuvent se résumer en trois points.

Premièrement, elle représente l'image d'une femme indépendante. Les multiples désaccords avec son mari sur des questions de politique ont été régulièrement mis en évidence. Du fait notamment de sa conscience de gauche. En définitive, Danielle Mitterrand se place en opposition avec l'image véhiculée par Anne-Aymone Giscard d'Estaing, femme discrète, voire même éteinte et soumise... Tout le monde - ou presque - a en tête les images des vœux de la famille Giscard d'Estaing.

Deuxièmement, c'était une femme engagée au sens fort, militant, au sein du Parti socialiste notamment. Mais également de par ses choix humanitaires, et ses prises de position en faveur de certains régimes politiques. Cet engagement a contribué à la construction de son image.

Enfin, Danielle Mitterrand, jeune résistante, véhiculait l'image d'une femme courageuse, prête à risquer sa vie pour la défense de ses idées. Et cela l'a rendue respectable, au-delà même de la gauche.

Pour terminer, il ne faut pas oublier que Danielle Mitterrand n'était pas une personne consensuelle, et disposait d'un capital électoral très marqué à gauche. Alors épouse du Président François Mitterrand, elle a souffert de propos venimeux de la part de Madame Chirac, qui considérait qu'elle n'élevait pas la fonction de Première Dame, du fait de ses déplacements politiques chez Fidel Castro. Cette proximité avec le régime de Castro reste d'ailleurs un point difficile à comprendre chez une femme qui se battait pour les libertés, du fait du caractère autoritaire de ce régime, limitant les libertés individuelles, et dont le bilan économique et social est catastrophique.

Ce soutien a terni son image de "sainte laïque", qu'elle s'était construite au sein de la gauche francaise. Mais il est vrai aussi que pour une autre partie de la gauche, qui se retrouvait dans Danielle Mitterrand, le régime de Fidel Castro restait au fond un régime sympathique, une sorte de "goulag des tropiques". Reste que la luxuriance tropicale ne doit pas cacher le caractère sinistre de ce régime.


Stéphane Hessel, Danielle Mitterrand... Pour quelles raisons les rebelles français sont-ils incarnés par des personnes systématiquement âgées ?

C'est assez troublant, au fond, que des personnes âgées puissent incarner des valeurs assignées à la jeunesse, comme la rébellion. Dans le cas de Danielle Mitterrand et Stéphane Hessel, deux raisons peuvent être invoquées.

Il y a des ressources de révolte chez ces personnes, car elles assistent à l'écroulement du monde dans lequel elles ont vécu. Pourquoi ? Parce qu'ils ont vécu les grandes heures de l'Histoire, et ont connu autre chose que la crise. Ils ont une vision particulière de l'Histoire, celle d'une grande Histoire, par opposition à notre monde gris de la démocratie. Ces gens ont traversé des sorties de Guerres Mondiales, ont vécu et remporté de grands combats, ont côtoyé une Histoire où l'on croyait encore au progrès, où il était possible de triompher de l'adversité. Tout cela donnait un sens à l'Histoire.

Aujourd'hui, nous ne sommes plus dans ce rapport à l'Histoire, mais dans un présent perpétuel, difficilement supportable. Au fond, ils sont passés d'une Histoire intense à une Histoire à encéphalogramme plat, où la foi en l'avenir est perdu.

Ensuite pour Stéphane Hessel et Danielle Mitterrand, il y a quelque chose de plus politique... Ce sont des gens qui ont pour bases culturelles politiques, un ensemble de valeurs forgées dans la résistance : l'État protecteur et providence, la réalisation de l'égalité, l'accomplissement du message social de la République. La crise et les gouvernements actuels ne sont plus dans cette ligne politique, ancienne et traditionnelle, d'où le sentiment de frustration de la part d'acteurs comme Stéphane Hessel et Danielle Mitterrand.

S'ils symbolisent la rébellion, c'est parce que leur révolte naît de l'incompréhension du monde actuel, du fait notamment de la mise en cause des valeurs politiques issues de la résistance, et dans lesquelles ils ont baigné toute leur vie.


Propos recueillis par Franck Michel

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