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Convention de la droite : Jacques Chirac, l’extrême droite d’alors et celle d’aujourd’hui
©PASCAL PAVANI / AFP

Collision des calendriers

Convention de la droite : Jacques Chirac, l’extrême droite d’alors et celle d’aujourd’hui

La coïncidence entre le décès de Jacques Chirac et la Première Convention de la droite est pleine de significations inattendues.

Edouard Husson

Edouard Husson

Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université de Cergy-Pontoise). Spécialiste de l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe, il travaille en particulier sur la modernisation politique des sociétés depuis la Révolution française. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur l’histoire de l’Allemagne depuis la Révolution française, l’histoire des mondialisations, l’histoire de la monnaie, l’histoire du nazisme et des autres violences de masse au XXème siècle  ou l’histoire des relations internationales et des conflits contemporains. Il écrit en ce moment une biographie de Benjamin Disraëli. 

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Il est des coïncidences qui ont une signification inattendue. Jacques Chirac est décédé deux jours avant que n’ait lieu la première Convention de la Droite. L’ancien président de la République a symbolisé comme aucun autre dans la vie politique française l’interdiction absolue pour les droites issues du mouvement gaulliste et du MRP de dialoguer et passer des accords politiques avec le Front National de Jean-Marie Le Pen. C’est ce qu’on appelait le front républicain. La Convention de la Droite, elle, se situe dans le monde d’après le front républicain. Celui où le successeur de Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, a échoué à mettre en oeuvre une nouvelle politique de droite - qui devait prendre le contrepied de Jacques Chirac sur de nombreux points (politique de sécurité et de lutte contre l’immigration beaucoup plus ferme, réforme des universités, politique étrangère plus atlantiste etc...) tout en restant fidèle au refus d’alliance avec le Front National; celui où, du fait de l’échec de Nicolas Sarkozy, l’ultime métamorphose du parti post-gaulliste, Les Républicains, a littéralement implosé, d’abord en sabotant lui-même l’élection de François Fillon, son champion à l’élection présidentielle de 2017 puis en étant incapable de trouver la parade à l’installation au pouvoir d’Emmanuel Macron, théoriquement venu de la gauche mais représentant, sur beaucoup de points, la revanche du centriste Valéry Giscard d’Estaing, le rival malheureux de Jacques Chirac pour la domination « de la droite et du centre ». Le Front National de Jean-Marie Le Pen avait été largement affaibli par la campagne clairement à droite de Nicolas Sarkozy en 2007; puis il a remonté, sous l’impulsion de Marine Le Pen, devant l’incapacité du successeur de Jacques Chirac à tenir ses promesses, en particulier en termes de contrôle de l’immigration. Il s’est installé durablement à un score assez proche du parti centriste d’Emmanuel Macron, entre 20 et 25%. Mais il a beaucoup moins de réserves de voix pour un deuxième tour d’élection présidentielle, comme l’a montré l’élection de 2017, qui s’est finie sur un score « giscardien »: Emmanuel Macron a obtenu « deux votants sur trois ». C’est venu largement du fait que, même si la notion de front républicain est affaiblie (Laurent Wauquiez, éphémère chef de la droite, sur une ligne néo-sarkozyste, en a même proclamé la fin), il reste trois grands obstacles à une alliance post-chiraquienne des droites. 

