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Coronavirus : la fin de la naïveté de l’UE a-t-elle enfin sonné ?
©KENZO TRIBOUILLARD / AFP

Défense des intérêts européens

Coronavirus : la fin de la naïveté de l’UE a-t-elle enfin sonné ?

Margrethe Vestager, vice-présidente exécutive de la Commission européenne et commissaire européenne à la Concurrence, a exhorté les pays européens à investir dans des entreprises afin de conjurer la menace de prises de contrôle par la Chine face à l'impact économique de la crise du coronavirus. 

Michel Ruimy

Michel Ruimy

Michel Ruimy est professeur affilié à l’ESCP, où il enseigne les principes de l’économie monétaire et les caractéristiques fondamentales des marchés de capitaux.

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Bruno Alomar

Bruno Alomar

Bruno Alomar, économiste, auteur de La Réforme ou l’insignifiance : 10 ans pour sauver l’Union européenne (Ed.Ecole de Guerre – 2018)

 
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Atlantico.fr : Mme Vestager, vice présidente exécutive à la Commission Européenne, a pris position dans le Financial Times en incitant les nations européennes à acheter des actions pour empêcher la reprise d'entreprises clés du secteur européen par la Chine. Comment expliquer cette réaction ?

Bruno Alomar : Madame Vestager, tout à son dépit de n’être pas devenue Présidente de la Commission, mais bien décidée à succéder à Mme Von der Leyen en 2024, n’est pas à une contradiction près. Depuis plusieurs mois, elle alterne les déclarations contradictoires, expliquant un jour que les projets de réforme du droit de la concurrence portés par la France après l’affaire Siemens Alstom sont hors sujet, pour ensuite prétendre les endosser. Et maintenant que l’économie européenne s’écroule, sentant le vent tourner, voici qu’elle prétend à la hâte enfiler un uniforme colbertiste.

Tout ceci n’est pas sérieux, et à la vérité assez emblématique du « en même temps » c’est-à-dire en réalité du « n’importe quoi » qui est la vraie maxime du macronisme. Rappelons d’ailleurs que si en février 2019 Bruno Le Maire qualifiait l’interdiction de fusion Siemens Alstom par Mme Vestager de « crime économique » (sic), Monsieur Macron a fait de Mme Vestager son candidat favori à la succession de M. Juncker quelques mois plus tard….

Si maintenant l’on essaye d’analyse à froid la situation, elle est assez simple : le libéralisme, comme l’aurait dit Montalembert, vous sied quand vous êtes le renard libre dans le poulailler libre. En d’autres termes, plus l’Union européenne se sentira faible (rappelons qu’elle est excédentaire commercialement – même si en réalité c’est l’Allemagne qui fait l’essentiel dudit excédent), et plus elle aura tendance à brûler la liberté économique qu’elle a adorée. Si l’on prend le sujet des actifs stratégiques, le point de basculement intellectuel en Allemagne – et donc à la Commission compte tenu de l’influence de Berlin que Paris a été incapable de contrecarrer faute de doctrine claire – a été le rachat du fleuron Kuka en 2016.

La réalité autour de laquelle Emmanuel Macron tourne en parlant de souveraineté européenne ou de souveraineté française (ne comprenant pas que les 2 s’excluent) c’est que l’UE est condamnée à une forme de protectionnisme, voire de nationalisme économique. Seulement, il est illusoire que ceux qui se sont tant trompés au cours des vingt dernières années – que l’on songe à l’action de l’UE et d’un Pascal Lamy pour pousser à l’entrée de la Chine à l’OMC à des conditions si favorables pour Pékin - puissent nous mener sur un chemin différent.

