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Crise de l’élevage : ce que l’on n’a pas encore dit pour comprendre la situation des éleveurs
©Reuters

Causes et conséquences

Crise de l’élevage : ce que l’on n’a pas encore dit pour comprendre la situation des éleveurs

Les éleveurs français montrent leur complet désespoir, sans être pour autant compris. Certains se suicident (deux par jour…), d’autres se livrent à des exactions qui dépassent le cadre syndical. La crise qu’ils subissent était pourtant prévisible car les causes sont connues. Et l’on pourrait donc y remédier, avec un minimum de bonne volonté.

Antoine Jeandey

Antoine Jeandey

Antoine Jeandey est journaliste et auteur de « Tu m’as laissée en vie, suicide paysan veuve à 24 ans ».

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 WikiAgri

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WikiAgri est un pôle multimédia agricole composé d’un magazine trimestriel et d’un site internet avec sa newsletter d’information. Il a pour philosophie de partager, avec les agriculteurs, les informations et les réflexions sur l’agriculture. Les articles partagés sur Atlantico sont accessibles au grand public, d'autres informations plus spécialisées figurent sur wikiagri.fr

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Un fossé d’incompréhension règne aujourd’hui entre le grand public et les éleveurs. Avec à la clef des pouvoirs publics pour l’instant passifs de crainte du mot de trop, préférant en l’occurrence les maux de trop. La crise est pourtant bien là dans l’élevage français. Elle frappe en particulier aujourd’hui les éleveurs de porcs et les éleveurs laitiers, et dans un avenir très proche elle atteindra la viande bovine. Tout l’élevage français est touché.

Les causes

Les causes sont multiples, et pas obligatoirement les mêmes si l’on considère secteur après secteur.

Pour l’élevage laitier, le calendrier ne fait aucun doute : quelques semaines après la fin des quotas, les prix ne tiennent pas. Mais ce n’est peut-être pas, aussi facilement que l’on pourrait le penser, la fin des quotas laitiers qu’il faut accuser, mais plutôt notre absence, en France, de préparation à cette échéance. Cela fait des années que l’on sait que les quotas laitiers devaient se terminer le 1er avril 2015. Mais qui a réellement pris en compte l’inéluctabilité de l’événement ? Ces dernières années, et même ces derniers mois, nous étions (majoritairement) dans la négation. Encore au tout dernier salon de l’agriculture, soit un mois avant l’échéance, certains politiques se positionnaient « contre » la fin des quotas laitiers, alors que la question n’était plus d’actualité puisque les décisions étaient entérinées depuis belle lurette… Cette fin des quotas, certes à la base souhaitée par d’autres pays européens que le nôtre (mais actée par tous) signifiait la reconnaissance d’une agriculture fière de produire plus pour mieux nourrir la planète, avec des perspectives à l’export, notamment vers la Chine. Un pays comme la France, fière de son terroir, de son plateau aux 1000 fromages, etc. aurait dû préparer particulièrement l’après-quotas en acceptant, enfin, qu’elle avait le droit d’avoir une agriculture à deux vitesses, la première compétitive (notamment à l’export), la seconde valorisant (et valorisée par) notre terroir. Je précise : la première « profitant » de l’arrêt des quotas pour produire et vendre plus, la seconde étant protégée pour ne pas être impactée par cet arrêt. Seulement ce concept, symbole d’une forme de lutte des classes transférée vers l’agriculture, est un sujet tabou. Au grand dam, par exemple, de Thierry Merret, le maraicher à l’origine du mouvement des Bonnets Rouges en Bretagne (lire ici). Nous n’avons donc pas préparé nos exploitations laitières les plus compétitives à l’être encore plus en secteur concurrentiel, et nous n’avons pas spécialement cherché à protéger ceux que l’on appelle, sans que ce soit péjoratif, les « petits » producteurs, pour leur assurer un revenu à travers une valorisation « terroir » affirmée.

Ainsi, les regroupements de producteurs autour d’un outil de travail commun font l’objet d’un rejet en France, symbolisé par les actions coups de poing, devenues quasi systématiques, de zadistes. Impossible d’œuvrer pour plus de compétitivité dans ces conditions, faute d’avoir préalablement expliqué convenablement que l’on ne mutait pas d’un modèle agricole vers un autre, mais que l’on revendiquait les deux.

Et parallèlement les productions typiquement locales ne sont pas protégées comme il se doit, notamment par les cahiers des charges des appellations d’origine. Est-il normal, dans le Cantal, que du lait de vaches prim’holstein soit pris en compte pour la fabrication du fromage de salers, alors que dans le même temps les éleveurs laitiers de salers diminuent en nombre à vue d’œil ? Pourquoi n’a-t-on pas proposé à ces éleveurs de prim’holstein (il n’existe aucune raison de les honnir) une autre valorisation que l’appellation contrôlée, puisque des perspectives à l’export s’ouvraient avec la fin des quotas ? Les deux types d’éleveurs, de prim’holstein et de salers, pourraient tout à fait vivre et l’autre du prix de leur lait, sans se concurrencer, chacun avec son propre marché. Aujourd’hui, ils se marchent dessus, et vivent mal l’un et l’autre.