1. L’héritage des grandes fractures historiques et mémorielles à droite. Le gaullisme s’est construit sur le refus de la défaite de 1940 et sur l’indépendance de l’Algérie. Dans les deux cas, une partie de la droite s’est trouvée orpheline: celle qui avait soutenu Vichy et s’est compromise avec la Collaboration; celle qui a défendu le plus longtemps possible « l’Algérie française ». A partir des années 1970, le Front National a pensé pouvoir faire fi de ces clivages. Il a rassemblé vichystes et résistants; partisans de l’Algérie française et héritiers du gaullisme. On aurait pu imaginer une digestion lente des fractures de la droite. Après tout, le vichysme avait été de gauche autant que de droite et de nombreuses personnalités qui avaient été très loin de partager les objectifs de la Résistance, avaient été absorbés en silence par la IVè République. C’était sans compter l’entrée en scène d’un personnage qu’il ne faut jamais oublier quand on écrit cette histoire: François Mitterrand, prince de l’ambiguïté, ancien sympathisant de l’Action française, décoré de la Francisque puis rallié à la Résistance, caméléon des coalitions sous la IVè République, ministre de l’Intérieur pro-Algérie française avant de devenir le chantre d’un rassemblement des gauches sous la Vè République, candidat capable de mettre de Gaulle en ballotage à l’élection présidentielle de 1965 puis signataire d’un programme commun de gouvernement avec le Parti communiste français au début des années 1970, élu président de la République en 1981 moins par les vertus de ce programme commun que grâce au soutien discret de Jacques Chirac qui voulait faire battre Valéry Giscard d’Estaing. François Mitterrand est, avec le recul, un personnage bien peu estimable, qui a peu légué au pays en quatorze ans de présidence mais qui était doué d’un sens tactique sans pareil. Renégat de la droite, François Mitterrand en connaissait tous les codes et il vit rapidement quel profit il pouvait tirer de la montée en puissance d’un Front National qui, au début des années 1980, profitait du désarroi causé par la désindustrialisation commençante. Le Front National était un parti héritier du poujadisme des années 1950 (aujourd’hui on dirait à tendance populiste) et qui avait le potentiel pour occuper la place laissée libre par le déclin du gaullisme dans les classes populaires. François Mitterrand, qui avait compris le danger que recélait pour lui une alliance politique des droites actionna alors cyniquement le levier de la mémoire. Maître de la suggestion indirecte, il laissa ses adversaires s’enfermer dans un débat sur la question de savoir si l’on pouvait frayer avec un parti qui n’avait pas rompu avec la part de passé trouble de la France. Aussi bien Jean-Marie Le Pen que Jacques Chirac furent incapables de sortir du piège mitterrandien. Sans chercher à en élucider ici les causes, le chef du Front National accepta de s’enfermer, par de douteuses remarques, dans le personnage qu’impliquait le scénario mitterrandien, du méchant refusant de prendre la mesure des compromissions françaises, entre 1940 et 1944, avec l’abjection nazie. Jacques Chirac, lui, se drapa dans la dignité inverse: peu lui importait que son discours fût bien peu gaulliste: il abandonna la distinction gaullienne entre un Vichy illégitime et la vraie France qui se trouvait à Londres pour déclarer, en juillet 1995, dans un célèbre discours où il expliqua qu’en 1940 « la France avait commis l’irréparable ». Le front républicain était scellé sur le plan idéologique. C’est lui qui permit à Jacques Chirac d’être élu triomphalement en 2002 contre Jean-Marie Le Pen au second tour de l’élection présidentielle. 

2. Le deuxième obstacle qui se dresse sur la route d’une réunification des droites, c’est, paradoxalement, l’abandon de plus en plus marqué du gaullisme par ceux qui s’en proclamaient les héritiers, à commencer par Jacques Chirac. Ce n’est pas le moindre paradoxe de la carrière politique de l’ancien président de la République récemment décédé. Ayant commencé sa carrière dans le mouvement gaulliste, lancé par Georges Pompidou, il a progressivement rejeté l’héritage du fondateur de la Vè République. Dès la fin des années 1970, il s’émancipa de ses conseillers authentiquement gaullistes, le regretté Pierre Juillet et Marie-France Garaud, esprit sans doute le plus brillant et le moins utilisé à droite depuis les années 1970. Au début des années 1980, Jacques Chirac se rallia au néo-libéralisme qui devenait à la mode partout dans le monde occidental. En 1986, il ,accepta, dans un réflexe bien peu gaullien, de devenir premier ministre de cohabitation. Mais c’est surtout les années 1990, qui virent l’abandon définitif du gaullisme par Jacques Chirac. Après avoir hésité et malgré la puissante lucidité de Philippe Séguin, Jacques Chirac se rallia au traité de Maastricht. Devenu président de la République, c’est lui qui mit en place la monnaie européenne, désormais appelée l’euro, qui privait la France de sa souveraineté économique. C’est lui aussi qui mit présida à la mise en place d’une Europe beaucoup plus fédérale figeant durablement le rapport franco-allemand dans un rapport de forces asymétrique. C’est du fait de cette politique que Jacques chirac perdit sa majorité aux élections législatives anticipées de 1997 et qu’il ne dut sa réélection qu’à l’un des plus incroyables retournements de l’histoire politique française, l’éviction du candidat de la gauche au second tour de la présidentielle de 2002. Trois ans plus tard, Jacques Chirac essuya un cinglant échec lors du référendum sur le Traité constitutionnel européen, qui fut rejeté par le peuple français lors d’un référendum qui ne laissait aucune place à l'ambiguïté: 55% de non - un résultat encore plus marqué que les 52% du Brexit. Mais la machine infernale était lancée et apparemment inarrêtable. Nicolas Sarkozy, à peine élu, ramena par la fenêtre, sous la forme du Traité de Lisbonne, le Traité constitutionnel, sans le soumettre cette fois à référendum. Dans le décompte des voix qui lui manquèrent pour être réélu en 2012, les eurosceptiques de droite pèsent lourd. Après la réélection manquée de 2012, l’UMP devenue Les Républicains n’a absolument pas remis en cause les choix historiques de Jacques Chirac. Alors que l’euro est devenue une machine qui asphyxie lentement les sociétés européennes - qu’il s’agisse de la démographie allemande ou de la cohésion sociale dans l’Europe méditerranéenne, la droite post-gaulliste n’en finit pas d’agoniser. Face à elle, le Front National de Marine Le Pen, devenu Rassemblement National, n’a pas réussi pourtant, aux élections présidentielles de 2017, à faire de l’euro un cheval de bataille porteur. Cela nous renvoie au troisième obstacle qui se dresse sur la route d’une alliance des droites. 

3. Le troisième obstacle, c’est la fracture sociale entre les électorats de droite. Les Républicains s’appuient - s’appuyaient - essentiellement sur, les classes supérieures et sur la partie encore aisée des classes moyennes. Le Rassemblement National fait ses meilleurs scores, lui, dans ce qu’on appelle la France périphérique. Ce n’est pas le moindre paradoxe que, sous l’impulsion de Jacques Chirac, élu président en 1995 pour réduire la « fracture sociale », la droite post-gaulliste se soit toujours plus éloignée de ses racines populaires, abandonnant les perdants de la mondialisation au Front/Rassemblement National. Les conséquences en sont multiples et terribles. Alors que la droite a toujours su, dans l’histoire de France récente, trouver un compromis entre les intérêts du capital et ceux du travail, on a aujourd’hui un parti LR où très peu acceptent de critiquer l’Union Européenne et la mondialisation néolibérale, de peur de mettre en cause un « libéralisme » de moins en moins libéral. Et l’on a en face un Rassemblement National lancé dans une illusoire volonté de rassemblement des populistes de droite et de gauche, avec un programme économique incapable de parler aux dirigeants économiques du pays. Rien ne sera possible à droite sans l’abandon de ces clivages mortifères, entre « libéraux » (on ne voit plus très bien ce que le mot signifie en économie à l’époque des taux d’intérêt négatifs) et « étatistes » (on ne voit pas non plus où veulent en venir ceux qui pensent encore dans les catégories de l’Etat d’après la Seconde Guerre mondiale alors que nous croulons sous le poids d’une fiscalité qui ne sert qu’à alimenter un Etat obèse et impuissant à la fois, créant des emplois publics dont la seule utilité est d’éviter un chômage de masse encore plus marqué). Non, la question est celle de la capacité, à droite, à réinstaurer un dialogue entre la France des métropoles et la France périphérique; de concevoir le « pacte conservateur » dont parle David Goodhart dans son ouvrage « The Road to Somewhere ». C’est infiniment difficile, comme le montre la difficulté des élites françaises à accepter le Brexit. Mais c’est la seule voie ouverte à ceux qui veulent créer une droite répondant aux défis de l’époque. C’est dans ce contexte que la première Convention de la Droite, organisée par le magazine conservateur l’Incorrect, le club d’entrepreneurs Audace et le mouvement de jeunes dissidents de LR et du RN « Racines d’Avenir » représente un tournant. C’est la première fois que, concrètement, on pose la question d’un rassemblement des droites, de l’invention d’une nouvelle matrice qui permette de rassembler des électeurs de toutes les classes sociales. 

La Convention de la Droite a vu la multiplication des oukases, plus ou moins discrets dans les états-majors de LR et du Rassemblement National. On comprend bien que les uns et les autres ne veulent pas compromettre leur fond de commerce. Pour LR il s’agit de préserver un important réseau d’élus locaux aux prochaines élections municipales. En bons héritiers de Jacques Chirac, les cadres du parti post-gaulliste ne sortiront pas de l’ambiguïté qui leur évite des attaques trop frontales de La République en Marche. Quant au Rassemblement National, ses dirigeants sont au service d’une nouvelle candidature à l’élection présidentielle de Marine Le Pen, sans pour autant avoir tiré les leçons du cinglant échec de 2017 (avoir manqué de franchir la barre des 40%). Les participants de la Convention de la Droite pensent eux que la crise politique de notre pays et son délitement social sont choses trop graves pour faire un n-ième calcul électoral. Naïf? Certes, chacun est dans son rôle mais, vu l’état des partis politiques et la désaffection des Français à leur égard, il est des naïvetés apparentes qui répondent mieux aux besoins de l’époque qu’un machiavélisme post-chiraquien au petit pied. Surtout, comment ne pas voir que les trois obstacles que nous venons d’identifier ont disparu sans que les observateurs patentés s’en rendent compte? 

- Il faut avoir l’esprit tortueux comme Gérard Noiriel pour réveiller l’épouvantail des compromissions, appartenant désormais à l’histoire, d’une certaine droite, et oser comparer Eric Zemmour et le polémiste antisémite de la fin du XIXè siècle Gérard Noiriel. Il faut aussi beaucoup de mauvaise foi pour ne pas entendre que Marion Maréchal a depuis longtemps pris ses distances avec les ambiguïtés ou les combats d’arrière-garde du parti qu’elle a quitté en 2017: ce serait lui faire insulte que de penser qu’elle n’a pas tiré les leçons des grandes abominations du XXè siècle, à commencer par la Shoah. D’une manière générale, le discours convenu sur « l’extrême droite » apparaît de plus en plus dépassé face à la réalité d’un radicalisme de gauche où s’est réfugié aujourd’hui l’essentiel de l’antisémitisme moderne. La volonté d’étudiants gauchistes de Sciences Po d'empêcher Alain Finkielkraut de parler au printemps dernier ou son agression en marge d’une manifestation de Gilets Jaunes franciliens en sont des exemples évidents et ils sont malheureusement nombreux. 

- Pour les intellectuels, les experts, les entrepreneurs, les personnalités politiques qui interviennent à la Convention de la Droite le samedi 28 septembre 2019, la question n’est plus de se situer face au gaullisme. Mais de prendre acte de la lente trahison du gaullisme qu’a commise la droite qui se réclamait pourtant de son héritage. Relisons les entretiens du Général avec Alain Peyrefitte: on y voit un de Gaulle très loin du mausolée que lui a construit une gauche manipulatrice avec la complicité d’une droite amnésique. Le refus, par le Général de Gaulle, d’une immigration incontrôlée et massive, explicite dans les entretiens, est un exemple qui devrait faire honte à toute la droite post-gaullienne, avec le recul. La courageuse et lucide opposition de Jacques Chirac à la guerre américaine en Irak, épisode gaullien s’il en fut, ne devrait pas être l’arbre qui cache la forêt des compromissions et des abandons. 

Oui, décidément, la coïncidence inattendue entre le décès de Jacques Chirac et la première Convention de la droite est chargée de significations inattendues. 

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