Michel Ruimy : Depuis quelques temps, la Chine communiste ne cache plus son ambition : devenir la première puissance mondiale devant les Etats-Unis avant 2049 pour le centième anniversaire de sa création. Pour cela, elle a une puissance financière colossale : fin 2019, ses réserves de change avoisinaient les 3 100 milliards de dollars, un montant qui permet, en théorie, de racheter 25% du Produit intérieur brut de la zone euro ! C’est pourquoi, elle tente, dans cette perspective, de redéfinir les règles du jeu mondial. Sa stratégie d’investissement a consisté, dans le passé, à acquérir des entreprises, parfois pour des montants élevés. Aujourd’hui, le volume de ses investissements a baissé. Ses participations se sont davantage portées vers des secteurs ciblés en lien avec le projet de la « Nouvelle route de la Soie » (infrastructures, transports…) et avec la perspective du plan Made in China 2025 (technologies sensibles pour donner naissance à l’industrie 4.0 et / ou duales c’est-à-dire réutilisables dans le domaine militaire). 

Cette baisse des investissements chinois à l’étranger résulte notamment du climat de tensions commerciales avec les Etats-Unis et des incertitudes observées sur certains marchés importants pour les investisseurs chinois, comme le Royaume-Uni. Ce n’est pas donc un hasard si la Chine a jeté son dévolu sur l’Europe. Les entreprises chinoises, jadis spécialisées dans les biens à faible valeur ajoutée, ont entamé une montée en gamme depuis quelques années. En investissant dans les entreprises européennes ou en les rachetant, elles achètent aussi leur portefeuille de clients et leur technologie. Les entreprises allemandes et, dans une moindre mesure, françaises sont en première ligne.

Reste toutefois à savoir dans quelle mesure ces investissements ne risquent pas de se retourner contre les européens et, notamment, de mettre en difficulté l’avenir de l’industrie européenne et de remettre en cause l’indépendance technologique du pays. En 2011, les Chinois ont racheté Putzmeister, n°1 en Europe et aux Etats-Unis de la pompe à béton, indispensable au BTP. C’est également le cas pour l’entreprise allemande Kuka, spécialisée dans la robotique industrielle. Depuis, la Chine concurrence l’Allemagne sur l’un de ses points forts. 

Par ailleurs, la Chine n’a réellement mis en œuvre qu’une petite partie de la coopération euro-chinoise fixée en 2013. Certes, différents accords de coopération ont été conclus, mais ils reposent uniquement sur les objectifs chinois. Il y a, en fait, un blocage depuis quelques années sur des questions de commerce et d’accords d’investissements bilatéraux, censés remplacer les nombreux accords qui existent entre chaque pays membres et la Chine. 

Enfin, alors qu’un accord pour une action conjointe sur le climat avait été longuement préparé entre les deux parties et que le texte était prêt, la Chine a finalement refusé de s’engager au dernier moment lors du sommet UE-Chine de Juin 2017, prétextant des différends commerciaux. Ce revirement illustre une attitude chinoise nouvelle, capable de lier deux sujets séparés pour appuyer ses intérêts, là où l’Europe espérait un progrès dans le domaine de la coopération multilatérale.  

Dès lors, dans un monde où l’industrie chinoise est de plus en plus menaçante, où les géants américains du numérique se sont imposés et où le multilatéralisme est en déshérence, la politique industrielle européenne ne peut plus être conduite avec pour seul but, de réduire les prix pour le consommateur. L’Europe a besoin de leaders européens. C’est pourquoi, la nouvelle Commission européenne a la volonté de rechercher une plus grande souveraineté économique. Face aux initiatives des groupes chinois, l’exécutif européen réfléchit à la manière de protéger son tissu économique. La suggestion de Mme Vestager en est une illustration. 

Vous êtes très critique, mais, sur le fond, Mme Vestager a-t-elle tort de plaider pour une protection des actifs européens ? 

Bruno Alomar : Permettez-moi d’abord de rappeler que le changement de ton à l’égard de la Chine ne date pas d’hier. Je l’ai dit, l’affaire Kuka en 2016 a été un révélateur. La Commission, dans des documents récents, n’a pas hésité à qualifier la Chine de « rival », ce qui dénote un changement de perspective qui n’est pas neutre. C’est d’ailleurs dans un tel contexte que l’UE s’est progressivement rangée à l’idée d’être plus souple à l’égard des dispositifs nationaux de protection des actifs stratégiques (type « décret Villepin » devenu « décret Montebourg »), en publiant une communication il y a quelques semaines.

