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Coup de grisou sur l’Europe : entre tensions avec la Russie et désinvestissement des Etats-Unis, ces risques que ferait peser une désunion sur la sécurité de nos pays
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Coup de grisou sur l’Europe : entre tensions avec la Russie et désinvestissement des Etats-Unis, ces risques que ferait peser une désunion sur la sécurité de nos pays

A la suite du Brexit, certains pays membres de l'Union songent à sortir à leur tour. Un pari qui semble risqué au regard de la volonté américaine de se désengager militairement de la sécurité européenne et de la hausse des tensions avec la Russie.

François Géré

François Géré

François Géré est historien.

Spécialiste en géostratégie, il est président fondateur de l’Institut français d’analyse stratégique (IFAS) et chargé de mission auprès de l’Institut des Hautes études de défense nationale (IHEDN) et directeur de recherches à l’Université de Paris 3. Il a publié en 2011, le Dictionnaire de la désinformation.

 

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Michael Lambert

Michael Lambert

Michael E. Lambert est titulaire d'un doctorat obtenu à Sorbonne Université en collaboration avec l’INSEAD - Campus de Fontainebleau (décembre 2016). Son analyse au sein de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) porte sur la psychologie politique et les acteurs de la politique étrangère de la Chine et des États-Unis en Eurasie. (Twitter : @Mischa_Lambert)

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Atlantico : L'idée de "désunion" européenne​ gagne de plus en plus les différents pays membres de l'UE, ce qui s'est traduit ce 23 juin par le vote britannique en faveur du Brexit. A l'heure où les Etats-Unis semblent se désintéresser du continent européen et où les tensions s'aggravent avec la Russie, est-il réellement pertinent de glisser vers ce chemin de la désunion en termes de Défense ? 

Michaël Lambert : Le choix des citoyens de Grande Bretagne est incohérent mais s’impose comme la conséquence d’un manque de communication de la part de l’Union européenne, ainsi que d’un manque d’ambitions de cette dernière. Le projet Européen manque ainsi cruellement d’initiatives et ce depuis plusieurs années, avec l’absence de réformes profondes pour amener à l’émergence d’une Armée commune, d’un passeport unique Européen, ou encore des éléments simples comme la centralisation des informations pour les plaques minéralogiques.

À ce manque d’ambition s’ajoute deux problèmes : le premier n’est autre que le refus de la part des pays d’Europe de l’Ouest d’accepter de donner plus d’importance aux pays d’Europe de l’Est, qui sont pourtant aujourd’hui ceux avec le plus fort potentiel. Le deuxième est l’administration pesante de l’UE qui laisse ses postes accessibles aux citoyens qui ne se sentent pas Européens. Il est objectivement impossible de créer une Union européenne tant que nous aurons des citoyens qui se sentent encore appartenir à des pays et se se sentent pas totalement Européen, ce qui devrait être une condition essentielle pour pouvoir accéder aux postes au sein des Institutions européennes. L’Europe doit être une construction idéologique, pas économique ou administrative.

Le Brexit s’impose dès lors comme le choix du peuple Britannique, qui devra en assumer les lourdes conséquences. Dans les années à venir, nous assisterons à des mutations profondes avec des référendums en Irlande du Nord et en Écosse, une perte de compétitivité des produits en provenance de GB, une chute du classement des universités, ainsi qu’une perte de puissance à l’échelle régionale et internationale.

Le Brexit est cependant une opportunité et amène à un contexte favorable pour renforcer l’Union européenne, notamment avec la relations France - Allemagne - Pologne au centre désormais. Cela permettra de rééquilibrer les puissances du continent, avec un accroissement de la puissance de la Pologne et de l’Allemagne.

La Grande Bretagne devra un jour se pencher sur un nouveau référendum pour réintégrer l’Union européenne, et y jouera un rôle moins important qu’avant, ce qui permettra de donner plus de poids à des modèles économiques et sociaux plus pertinents comme celui de l’Allemagne la ou ceux de la Grande Bretagne semble défaillant.