Le porc, la viande bovine, et même les productions avicoles… Disons, la viande en général. Là, le problème est à entrées multiples. On touche à directement à l’alimentaire, et donc à l’appréciation que les consommateurs ont des produits. Chaque scandale alimentaire éloigne ces consommateurs, les habitudes nutritives évoluent… Rédigé juste après le Horsegate, un rapport sénatorial avait parfaitement décrit la situation, et avait même fourni des propositions concrètes tenant compte de l’ensemble des filières prises au sens le plus large, du producteur jusqu’au consommateur, en passant par toute la chaine d’intermédiaires (transformateurs, transporteurs, grandes surfaces, entre autres). Il date de juillet 2013, d’il y a exactement deux ans. Vous en avez le détail ici. On savait donc tout, et on possédait une piste pour le moins intéressante sur laquelle travailler. Qu’a-t-on fait depuis ? Rien. L’une des 40 propositions du rapport (la 38e, sur le mode d’abattage) a fait polémique à l’époque auprès de certaines communautés religieuses, du coup on a tout mis sous le tapis, les 39 autres également… On voit le résultat aujourd’hui.

La situation aujourd’hui

Globalement, les éleveurs ne vivent plus du prix de leurs produits, alors que ceux-ci sont « bien vendus » aux consommateurs au bout de la chaîne. La faute à une filière désorganisée pour le porc breton (lire ici), à des intermédiaires (transformateurs pour le lait, abattoirs pour la viande…) qui disputent à la grande distribution la meilleure partie de la marge (ce que l’on comprend très bien, nonobstant ses propres intérêts, à travers l’interview de Serge Papin, directeur des magasins U, sur France Inter, ici)…

Résultat… Plus de 600 agriculteurs se suicident par an (presque deux par jour), et la majorité d’entre eux sont éleveurs. Je vous livre quelques exemples pour mieux comprendre leur détresse, avec des liens si vous souhaitez les approfondir. En Haute-Savoie, Sébastien explique clairement qu’il est parvenu à ne pas se suicider le jour où il a décidé d’arrêter l’élevage (en l’occurrence de montagne, lire ici). En Loire-Atlantique, Samuel a essayé de partager ce qui semble selon lui être les causes du problème, à savoir que la Pac ne jouerait plus son rôle (ici), en expliquant ensuite sur RMC (ici) plus particulièrement sa situation personnelle. Ce début juillet à Saint-Brieuc (vidéo du Télégramme ici), le leader syndical Xavier Beulin a été pris à parti par sa base lorsqu’il annonçait une trêve estivale sur les actions pour donner le temps à l’administration de répondre aux revendications : des éleveurs lui ont reproché de ne pas « aller au bout, tout de suite »…

Les solutions

Elles sont de deux ordres, l’immédiat, et le structurel. L’immédiat, c’est un coup de pouce aux trésoreries pour éviter la multiplication des dépôts de bilan, et des drames humains. Ce coup de pouce pourrait prendre, comme ce fut le cas par le passé, la forme d’avance de trésorerie (avancée de certains paiements, acceptation de retard de certaines factures…)… Là-dessus, les chambres d’agriculture, ou encore les syndicats, font leur boulot de propositions, et les pouvoirs publics, quel que soit le gouvernement en place, sont généralement plutôt ouverts.

Mais clairement, personne n’est dupe, si on ne fait que cela, alors on retarde les échéances, et sans perspectives derrière, on ne donne pas d’espoir. Cette fameuse confiance dont chacun a besoin, éleveurs y compris.

Ces perspectives ne peuvent venir que de mesures concrètes. Il existe, depuis février 2014, des propositions sur la compétitivité des exploitations (lire ici), rédigées à l’occasion d’« états généraux de l’agriculture », un forum créé les représentants majoritaires de notre agriculture. Elles ont toutefois deux défauts, elles sont de fait décriées par les syndicats agricoles opposés à la Fnsea puisqu’ils n’ont pas participé aux travaux ; et si elles avancent sur le pan « compétitivité » (donc il faut les considérer), il leur manque une portée tenant compte aussi des « petits » éleveurs (même s’ils profiteraient apparemment de certaines des mesures). Les 40 propositions de la mission sénatoriale « viande » évoquée plus haut sont également dignes d’intérêt, car elles ont le mérite de prendre en compte tous les maillons de la chaine sans exception, consommateur compris.

A mon sens, une direction est à privilégier, celle de la discussion commune avec tous les maillons de chaque filière, de manière à pérenniser chacune. Un (trop modeste ?) observateur du monde agricole, Jean-Charles Catteau, connu pour avoir animé de nombreux débats, conférences et autres tables rondes, prône ainsi un concept novateur, qu’il a baptisé l’écotrophologie (lire ici). Au-delà du terme peut-être trop savant pour être retenu d’emblée, il faut en apprécier les fondements : il s’agit d’aborder les problématiques avec une vision concertée de tous les acteurs. Il citait ainsi justement l’exemple de la viande bovine : « D’un bout à l’autre de la chaîne, le produit final concerne de nombreux acteurs, qui sont autant d’experts légitimes dans leurs métiers respectifs : éleveurs, généticiens, fabricants d’aliments du bétail, chercheurs, experts de l’eau et de la biodiversité, commerçants en bétail, abatteurs et transformateurs, importateurs et exportateurs, labels et signes de qualité, circuits courts, boucherie, grande distribution, cuisiniers, nutritionnistes et diététiciens, associations de consommateurs, ONG, élus nationaux et de collectivités... » En souhaitant donc que des solutions soient trouvées par filière avec la plus grande concertation. Que l’on prenne en compte, conjointement, les besoins ou attentes de chacun. Alors qu’aujourd’hui tout le monde « tire dans son coin », avec à l’arrivée des éleveurs qui trinquent, certains d’entre eux faisant trinquer par ricochet des citoyens sans lien avec leur désarroi par leurs moyens d’action syndicale parfois radicaux.

Cette direction, aujourd’hui méconnue, aurait pourtant le mérite de préserver les intérêts de chacun. Et si on essayait ?

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