Sur le fond, il est tout à fait évident que l’Europe sortira très affaiblie de cette crise. En conséquence, oui, il faut qu’elle se donne les moyens de défendre ses fleurons. La question de la façon de le faire est complexe, car les États membres ont des traditions différentes de régulation économique, et, plus encore, car beaucoup d’États sont endettés. Avec quel argent la France va-t-elle nationaliser…si ce n’est en puisant encore dans les poches de français (entreprises et ménages) qui sont déjà les plus ponctionnés du monde avec les danois, avec les beaux résultats que nous constatons ? Par ailleurs, à ceux qui se renforcent du col au cri « il faut être plus dur avec untel et untel », il faut rappeler cette évidence : si l’UE se durcit, américains, chinois, indiens se durciront à son égard…

La vision européenne de Mme Vestager est-elle crédible et souhaitable ? Comment peut-elle être mise en place ?

Michel Ruimy : Nous sommes dans une compétition de modèle de société. La Chine a d’autres codes, d’autres valeurs et son modèle de développement est différent de celui qu’affectionnent les pays occidentaux. Il est basé sur des investissements publics massifs dans les infrastructures (routes, ports, réseaux électriques, chemins de fer, aéroports…) qui facilitent le développement industriel alors que les Etats-Unis et l’Europe ont privilégié, ces dernières années, d’importants investissements importants dans la santé publique, l’autonomisation des femmes, le soutien à la société civile dans le monde… Quel modèle de développement prévaudra ? A quoi pourrait ressembler un monde dominé non plus par l’« American dream », mais par le « rêve chinois » ? Si ce dernier l’emporte, l’ensemble de l’Eurasie, de l’Indonésie à la Pologne, sera transformé au cours de la prochaine génération. Le modèle chinois prospérera en dehors de la Chine, offrant, à ce pays, des débouchés pour remplacer ses marchés stagnants… Au lieu d’être à la périphérie de l’économie mondiale, l’Asie centrale sera son centre.

Les gouvernements américains et occidentaux ne doivent pas rester les bras croisés en attendant que la Chine échoue. La vision européenne de Mme Vestager est donc souhaitable. Pour autant, est-elle crédible ?

Le large portefeuille de Mme Vestager articule politique de la concurrence, marché intérieur, politique industrielle… avec le risque éventuel que la politique industrielle soit prise en otage par la politique de la concurrence. Si de nombreux Etats membres de l’Union européenne ne sont pas favorables à une immixtion de la Commission européenne dans la politique industrielle, la période est sans doute plus propice qu’il ne l’a jamais été. La France, traditionnellement favorable à une Europe plus interventionniste, est moins isolée qu’elle a pu l’être. L’Allemagne, qui doit affronter une remise en cause profonde du modèle de son industrie automobile, après le « dieselgate » (scandale des moteurs diesel truqués), est également demandeuse. Ces deux nations, avec l’Italie et la Pologne, militent pour que la Commission européenne favorise l’émergence de champions continentaux. Même les Pays-Bas, d’ordinaire hostiles à toute forme de dirigisme, plaident désormais pour une Europe plus protectrice face aux géants chinois, soutenus par des subventions publiques. Des résistances demeurent cependant nombreuses parmi les Vingt-Sept, notamment chez les « petits » pays qui redoutent qu’une politique industrielle soit d’abord au service des grandes économies. On le voit, Mme Vestager devra convaincre du bien-fondé de sa vision.

Au-delà de ces difficultés, cette orientation doit s’accompagner de la construction d’une politique industrielle européenne avec le développement de véritables enveloppes budgétaires pour soutenir le développement de technologies de rupture. En outre, la mutualisation des moyens et des énergies à l’échelle européenne est nécessaire pour pouvoir se confronter aux géants que sont les Américains et les Chinois. Un seul pays peut difficilement rivaliser avec eux, l’ensemble des États membres le peut. Mais cette mutualisation ne doit pas être seulement budgétaire mais doit également porter sur la construction d’équipes transnationales et sur un partage des infrastructures.