Pour ce qui concerne le domaine de la Défense, le retrait de la Grande Bretagne ne changera pas beaucoup de choses dans la mesure ou celle-ci souhaite rester membre de l’OTAN. Qui plus est, Londres ne disposait pas du niveau d’expertise des Allemands et des Polonais pour ce qui concerne la Russie. On pourrait ajouter le manque d’initiative pour la création d’une armée commune qui retardait l’Europe. Le retrait de la GB laisse donc aux Européens la possibilité d’enfin créer une CIA à l’Européenne, de donner plus d’importance aux complexes militaro-industriels Français et Suédois, et d’aller vers une Armée commune qui est en attente depuis trop longtemps.

Le principal problème reste les pays membre de l’UE qui pourraient encore s’opposer à un tel projet, et la possibilité de voir une Union européenne autour d’un noyau de pays motivés pour aller vers une intégration totale ne serait pas de refus.

La Russie pour sa part est heureuse de voir l’Union européenne se disloquer dans la mesure ou elle sait pertinemment que celle-ci est sa principale adversaire pour accroitre son contrôle dans les États du Partenariat oriental. Le Kremlin a tendance à sur-estimer le poids de pays comme la Grande Bretagne par rapport à la Pologne ou la Roumanie. La Grande Bretagne n’est plus véritablement une puissance mondiale comme du temps de la Guerre froide, même si elle dispose d’une force de frappe nucléaire et d’un siège à l’ONU. Un simple regard au sein de l’OTAN permet de voir quels sont les pays leaders, et le trio France - Allemagne - Pologne est autrement plus pertinent. Le Kremlin devrait plutôt regarder en Pologne dans la mesure ou le pays est devenu une puissance régionale en à peine une décennie, et en Estonie ou l’expertise en cyber-défense en fait désormais un pays essentiel pour l’OTAN. La Grande Bretagne n’a plus grand chose à apporter et dispose d’une vision stratégique vieillissante comme la majorité des pays d’Europe de l’Ouest.

François Géré : Les Etats-Unis n’ont jamais été favorables à une défense européenne autonome. Ils ont toujours soutenu la position britannique d’un "robuste pilier européen" au sein de l’OTAN. Ils pouvaient donc compter sur les Britanniques pour bloquer le processus d’autonomisation de la défense européenne. Dès lors que le RU sort de l’Union les autres Etats ne risquent-ils pas de relancer ce processus au moment même où l’agressivité militaire de la Russie se développe ? Cela suppose que tous les Etats membres de l’UE soient d’accord pour consacrer des budgets plus élevés pour la défense. Or dans un contexte de faible croissance et de chômage élevé ce ne sera pas le cas. La crise financière liée au Brexit risque même de ramener la stagnation en Europe. De plus les Etats membres de l’UE qu’inquiètent l’agressivité russe s’en remettent entièrement aux Etats-Unis via l’OTAN. De fait, les pays du flanc Centre-Nord de l’Alliance (Baltes, Pologne, Tchécoslovaquie, Roumanie) ont apprécié la fermeté britannique à l’égard de Moscou. Les Britanniques vont donc maintenir un engagement ferme de leur pays au sein de l’OTAN, confirmant leur étroite relation avec les Etats-Unis qui ne s’est jamais démentie en Irak et en Afghanistan que le gouvernement soit travailliste ou conservateur.

Au-delà du Brexit, la configuration géopolitique actuelle appelle-t-elle une réponse d'un nouvel ordre du point de vue de la Défense ? En quoi l'échelon européen pourrait il être, ou non, plus pertinent que l'échelon national en la matière ?

Michaël Lambert : L’absence d’Armée commune et d’une CIA à l’Européenne nous a conduit dans une situation critique avec plusieurs attaques terroristes sur le continent, et un accroissement du trafic d’armes au sein de l’Espace Schengen. Si on regarde les analyses du SIPRI ou des Think-Tanks spécialisés sur les questions de Défense et Sécurité, aucun pays en Europe ne dispose d’une véritable puissance mondiale, et la GB comme la France ou l’Allemagne sont des puissances régionale ou continentales. Les deux seules puissances qui existent sont les ÉtatsUnis et la Chine, qui disposent d’une capacité de projection à l’international et surtout dans l’espace. 

