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Comment le soutien aux Palestiniens et la lutte contre Israël sont devenus l’obsession de la gauche radicale
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Comment le soutien aux Palestiniens et la lutte contre Israël sont devenus l’obsession de la gauche radicale

Parmi toutes les causes possibles, la gauche radicale de nombreux pays a choisi le soutien aux Palestiniens et la critique très virulente d'Israël. Mais pour quelles raisons ?

Jean-Yves Camus

Jean-Yves Camus

Chercheur associé à l'Iris, Jean-Yves Camus est un spécialiste reconnu des questions liées aux nationalismes européens et de l'extrême-droite. Il est directeur de l'Observatoire des radicalités politiques de la Fondation Jean-Jaurès et senior fellow au Centre for the Analysis of the Radical Right (CARR)

Il a notamment co-publié Les droites extrêmes en Europe (2015, éditions du Seuil).

 

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Atlantico : Dans un contexte marqué par la manifestation ayant eu lieu dans la bande de Gaza, et le bilan de la répression qui s'en est suivi, la polémique de la participation de Jeremy Corbyn a un dîner organisé par un groupe d'extrême gauche "les jewdas", très critique envers la politique israélienne ont encore jeté le trouble sur la question du soutien apporté par la gauche radicale à la question palestinienne. Au-delà du seul Royaume-Uni, comment expliquer ce choix de la gauche radicale d'apporter un tel soutien aux Palestiniens ? Que révèle ce choix par rapport à d'autres ?

Jean-Yves Camus : Je crois que la situation britannique est particulièrement révélatrice parce que le Labour n'est pas un parti de la gauche radicale. C'est un parti de la gauche traditionnelle extrêmement hétérogène d'ailleurs quand on le regarde de près et qui élu à sa tête le représentant de l'aile radicale. Mais il n'est pas en lui-même le représentant de ce que peut être la France Insoumise en France ou Allemagne Die Linke. Et le trouble est d'autant plus grand parce que l'ampleur des révélations qui se sont succédées sur le degré d'antisémitisme qui sévissait dans certains cercles du Labour est totalement consternante et les décisions qui s'imposaient n'ont pas été prises malgré des faits qui sont avérés, répétés et infiniment plus graves que les polémiques que l'on peut avoir en France autour de la France Insoumise par exemple, parce qu'ici, c'est le leader même qui est impliqué. C'est son ambiguïté même qui est en cause.  

Ensuite, quand on regarde de manière plus panoramique, il faut bien distinguer deux choses. Dans la gauche radicale comme d'ailleurs dans l'ensemble du spectre politique, la critique de la politique israélienne, quelle que soit le gouvernement, est autorisée. Il y a certainement de bonnes raisons de dire que telle ou telle action, par exemple celle menée à Gaza, ne l'a pas été selon les règles du droit, qu'elle l'a été de manière excessive. Ensuite, ce qui est préoccupant est que la critique d'Israël est devenue dans certains cas, au-delà de la ligne, et qu'elle est de toute façon trop systématique et principielle pour être honnête. On a, aussi bien en Grande-Bretagne au sein du Labour qu'ailleurs en Europe des gens qui ont commencé à dévoyer le soutien aux revendications palestiniennes allant soit sur le terrain du religieux et en pensant que la jonction devait s'opérer entre la gauche radicale et certains milieux musulmans engagés politiquement, ce que l'on appelle l'Islam politique, et on a même dans certains cas un certain nombre de déclarations, de posts sur les réseaux sociaux, qui sont quand même une forme d'antisionisme extrêmement radicale. Je m'en tiens à une ligne claire : il est légitime de critiquer toutes les actions politiques d'un gouvernement israélien quel qu'il soit par contre quand on en vient à considérer qu'Israël se comporte comme un État nazi ou nazifiant, ou à considérer que cet État est illégitime dans son droit à l'existence, cela n'est plus de l'antisionisme.

Historiquement, comment ce choix de la gauche radicale s'est- il construit ?

Au départ de 'l'histoire, il y a une vieille tradition de gauche, non pas de gauche radicale, mais bien de gauche, partagée d'ailleurs au-delà de la gauche, même à droite, qui consistait à dire que la lutte des palestiniens pour la création d'un État était une revendication légitime qui s'inscrivait dans les mouvements de décolonisation, de libération nationale dont la gauche était friande dans les années 60-70. Et à droite, on pouvait considérer qu'il s'agissait d'une revendication nationale qui avait l'appui de l'ensemble du monde arabe. Des gaullistes de gauche se sont engagés dans cette voie-là.  Je comprends à gauche ce soutien à la figure de l'opprimé qui est dans la ligne directe des combats de la décolonisation, qui faisait partie de l'épine dorsale de la gauche des années 60 à 80.

