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Eric Zemmour et Daniel Cohn-Bendit
Eric Zemmour et Daniel Cohn-Bendit
©Capture d'écran

Un monde d'intellectuels

Comment nous en sommes arrivés à un monde où les véritables débats politiques sont animés par les Zemmour, Finkielkraut ou Cohn-Bendit plutôt qu’au sein des partis

Le débat entre Eric Zemmour et Jean-Luc Mélenchon vendredi 12 décembre sur la radio RTL était très attendu, signe que désormais les premiers agitateurs d'idées ne sont plus les représentants politiques traditionnels.

Michaël Foessel

Michaël Foessel

Michaël Foessel, ancien élève de l'ENS de Fontenay Saint-Cloud, est maître de conférences de philosophie à l'Université de Bourgogne, à l'Institut catholique de Paris, et commentateur d'Emmanuel Kant et de Paul Ricœur. Il est également conseiller de la direction de la revue Esprit. Depuis la rentrée 2013, il enseigne à l'École polytechnique et remplacera Alain Finkielkraut, atteint par la limite d'âge, à la chaire de philosophie à partir de la rentrée 2014.
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Atlantico : Alain Finkielkraut, Emmanuel Todd, Daniel Cohn Bendit, Eric Zemmour, Jean-Luc Mélenchon… Qu'ils soient philosophes, historiens, retraités officiels de la politique ou journalistes, ce sont eux qui aujourd'hui suscitent et animent les débats les plus vifs. Comment le débat politique en est-il arrivé à déserter le domaine politique lui-même, pour s'installer chez ceux censés en être les simples observateurs ?

Michael Foessel : Deux phénomènes se sont croisés. Le débat politique, depuis maintenant une dizaine d’années, et plus particulièrement à la suite de la crise, s’est réorienté vers des enjeux presque exclusivement gestionnaires et économiques, et a par conséquent déserté les questions plus intellectuelles. Lorsque des questions qui ont engagé toute une conception de la démocratie sont venues depuis le champ politique, comme cela a été le cas avec le mariage pour tous, cela a dissuadé les politiques de revenir sur ce terrain. Ce qu’on observe, donc, c’est un appauvrissement du débat politique autour de questions strictement économiques. En ce moment c’est Emmanuel Macron qui, pour l’essentiel, assure le débat, mais sur des questions strictement gestionnaires.

Lire également : De l’art de choquer le bourgeois (médiatique) : avantage Zemmour dans son débat face à Mélenchon

A cause de cela une demande émerge, qui consiste à exiger que la politique soit traitée dans un autre cadre, et celle-ci reçoit pour le meilleur comme pour le pire une réponse de la part des intellectuels. Ceux que vous citez se positionnent tout particulièrement sur ce qu’ils jugent être le parent pauvre du politique aujourd’hui, c’est-à-dire le domaine culturel, et notamment identitaire. Comme les questions qui y sont relatives sont éminemment politiques, elles rencontrent d’autant plus d’écho qu’en face, le pan strictement gestionnaire déçoit.

Les grands partis français sont-ils aujourd'hui guidés par un corpus idéologique réellement différencié ? D'une certaine manière, peut-on dire que ce sont les personnes extérieures au personnel politique qui font véritablement de la politique, au sens de la confrontation de visions caractérisées ?

Si par grands partis vous entendez les deux principaux partis de gouvernement, il est clair que sur les questions dominantes de finances publiques et d’économie, ils se situent sur la même longueur d’onde. A tort ou à raison ils ont épousé les contraintes européennes, par conséquent ils se différencient difficilement. Pour ce qui est des questions culturelles et identitaires qui reviennent massivement, car portées par un certain nombre d’intellectuels, je pense que la droite les épouse dans les grandes lignes, et que la gauche, dans toutes ses catégories, n’ose pas proposer de contre-discours. On ne peut pas parler du débat intellectuel aujourd’hui sans faire remarquer qu’il est dominé par la droite. C’est surtout l’absence d’un équivalent de Zemmour à gauche qui est marquante aujourd’hui ; on en a fini avec l’hégémonie culturelle de la gauche qui a prévalu jusqu’à la fin des années 1980. Les partis politiques, soit produisent un discours suiviste par rapport à cette crise identitaire, soit font silence car lorsqu’ils sont de gauche ils savent qu’ils n’ont rien à y gagner, mais ce faisant ne produisent pas de contre-discours.

Les grands absents du débat aujourd’hui, ce sont l’émancipation, ou encore le progrès social, puisqu’un d’un côté on nous dit que l’horizon se résume à la tenue du budget, et de l’autre qu’il faut reconstituer de l’identitaire, du national et parfois du religieux. Le progrès, lui, ne fait plus partie du vocabulaire politique. Au fond, on ne sait pas bien quel avenir les mesures qu’on nous présente quotidiennement nous dessinent.

François Rebsamen, qui avait accordé à un magazine bourguignon une interview dans laquelle il assumait pleinement ses positions libérales, a demandé à ce qu'elle soit supprimée, de peur de déplaire aux membres de son parti. Ce cas est-il symptomatique d'une classe politique prompte à l'autocensure et apeurée à l'idée de ne pas plaire à tout le monde ?

