Crise énergétique mondiale : quel jeu joue vraiment l’OPEP ? | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Economie
Le ministre saoudien de l'Énergie Abdulaziz bin Salman prend la parole lors d'une conférence de presse après les réunions de l'OPEP, le 5 octobre 2022.
Le ministre saoudien de l'Énergie Abdulaziz bin Salman prend la parole lors d'une conférence de presse après les réunions de l'OPEP, le 5 octobre 2022.
©VLADIMIR SIMICEK / AFP

Réduction de la production

Crise énergétique mondiale : quel jeu joue vraiment l’OPEP ?

L’Organisation des pays exportateurs de pétrole et ses alliés ont décidé de diminuer leur production de pétrole. Ce choix devrait faire grimper les prix dans les mois à venir.

Jean-Pierre Favennec

Jean-Pierre Favennec

Jean-Pierre Favennec est un spécialiste de l’énergie et en particulier du pétrole et professeur à l’Ecole du Pétrole et des Moteurs, où il a dirigé le Centre Economie et Gestion. 

Il a publié plusieurs ouvrages et de nombreux articles sur des sujets touchant à l’économie et à la géopolitique de l’énergie et en particulier Exploitation et Gestion du Raffinage (français et anglais), Recherche et Production du Pétrole et du Gaz (français et anglais en 2011), l’Energie à Quel Prix ? (2006) et Géopolitique de l’Energie (français 2009, anglais 2011).

Voir la bio »

Atlantico : L'OPEP+ a annoncé mercredi qu'elle réduirait sa production de 2 millions de barils par jour à partir du mois de novembre. De toute son histoire, le cartel n’a jamais autant réduit sa production. Comment expliquer cette annonce, en pleine crise énergétique ?

Jean-Pierre Favennec : L’annonce d’une réduction de la production n’est pas une surprise mais l’ampleur de cette réduction (2 millions de barils par jour – Mbj – soit 2% de la production mondiale qui avoisine 100 Mbj) en est une.

Le prix du pétrole qui était tombé à des niveaux historiquement bas en 2020 pendant la pandémie – on a même observé des prix négatifs sur la bourse de New York en mai 2020 – a fortement rebondi en 2021 avec la reprise économique. Cette augmentation des prix a été renforcée par le manque d’investissements dans la production pétrolière, la lutte contre le changement climatique incitant les grandes compagnies et les opérateurs à réduire leurs dépenses.

Le prix du pétrole est ainsi remonté à environ 100 dollars fin 2021. L’invasion de l’Ukraine par la Russie a poussé le prix à 130 dollars. Ce prix s’est ensuite effrité et ne dépassait pas 90 dollars pour le Brent (pétrole de référence) fin septembre. Les principales raisons à cet effritement sont la crainte d’une récession économique mondiale et la politique zéro-covid de la Chine qui ralentit l’activité économique dans le pays et donc l’accroissement des besoins en pétrole. Craignant une baisse de la demande l’OPEP + a décidé une diminution de sa production.

Alors que Riyad et ses alliés ont prolongé d'un an, jusqu'à la fin de 2023, leur alliance avec la Russie, faut-il y voir dans cette décision un soutien politique à la Russie ?  Une volonté de nuire à l’Occident et aux Etats Unis en priorité ? Ou simplement une stratégie de l’OPEP+ pour gagner en puissance et en autonomie ?

À Lire Aussi

Sommes-nous prêts à assumer le coût du paradoxe des énergies fossiles ?

L’OPEP comporte 13 membres, l’Arabie Saoudite jouant un rôle clé. Parmi les 10 pays qui constituent avec l’OPEP l’OPEP +,  la Russie est dominante. Ce sont donc ces deux pays qui décident la politique des Etats producteurs. Et l’augmentation du prix du pétrole va dans le sens des intérêts des deux pays. 

L’Arabie Saoudite défend en priorité ses intérêts. Elle envoie aux Etats Unis un signal fort : tout rapprochement avec l’Iran, ennemi principal de l’Arabie Saoudite est considéré comme une menace pour l’Arabie Saoudite. Or un retour des Etats Unis dans l’accord sur le nucléaire iranien, bien qu’improbable à court terme pourrait être une réalité à long terme. 

