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Connaissez-vous l’histoire du trader devenu fermier ?
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Connaissez-vous l’histoire du trader devenu fermier ?

Ce sont les acteurs les plus secrets et les plus puissants du marché des matières premières, mais leur réputation sulfureuse cache une réalité moins trouble qu'on pourrait le penser...

Florent Detroy

Florent Detroy

"Florent Detroy est journaliste économique, spécialisé notamment sur les questions énergétiques, environnementales et industrielles. Voir son site."
 
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C’est une sorte de conte de fermier moderne. En l’espace de quelques années, les acteurs les plus secrets et les plus puissants du marché des matières premières, les négociants en matières premières, se sont transformés en fermiers classiques.

Pourtant cette "mue" n’est pas allée sans difficulté, et se heurte encore à l’appréhension des sociétés qui continuent de considérer les négociants comme des acteurs nocifs. Voici ce qu’en dit un des leaders de ce secteur, le négociant Louis Dreyfus. Comme le rappelle Francis Blum, ancien président de Louis Dreyfus Négoce, quand on parle de "négociant", "courtier", "la connotation est presque toujours négative. Nombreux sont ceux qui nous voient comme des parasites, des profiteurs, de vils spéculateurs, voire des affameurs".

Ils sont souvent injustement comparés à de purs traders ou spéculateurs – à l’image des frères Hunt ou du fonds Armajaro, qui ont créé des crises artificielles sur l’argent-métal ou le cacao.

Pourtant les négociants ont acquis aujourd’hui une place fondamentale dans les marchés agricoles. Après avoir réussi à surmonter le marasme des années 1990, ils sont devenus des acteurs d’avenir.

Un trait d’union entre agriculteurs et consommateurs

A l’origine, le négociant est avant tout un trait d’union, notamment entre les différentes zones géographiques. Par exemple, le négociant prenait en charge la production de cuivre d’un mineur chilien sans réseau à l’étranger pour la vendre à une fonderie japonaise. Ensuite, le négociant va s’occuper de l’adéquation dans le temps d’une offre avec une demande, ainsi que d’une qualité de produits nécessaire.

Pour ce faire, le négociant cumule les casquettes, tour à tour surveillant, transporteur, assureur, banquier. Le négociant international est avant tout un gestionnaire de risques. Il assure qu’un produit brut arrive à bon port quoi qu’il arrive, même si "le bateau coule" note, amusé, Francis Blum. Ce rôle fait que la confiance qu’il inspire à ses partenaires est la clef de sa réussite. Cette prise de risque, le négociant la fait payer cher – c’est ce qui fait son succès.

Les négociants deviennent traders


A partir des années 1980, les négociants vont se tourner vers les outils financiers alors en pleine expansion. Un nouvel instrument apparaît à cette époque pour réduire le risque : les contrats à terme. Les négociants développent ces instruments pour offrir les meilleurs prix à leurs clients en réalisant des "arbitrages", c’est-à-dire en profitant des différences de prix entre deux lieux pour un même produit grâce à leur connaissance des marchés. C’est l’époque de la finance débridée. Le rôle des négociants se trouble alors un peu.

Mais, très vite, des traders professionnels vont se brûler les doigts à ce jeu de spéculation. Marc Rich, le fondateur de l’actuel Glencore, se fait éjecter de son propre groupe après avoir perdu un pari sur le zinc. Le trader Sumitomo frôle la faillite dans les années 1990, après un autre pari malheureux sur le cuivre. Le trading se professionnalise de plus en plus, et se dirige vers le trading haute fréquence. Face à ces évolutions, les négociants choisissent heureusement une autre voie.

Les faibles prix des matières dans les années 1990 provoquent un vaste mouvement de concentration et de diversification. ADM rentre au capital de A.C. Toepfer par exemple, et s’étend en Europe de l’Ouest, pendant que Cargill entre dans le coton, l’élevage et le cacao. Le secteur aborde les années 2000 polarisé autour d’une poignée d’acteurs qui traitent chacun autant de pétrole, d’essence, de gaz, de maïs que de zinc, charbon ou des produits tropicaux.

L’explosion des prix des matières premières va permettre aux négociants de renouer avec les profits. La capitalisation d’un de ces leaders passe de 8 à 22 milliards de dollars entre 2001 et 2012. L’explosion des marchés agricoles a été un des sous-secteurs les plus haussiers de ces années. Quatre raisons expliquent ce décollage :

  • La hausse de la demande

A partir de 2004, la Chine devient importatrice de produits agricoles, pour rapidement s’imposer comme le premier importateur sur divers produits. Or après des années de sous-investissement, les marchés agricoles ne sont pas prêts à répondre à cette nouvelle demande. D’autant plus qu'ils sont particulièrement étroits en comparaison des autres. Les cours du maïs, du soja et du blé ont augmenté respectivement de 222%, 218% et 202% depuis 2000.

  • Pic de spéculation

Presque toutes les autres matières sont touchées par des "pics de volatilité". La spéculation sur ces marchés accentue les hausses des prix pour propulser les marchés agricoles à leur plus haut tout au long des années 2010. Le nombre de contrats sur le CBOT (Chicago Board of Trade) a quasiment triplé entre 2003 et 2011.

  • Accélération des échanges

Cette hausse des prix s’est accompagnée d’une accélération des échanges physiques. Selon l’USDA, le département américain de l’Agriculture, les échanges de céréales ont bondi de 20% entre 2001 et 2010, contre moins de 2% sur les 10 années précédentes et une baisse de 0,9% entre 1981 et 1990, témoignant d’une internationalisation des marchés agricoles.

  • Incertitude du changement climatique

Le changement climatique a été désigné comme le deuxième facteur déterminant des marchés agricoles (après la Chine) par le rapport CyclOpe 2013, la bible des matières premières. Sans être exhaustif, on peut citer la sécheresse en Australie survenue entre 2006 et 2007, la sécheresse en Russie en 2010 et en Amérique du sud en 2011, ainsi qu’aux Etats-Unis en 2012. Claudio Scarrozza, directeur du négociant européen CHS, note que ses prévisions de production se basent désormais sur une sécheresse tous les trois ans en Russie, contre cinq ans auparavant.

La création de géants agro-industriels

Face à ces quatre événements, les négociants ont modifié leur stratégie. Ils ont décidé de s’intégrer verticalement pour davantage contrôler les productions agricoles, aidés en cela par le démantèlement des politiques de soutien aux producteurs.

Ces géants sont devenus tout au long des années 2000 de véritables mineurs, pétroliers ou fermiers, présents dans le cuivre au Chili, le cacao en Côte-d’Ivoire ou encore les stations-services en Afrique.

La fortune de ces groupes va être diverse dans les années à venir. Tout simplement parce que le "super-cycle" des matières premières a perdu de son élan. Il suffit de regarder les cours des principales minières pour comprendre. Le cours du FTSE 350 Mining a chuté de 14% depuis le début d’année.

Le secteur de l’agriculture est en revanche attendu en forte hausse d’ici 2020, voire 2050. L’arrivée d’1,3 milliard d'individus dans la classe moyenne mondiale n’est qu’un des nombreux arguments pour prédire l’envolée de la demande pour certaines productions agricoles.


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