Des pays comme la France imaginent encore être des puissances mondiales en raison de leur arsenal nucléaire, mais ces derniers vivent dans le passé et manquent de réalisme. L’Union européenne est la seule option possible pour permettre aux services de renseignement d’empêcher une nouvelle attaque dans la mesure ou les terroristes, eux aussi, bougent d’un pays à l’autre en Europe. Il nous faut donc mutualiste les informations et cesser de croire que les services de renseignement nationaux fonctionnement. La preuve de cette défaillance est attesté par les attentats de Charlie Hebdo, du Bataclan et à Bruxelles, on imagine mal plus bel exemple de faiblesse de la part de ces derniers. Sur un plan industriel, la compétition internationale est rude, et nous devons aller vers plus d’intégration pour lancer des projets commerciaux et concurrencer les États-Unis et la Chine. Les Européens pourraient devenir leaders dans le secteur de la vente d’armes en créant des avions de 5ème génération, des bombardiers haute-altitude, mais cela nécessite un renforcement de l’intégration pour adopter un modèle similaire à celui des États-Unis et générer des emplois dans ce secteur. Au regard de la vente des Rafales et Eurofighters, qui sont minimes par rapports aux ventes de F-16, F-18, F-22 et F-35 américains, il est temps d’enfin arrêter d’avoir des industries nationales et d’Européaniser l’ensemble sur un modèle similaire à celui Airbus mais incluant l’expertise des Polonais et Estoniens.

François Géré : En dépit des déclarations d’intention, pas forcément sincères, qui ne manqueront du côté français, un noyau de défense franco-allemand n’a guère de chances de se concrétiser. 

Entre Paris et Berlin les conceptions de l’usage de la puissance et de l’influence restent foncièrement divergentes : recours au hard power pour les uns, au soft power pour les autres. A ce jeu, l’Allemagne s’estime gagnante et n’a pas la moindre intention de changer puisque la prospérité, même réduite, est encore au rendez-vous. Les priorités de politique étrangère ne sont donc pas convergentes et l’Allemagne qui n’entend pas s’engager en Afrique, préfère, là encore, s’en remettre à l’OTAN et au "parapluie" nucléaire dissuasif qu’elle procure pour la défense de l’Europe. De fait, la chancelière Merkel, dès qu’il s’agit du continent européen, a démontré une grande capacité d’initiative dans la guerre d’Ukraine et sur la question des migrants par rapport à la Turquie. La diplomatie hollandaise n’est pas parvenue à se hausser au diapason.

Nonobstant, France et Allemagne s’accordent pour trouver des accommodements avec la Russie dont elles ne veulent surtout pas faire un ennemi mais bien davantage un partenaire économique. Quoiqu’il en soit, il sera de la responsabilité du prochain président de la République Française de relancer une diplomatie européenne atone depuis quatre ans. Cette déficience n’a pas peu contribué au résultat actuel.

Enfin la France a l’habitude depuis des décennies d’une relation particulière de coopération militaire bilatérale avec le Royaume-Uni (Accords de Saint Malo et de Lancaster House) qui ne devait rien à l’UE, ce qui permet des actions conjointes en Afrique et au Moyen Orient. On conçoit que les Britanniques auront à cœur de renforcer ce bilatéralisme.


Les Etats-Unis​​ connaissent également un contexte politique changeant. Quel pourrait être l'impact des élections américaines sur ​cette question de la défense européenne ? Qu'en est-il du contexte russe ? Les dirigeants du continent européen tiennent-ils suffisamment compte de ces éléments ?​

Michaël Lambert : Une potentielle élection de Donald Trump pourrait engendrer un engagement moindre des États-Unis au sein de l’OTAN et donc sur le continent Européen. Une telle situation serait problématique dans la mesure ou la Russie adopte une attitude de plus en plus agressive envers les pays Baltes et la Pologne. Malgré cela, la possibilité d’avoir un retrait américain pourrait constituer une opportunité pour accroitre les exportations de produits militaires Européens et pour renforcer l’Union européenne en vue d’aller vers plus d’intégration et une Armée commune pour se prémunir d’une potentielle attaque de la Russie. À l’heure actuelle, on ignore cependant quelles seront les conséquences des élections américaines sur la Défense européenne. 