Pour l’Arabie Saoudite, soutenir la Russie, montrer sa défiance à l’Occident, renforcer la puissance de l’OPEP plus vont dans le même sens. 

Pour la Russie, le pétrole représente la principale source de revenus et soutient son effort de guerre. Une augmentation du prix est bienvenue.

Existe-t-il encore des alliés occidentaux au sein de l’OPEP + ? Pourquoi plus aucun des membres de l’organisation ne semble vouloir faire le jeu de l’Occident ? A quel point est-ce un changement de paradigme ?

Traditionnellement l’Occident disposait d’alliés au sein de l’OPEP. Avant même sa création, en 1945, le fameux accord du Quincy (croiseur où se sont rencontrés le roi Ibn Saoud d’Arabie Saoudite, dont le prince Mohammed Ben Salmane qui gère le pays est un petit fils, et le président Franklin Roosevelt) disposait qu’en échange de la protection des Etats Unis, l’Arabie Saoudite produirait tout le pétrole nécessaire aux pays occidentaux. Cet accord – officieux – est resté une pierre angulaire de la géopolitique du pétrole jusque dans les années 2000.

À Lire Aussi

Les ventes de pétrole russes chutent et mettent à mal le budget de Vladimir Poutine

Au moment du premier choc pétrolier (Octobre 1973 au moment de la guerre du Kippour) l’Iran membre fondateur de l’OPEP était dirigé par le Shah, très proche des Etats Unis et l’Arabie Saoudite était encore un allié solide.

La situation a changé progressivement. La révolution islamique en 1979 a privé les Etats Unis du soutien de l’Iran. Mais, et malgré les attentats du 11 septembre la relation des Etats Unis avec Arabie Saoudite est restée forte, en particulier parce que les Etats Unis devaient importer jusqu’en 2005 d’énormes quantités de pétrole largement saoudien.

La production de pétrole de schistes qui a permis aux Etats Unis d’être quasi auto-suffisants (en prenant en compte la production canadienne) a changé la donne. La politique de Barack Obama qui s’est éloigné de l’Arabie Saoudite pour se rapprocher – au moins provisoirement - de l’Iran a également refroidi la relation entre les deux pays. L’assassinat de Jamal Khashoggi a encore élargi les fractures..

Joe Biden a eu des mots très durs pour Mohammed Ben Salmane mais l’augmentation du prix du brut l’a conduit a tenter de faire pression sur l’Arabie pour produire plus de pétrole et faire baisser les prix. Dans un mois auront lieu les élections de mid-term aux Etats Unis et un prix de l’essence élevé joue contre le pouvoir en place. La décision de l’OPEP+ est un revers pour l’administration américaine. 

Enfin, beaucoup de pays ont refusé de prendre partie dans le conflit entre l’Ukraine et la Russie et aucun pays de l’OPEP plus ne peut vraiment s’opposer à l’Arabie Saoudite et à la Russie qui à eux deux produisent la moitié du pétrole de cette organisation. Tous les facteurs sont réunis pour donner le champ libre à ces deux pays, au moins provisoirement.

À Lire Aussi

Et si le pic de la consommation de pétrole était enfin là (et vraiment, cette fois-ci) ?

Suite à cette décision, à quel point faut-il craindre une aggravation de la crise que nous traversons actuellement ?

La décision de l’OPEP + risque de déstabiliser les économies occidentales déjà menacées de récession. L’augmentation du prix du brut va peser en particulier sur les économies occidentales mais également sur les pays asiatiques et sur les pays africains qui ne produisent pas de pétrole. Les pays africains souffrent déjà de l’augmentation des prix des produits alimentaires. 

L’augmentation des prix, bénéfique à court terme pour les pays producteurs, pourrait à terme se retourner contre eux. Des prix élevés conduisent à une réduction de la demande et ne peuvent que pousser au développement des énergies de remplacement, énergies renouvelables en particulier.

 Enfin une rente pétrolière importante n’incite en rien les pays producteurs à une diversification de plus en plus nécessaire de leurs économies.

Le sujet vous intéresse ?

Mots-Clés

Thématiques

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !