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En Syrie, les zones passées hors de contrôle des autorités officielles sont devenues particulièrement nombreuses.
En Syrie, les zones passées hors de contrôle des autorités officielles sont devenues particulièrement nombreuses.
©Reuters

Somalisation

Comment les États du Moyen-Orient sont en train de céder la place à des seigneurs de guerre

Alors que la coalition occidentale menée par les Américains compte rétablir la stabilité en Irak et le pouvoir officiel, les zones passées hors de contrôles favorisent davantage l'émergence de "roitelets" armés, militarisés, motivés autant par le pouvoir que par l'appât du gain.

Alain Rodier

Alain Rodier

Alain Rodier, ancien officier supérieur au sein des services de renseignement français, est directeur adjoint du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Il est particulièrement chargé de suivre le terrorisme d’origine islamique et la criminalité organisée.

Son dernier livre : Face à face Téhéran - Riyad. Vers la guerre ?, Histoire et collections, 2018.

 

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Atlantico : Autant en Irak qu'en Syrie, en Libye ou au Yémen, les zones passées hors de contrôle des autorités officielles sont devenues particulièrement nombreuses. Outre les djihadistes, en quoi le contexte de défaillance des Etats favorise-t-il l'émergence de ce qu'on appelle traditionnellement les "seigneurs de guerre" ?

Alain Rodier : De nombreux Etats sont aujourd'hui dans l'incapacité de gérer leurs affaires intérieures. Il s'ensuit la prise de pouvoir de chefs locaux qui tentent de pallier aux incuries de l'Etat pour profiter de la situation dans leur coin. La notion de "territoire" est alors fondamentale. Ils défendent et font vivre des populations sur une portion de terrain qu'ils contrôlent. On retrouve le même phénomène avec les mafias. Bien sûr, l'appât du gain est important pour eux, mais peut-être encore plus la notion de "pouvoir". L'ego joue en effet un grand rôle pour ces roitelets. Ensuite, il y a la notion de la primauté du groupe sur l'individu. L'intérêt général passe avant l'intérêt individuel. C'est un peu comique quand on sait que les seigneurs de guerre voient d'abord leur intérêt personnel avant de celui de la communauté à laquelle ils devraient appartenir.

Qu'entend-on exactement par "seigneur de guerre" ? Quel est leur profil, et quels exemples connus peut-on citer ?

"Seigneur de guerre" vient du moyen-âge. La guerre certes, nécessaire pour conquérir puis pour conserver un territoire. Mais le mot "seigneur" est plus important : il règne sans partage sur ses sujets, les fait vivre, rend la justice, régit tout sans rendre compte à quiconque. Feu le commandant Massoud et le général Dostum étaient des seigneurs de guerre en Afghanistan. Dostum l'est toujours même s'il n'apparaît plus guère, la rumeur le disant en mauvaise santé. L'Afghanistan, la Somalie, le Yémen, une partie du Sahel sont gouvernés par des seigneurs de guerre. On a tendance à oublier des zones comme la Colombie, le Pérou, le Laos, etc. qui ont également leurs seigneurs de guerre. Ces derniers vivent essentiellement du trafic de drogues.

Ces nouveaux chefs locaux, qui s'embarrassent peu de discours religieux, sont-ils appelés à coexister, ou au contraire à entrer en conflit systématique avec les groupes islamistes ?

Les discours religieux servent souvent de prétexte (auparavant, c'était le marxisme). Ils permettent de mieux soumettre les populations à la volonté des leaders. Les alliances sont utiles temporairement. Elles peuvent être considérées peu à peu comme une contrainte dont il convient de se débarrasser. Par exemple, les chefs de guerre irakiens, qu'ils soient membres de tribus sunnites ou ex-compagnons de Saddam Hussein, vont sans doute vite ressentir l'omnipotence de l'Etat Islamique comme intolérable. Les conflits sont inévitables mais personne ne peut dire quand ils vont débuter et qui en sortira vainqueur.

Concrètement, selon quelles modalités leur pouvoir s'organise-t-il ? Quelles missions remplissent-ils auprès des populations locales, et en échange de quoi ?

Une hiérarchie "civile" est établie, avec des "gouverneurs" (qui ne contrôlent parfois qu'un village ou un quartier). Des services sont mis en place : aide sociale, éducation, santé, approvisionnements en biens de première nécessité, etc. Bien sûr, l'embrigadement des populations est permanent, un peu  à la mode maoïste. Les membres des milices chargées de faire régner l'ordre (et souvent de prélever les taxes) sont soumis à une grande discipline. Tout écart est sévèrement sanctionné, souvent par la mort. Ainsi, nombre de crucifiés en Syrie et en Irak étaient des activistes de l'EI qui avaient fauté, par exemple en prélevant des taxes pour leur usage personnel. 

Quelles sont leurs sources de financement ? Quelle importance les trafics en tout genre et les liens avec le crime organisé prennent-ils ?

La première source de financement, car elle est relativement constante, vient des populations qui sont rackettées (sous d'autres contrées, on appelle cela l'impôt). Ensuite, les commerces et les marchandises sont "taxées". Les ressources locales sont exploitées. Or, quand on vend du pétrole, des pierres précieuses, des antiquités, etc., il y a un vendeur, mais il y a aussi des acheteurs et des intermédiaires. Ces derniers font souvent partie du crime organisé. Ces véritables mafias sont de différentes nationalités mais on retrouve systématiquement des Italiens, des Turcs, des Chinois, des slaves, des Libanais, des nigérians, etc. Bien sûr, leurs représentants se font aussi discrets que possible car la publicité nuit à la bonne marche des affaires. Pour eux, rien n'est interdit, de la drogue en passant par les être humains et les matières premières. Leur seul but : faire des profits financiers. Lutter contre le crime organisé, c'est lutter contre les seigneurs de guerre. Or, le crime organisé est déjà imbriqué à la société occidentale, ayant habilement mélangé ses capitaux frauduleux à l'économie légale. C'est pour cette raison que ce combat est très difficile, et parfois délicat à mener.

Propos recueillis par Gilles Boutin

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