Mais à un moment donné, les critiques adressées à Israël sont devenues excessives parce qu'au fond on a l'impression, quand on écoute la gauche radicale, qu'Israël a toujours tort. D'autre part, on a eu, dans un certain nombre de cas, une tentation de rejoindre les positions d'une partie de l'Islam politique, qui était, on l'a dit, extrêmement imprudente pour ne pas dire plus.

Faut-il voir des motifs électoralistes ou plus idéologiques dans ce choix ?

Je crois qu'il y a les deux. Il y a un sentiment sincère dans une partie de la gauche radicale que le sionisme est un colonialisme. Pour ma part, le premier texte que j'ai publié sur la question, dans un dictionnaire des idées politiques dirigé par François Chatelet en 1986, j'avais écrit que l'errer de Théodore Herzl avait été de considérer que la Palestine était une terre sans peuple. Cela n'était pas le cas. Ce peuple existe. Mais il suffit de se plonger dans l'histoire du peuple juif  pour voir que ce peuple a son origine sur cette terre, qui aujourd'hui s'appelle Israël. Jérusalem a une importance dans le judaïsme. On prie trois fois par jour en invoquant la terre d'Israël et Jérusalem. Par ailleurs, la présence juive sur le territoire de l'actuelle Israël n'a jamais cessé même quand elle a été infiniment minoritaire. Il est donc totalement faux de dire qu'à un moment, les juifs sont arrivés et ont colonisé. Il y a plusieurs vagues d'immigration, il y a eu acquisition de terres, mais cette présence n'est pas usurpée. Et la grande difficulté de ce conflit qui semble insoluble est que l'on a à la fois des gens qui ont un droit à cette terre parce qu'ils sont palestiniens et qu'ils y ont vécu très longtemps et des gens qui ont également un droit à cette terre parce que le peuple juif a là une antériorité. Et personne ne réussit à se sortir du raisonnement qui consiste à dire "celui qui a la droit" exclusif par rapport à l'autre est celui qui est arrivé là le premier sauf que l'on ne peut pas déterminer qui est arrivé là le premier, et qu'on ne dessine pas la carte du monde sur un tel critère, sinon le Canada, les États Unis, ou l'Australie volent en éclat. La vision colonialiste du sionisme ne tient aucun compte de l'histoire.

Quel est le piège d'une telle position, notamment lorsque celle-ci tend à relever de l'obsession ?

Cela relève de l'opposition parce que c'est Le grand conflit non résolu de la planète mais aussi parce qu'il s'agit de la dernière grande lutte de libération pour employer le langage de la gauche radicale. Toutes les autres luttes sont enterrées ou ont réussi. L'Afrique du Sud a aboli l'apartheid, les colonies se sont émancipées et les mouvements de guérilla latino-américains n'existent plus, la dernière lutte de libération emblématique est celle du peuple palestinien. Il y a une part de romantisme la dedans pour des gens qui avaient fait du tiers-mondisme le fer de lance de leur engagement, c'est le dernier combat à mener. A la limite, je ne mets pas en cause ce combat-là,  mais le problème est qu'il nie souvent la légitimité d'une des deux parties en oubliant que les juifs ont un droit de vivre en Israël. D'autre part, très souvent pour des raisons de politique intérieure, cela débouche sur des positions assez douteuses. Pour être très clair, une partie de la gauche radicale a jugé à un moment donnée que le prolétariat n'existait plus de la manière structurée qui était la sienne jusque dans les années 60-70, et que le nouveau prolétariat était dans le fond les nouvelles populations issues de l'immigration en majorité musulmane dans nos pays. Par conséquent, il fallait faire raisonner à leurs oreilles une petite musique visant à opérer une jonction politique envers ces populations qui passait notamment par le combat pour la Palestine. Sauf que souvent, la rhétorique utilisée n'était plus véritablement celle de la gauche radicale. On ne me fera pas croire qu'il y a une légitimité de la gauche radicale à faire cause commune avec les islamistes sur la Palestine tout en disant laïque et en défendant l'émancipation. Cela ne tient pas debout. A un moment donné, lorsque l'on voit toutes les inepties qui trainent  du côté des partisans de la gauche radicale jusqu'aux confusions permanentes entre juifs et israéliens ou entre Israël et diaspora,  (et cela n'est pas propre à la gauche radicale), on aboutit à une situation qui est potentiellement explosive.

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