Lire également en deuxième partie d'article François Rebsamen : quand le ministre du travail défend l'assouplissement des 35 heures dans une interview dépubliée

En ce moment même, on voit bien que les positions que tenait François Rebsamen ont droit de cité au sein du gouvernement. Emmanuel Macron se dit favorable au travail le dimanche, mais je me méfie de cette terminologie selon laquelle il faut "briser" des "tabous". En ce moment, on en brise beaucoup des tabous, à toute vitesse, et pas forcément pour le meilleur. Voyez Zemmour sur Vichy (Lire la contribution de Benoît Rayski à ce sujet)

On peut savoir gré à Valls et Hollande d’avoir mis des mots sur leur politique, alors que pendant longtemps les socialiste ont mené des politiques de la sorte mais sans les assumer. Du point de vue sémantique, on ne peut pas reprocher au gouvernement de ne pas dire ce qu’il fait. Ce qui a en revanche disparu de ce discours et de ces actes, et qui explique en grande partie la débâcle du gouvernement dans l’opinion, c’est l’explication de vers quoi ils tendent. Où est l’horizon plus social, plus égalitaire, plus juste ? Le tabou qui est en train de se constituer, c’est justement celui de la disparition totale de ces notions. C’est en cela que je trouve surprenante l’ambiance idéologique actuelle.

Quel changement est intervenu dans la manière dont se forment les idées politiques ? Le fait que les idées présentées par des personnalités comme Finkielkraut ou Zemmour se trouvent en "libre-service" fait-il craindre aux politiques de n'être que des "suiveurs" ?

Il faudrait déjà savoir si les politiques, anciennement, dictaient le débat idéologique en France. On peut en douter. Le statut de l’intellectuel dans notre pays est tel que les débats politiques de fond, qui touchent à l’identité, à l’avenir, ont toujours été largement préemptés par les intellectuels. Ce qui est nouveau, c’est que sur ces dix dernières le curseur politique des intellectuels a changé. Pendant longtemps c’était la question sociale qui était au cœur du débat intellectuel relatif au politique, alors qu’aujourd’hui, encore une fois, on est vraiment passé aux culturel et à l’identitaire.

Certes, ce ne sont pas des politiques, mais quelqu’un comme Eric Zemmour ne cache pas du tout son orientation politique. Pas plus tard que jeudi 16 octobre, il tenait une revue de presse au côté de Robert Ménard, maire de Béziers. Aucun des deux n’est encarté, mais cela n’enlève rien à leur engagement politique, qui est très clair. On ne laisse pas 25 % de l’électorat dans la nature, surtout quand celui-ci peut devenir un lectorat !

Il faut bien convenir que la médiatisation d’un livre comme celui d’Eric Zemmour pèse sur son contenu : il faut choquer, faire le buzz, défrayer la chronique.

Avec 20,52% d'abstention et 17.9% pour le FN, cela donne au moins 38,42% des électeurs qui ne sont pas reconnus dans les partis dits républicains lors des élections présidentielles de 2012. Faut-il en conclure que cette recherche de consensus est rejetée par les Français ? La classe politique doit-elle admettre le fait que l'action politique ne peut pas emporter l'adhésion de tous ?

La recherche de consensus qui guide les politiques est rejetée par les Français, car le conflit est une vertu démocratique. Je nuancerai tout de même en rappelant que le consensus reste dominant dans le domaine économique. Pour le reste, un nouveau consensus s’impose, assez peu conflictuel, quant à l’idée que la France est sur le déclin.

La recherche du consensus pour le consensus est politiquement dévastatrice, mais cela ne veut pas dire non plus que le conflit démocratique s’accommode simplement des mots d’ordre, des slogans ou des formules choc. On peut aussi essayer, avec moins d’écho qu’un Zemmour, certes, de mettre en forme le conflit. Plus que sur du ressenti, il faut tout de même qu’il soit possible de discuter sur du tangible, du factuel.

Quelle nouvelle posture nos politiques devraient-ils adopter ?

Deux choix s’offrent à nous : Ou bien les thèmes dits sociétaux l’emportent, et dans ce cas-là on risque de renforcer les partis "antisystème" et l’abstention, ou alors les politiques tentent de réintroduire une dimension de conflictualité dans la politique économique et sociale. Dans ce deuxième cas, le débat politique serait moins "délirant". En effet on délire moins sur les thématiques économiques que sur la question de savoir si la France est au bord du précipice, si elle est menacée de submersion par les immigrés du monde entier, ou si elle doit se montrer reconnaissante envers le Maréchal Pétain pour da générosité à l’égard des juifs français.

Tout compte fait, que reste-t-il des partis traditionnels ?

Quelques militants, une direction UMP qui s’entredéchire pour des affaires de personnes, et un vide idéologique sidéral au PS. Si ce n’est des élus et des intérêts, il ne reste rien.

Les effets de radicalisation dans le domaine identitaire ne peuvent profiter qu’à ceux qui énoncent des colères et en font des systèmes. Ce genre de chose participe selon moi du manifeste de Stéphane Hessel, "Indignez-vous !" : on parle véritablement de colère, et on en reste à la colère. Et comme les partis de gouvernement n’apportent pas de réponses programmatiques à ces colères, ce sont ces dernières qui triomphent.

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