Cette crise est-elle l'opportunité pour l'UE de changer ses dogmes ?

Bruno Alomar : Les américains ont coutume de dire qu’il ne faut jamais perdre le bénéfice d’une « bonne crise ».

Si l’on regarde l’histoire de l’UE, il est difficile de conclure que cette dernière sait tirer les leçons des crises qu’elle traverse. Deux exemples opposés l’attestent.

D’un côté, la crise Lehmann 2008 a été l’occasion d’un changement majeur de politique monétaire. Malgré les résistances de JC Trichet, de l’Allemagne (J. Stark par exemple) et plus largement des partisans d’une ligne orthodoxe en matière monétaire, la plupart des règles sur lesquelles l’euro a été bâti ont été balayées par le « wathever it takes » de M. Dragui. La réalité est que la politique monétaire, notamment depuis 2015, a pour but essentiel non pas la préservation de l’inflation à un niveau proche ou en dessous de 2%, mais bien le maintien artificiel de la solvabilité des États impécunieux de la zone euro. Il suffit d’ailleurs de constater la tempête qu’a soulevé Mme Lagarde en déclarant que la BCE ne gérait pas le spread Italie/ Allemagne. Quoi qu’il en soit, la zone euro a résisté à la crise de 2008, puis à la crise du souverain, au prix d’un aggiornamento majeur.

D’un autre côté, la crise du Brexit reste un formidable impensé. Cet événement géopolitique majeur, qui est peut-être le début de la destruction de l’UE, n’a donné de la part de cette dernière à aucune réflexion d’ensemble par laquelle elle-même et ses élites se seraient demandé ce qui a été raté, quel en est le sens etc. Voilà l’exemple d’une crise qui n’a rien changé.

Dans ce contexte, il est difficile de préjuger si la crise actuelle permettra à l’UE de se sauver ce que j’ai appelé l’insignifiance en faisant évoluer plusieurs curseurs vers plus de souveraineté économique, un peu moins de libre concurrence etc. Mon sentiment est plutôt que les dissensions entre États membres et leurs fragilités internes les poussent à un « sauve qui peut » généralisé peu propice à une réflexion raisonnée qui permettrait à l’UE d’aller de l’avant.

Michel Ruimy : Si le développement de l’économie chinoise a pu susciter de nombreux espoirs en Europe au début des années 2000, le bilan est aujourd’hui mitigé. L’Europe a attendu des investissements concrets à la hauteur de ses espérances. Elle se trouve maintenant confrontée à une puissance chinoise moins prête à s’engager que prévu. 

La crise sanitaire peut être un des évènements déclencheurs qui fera perdre à l’Europe sa naïveté et lui faire développer une nouvelle stratégie économique.

A situation inédite, mesures inédites. Auparavant, la Commission européenne recommandait régulièrement aux Etats membres de l’Union européenne de réduire leurs dépenses publiques. L’épisode du coronavirus a bouleversé les choses puisque l’institution a annoncé, le 20 mars, une suspension inédite des règles de discipline budgétaire. 

Dans le même ordre d’idée, elle ne devrait plus concevoir la politique industrielle uniquement sous le prisme de la concurrence. Elle devrait avoir la sagesse de déclarer, comme elle l’a fait à propos des règles budgétaires, que les règles habituelles sont suspendues jusqu’à nouvel ordre. En effet, il existe, pour chaque pays, des branches et des entreprises qui sont vitales dans le cadre d’une planification par temps de crise. Pour ces branches et ces entreprises, la raison voudrait que les règles habituelles ne s’appliquent pas, même hors des situations d’urgence. Déjà, Emmanuel Macron a affirmé que « tout sera mis en œuvre pour protéger nos salariés et pour protéger nos entreprises, quoi qu'il en coûte ». Devant la situation d’urgence sanitaire, Bruno Le Maire déclarait, quelques jours plus tard, qu’il était prêt à recourir à « tous les moyens », y compris la nationalisation pour protéger les entreprises françaises menacées. 

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