Pour ce qui concerne le Kremlin, la division de l’Union européenne est une bonne chose, et c’est la raison pour laquelle ce dernier finance les partis séparatistes comme le Front National. Mais la Russie se trouve actuellement dans un contexte qui lui est également défavorable, avec un manque de moyens pour investir dans les nouvelles technologies militaires, un retard croissant dans le secteur spatial par rapport à la Chine qui excelle dans ce domaine. La Russie laisse donc reposer sa puissance sur son arsenal nucléaire pour rayonner à l’international, et innove dans des secteurs clés comme les avions de chasse de 5ème génération (T-50) ou encore les tanks (T-14). Ces innovations sont minimes et peuvent permettre de s’imposer sur un théâtre militaire comme celui du Moyen-Orient mais pas face à une armée moderne. Cela laisse à envisager que la Russie va continuer de jouer sur le processus de Guerre hybride dans l’espace post-soviétique, qui semble l’option la plus pertinente au regard des événements en Ukraine.

Les dirigeants en Europe ne prennent pas vraiment en compte ces éléments. Le Ministère de la Défense française et la DGRIS juge ainsi que l’étude du processus de Guerre hybride n’est pas “un domaine d’étude prioritaire”, c’est du moins ce que révèle la dernière campagne de l’IRSEM pour attribuer des bourses à ses chercheurs. La France est un pays en retard avec beaucoup de lacunes sur la Russie, en atteste les analyses des français qui travaillent au SHAPE de l’OTAN et ne disposent pas d’une approche réaliste sur les dangers qui pèsent sur les pays Baltes et en Pologne par rapport à leurs collègues Allemands et d’Europe de l’Est. La bulle française n’est pas une exception dans la mesure ou la Grande Bretagne est également en retard et ne dispose plus des capacités nécessaires pour innover sur un plan technologique. On peut cependant noter deux éléments favorables avec d’une part l’annonce d’Angela Merkel, suivant la visite du Président américain, qui vise à renforcer la puissance militaire allemande et devrait assurer plus de stabilité sur le continent, et la Pologne qui commence à innover notamment en terme de stratégies militaires et à s’éloigner des approches des pays de l’Ouest. On est donc dans un basculement ou l’Allemagne devrait redevenir la première puissance militaire sur le continent d’ici 2030 et dispose d’un partenaire polonais de premier choix Reste à savoir si des anciennes puissances comme la France et la Grande Bretagne sont prêtes à accepter la remise en cause de leur statu qui repose désormais uniquement sur leur force de frappe nucléaire et le mythe qui remonte à l’époque coloniale.

François Géré : Personne ne peut spéculer sur la politique étrangère de Donald Trump puisqu’elle n’existe pas suggérant tout au plus un isolationnisme agressif. En revanche l’équipe de Hilary Clinton a indiqué un regain d’intérêt pour la défense de l’Europe et une position beaucoup plus ferme par rapport à la Russie. Entendons nous bien : il ne s’agit pas d’une guerre froide bis mais d’un rééquilibrage de puissance et d’intérêts entre les Etats-Unis et la Russie. L’Europe, faute de s’autonomiser comme puissance, est devenue un terrain de jeu pour la compétition entre ces deux forces extérieures. La Russie, plus faible, bénéficie cependant de la proximité géographique et du déséquilibre des potentiels créé par le renoncement des Européens à investir dans leur propre sécurité.  

Les Etats-Unis n’entendent pas pour autant sacrifier l’Europe avec laquelle les liens économiques et financiers et l’influence intellectuels sont sans commune mesure avec les intérêts russes. C’est pourquoi l’OTAN se renforce comme le montrera le sommet de Varsovie dans les prochains jours.

Le Brexit gêne les Etats-Unis bien plus sur le volet économique au moment où ils négocient avec l’UE le grand accord de libre-échange et d’investissement (TTIP) dont le Royaume-Uni vient de s’exclure. Le bilatéralisme économique avec Londres n’intéresse guère Washington.

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