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Comment le déficit d’intellectuels en accord avec les aspirations des catégories populaires contribue largement au blocage politique de nos démocraties
©MEHDI FEDOUACH / AFP

Entretien

Comment le déficit d’intellectuels en accord avec les aspirations des catégories populaires contribue largement au blocage politique de nos démocraties

François-Bernard Huyghe publie "L’art de la guerre idéologique" (éditions du Cerf). Dans cet entretien pour Atlantico, François-Bernard Huyghe évoque le fonctionnement des idéologies, le mouvement des Gilets jaunes ou bien encore le sentiment de rupture entre la population et les élites.

François-Bernard Huyghe

François-Bernard Huyghe

François-Bernard Huyghe, docteur d’État, hdr., est directeur de recherche à l’IRIS, spécialisé dans la communication, la cyberstratégie et l’intelligence économique, derniers livres : « L’art de la guerre idéologique » (le Cerf 2021) et  « Fake news Manip, infox et infodémie en 2021 » (VA éditeurs 2020).

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Atlantico.fr : Dans son dernier ouvrage, L'Art de la guerre idéologique(Le Cerf, Nov. 19), François-Bernard Huyghe revient sur le fonctionnement d'une idéologie et sur son rôle dans le corps social. 

Au cours du mouvement des gilets jaunes, Gilles Legendre avait eu la phrase suivante pour expliquer la révolte : "nous avons été trop intelligents, trop subtils". Ce propos n'est-il pas symptomatique de l'approche idéologique actuelle chez les élites ? 

François-Bernard Huyghe : Outre qu’il n’est pas très futé de dire à ceux que l’on gouverne qu’ils sont stupides, cette phrase culte exprime du mépris de classe (bloc élitaire, diplômés, ouverts, insérés, optimistes, versus populaires, périphériques, en perte de confiance, bloquées dans le descenseur social, etc.). Elle traduit aussi une naïveté technocratique : 1 il y a des problèmes politiques, ils appellent une solution technique, 2 comme nous sommes les meilleurs, notre solution est universellement valable 3 ceux qui la refusent ne peuvent agir que par incompréhension (bêtes) ou saisis par de mauvaises passions (méchants). Pas d’alternative.

Pouvez-vous revenir sur les facteurs capables d'expliquer le sentiment de rupture de plus en plus vif entre la population et les élites ?

Ils sont de trois ordres. 

Économiques et sociaux. C’est ce que décrivent force enquêtes et essais :  bénéficiaires de la mondialisation contre perdants (par exemple ceux qui sont assignés à vivre quelque part (les somewhere, disent les anglais opposés aux bobos cosmopolites). D’où des revendications de protection matérielle, des discours anti-riches, rétablir l’ISF p.e.

 Il y a une dimension politique : les gilets jaunes, ou les forces dites populistes, se sentent mal représentées par la classe politique. Elles sont inquiètes de la mondialisation et réclament, de façon souvent confuse, plus de souveraineté et de démocratie directe hors des appareils traditionnels. Avec un sentiment identitaire : « nous sommes le peuple ».

Il y a une dimension culturelle et idéologique. C’est la conviction que gouvernants, médias, experts, etc. sont dans le déni de réalité et que discours moralisant libéral-libertaire sur la performance, la modernité, la tolérance, les différences, etc dissimule des intérêts et une hégémonie. Face à un peuple qui souffre de son impuissance et veut devenir visible.

Comment faut-il comprendre les anathèmes qui sont lancés quotidiennement envers les intervenants médiatiques qui heurtent le politiquement correct, à l'image d'Eric Zemmour ou encore très récemment Julie Graziani ? 

Je ne mettrai pas ces critiques du système sur le même plan ! Reste que dans nos sociétés d’indignation perpétuelle où l’on prouve sa vertu en dénonçant des franchissements de ligne, le discours libéral et/ou libertaire a ses repoussoirs idéologiques : complotistes, populistes, extrémistes, etc. Pointer les dangers moraux des discours dits de haine ou « qui nous divisent », c’est s’auto-légitimer au nom  des dangers que l’on combat et exclure des critiques du domaine du débat raisonnable : psychiatriser ou traduire en termes d’anti-valeurs non discutables. D’où l’utilité d’épouvantails émissaires.

Vous revenez sur la loi contre la manipulation de l'information promulguée en 2018 par Emmanuel Macron. Qu'est-ce que cette loi nous apprend sur la conception que les élites se font de leur place dans la société ?  

Elle relève du  méta-complotisme : si les gens votent mal ou manifestent, c’est parce qu’ils sont désinformés  par des complotistes (éventuellement Russes ou trolls en ligne) ; sinon, ils se rangeraient à l’évidence du bien et du juste. Bénéfice accessoire : décrédibiliser les discours adverses comme « infox » ou haine, c’est renforcer son propre contrôle. Y compris en incitant les grandes plateformes d’Internet à retirer les contenus politiquement incorrects.

Que pensez-vous du caractère ludique et festif des groupes écologiques comme "Extinction Rebellion" qui appellent "ceux en qui germent l'amour et la révolte pour le vivant"à occuper les villes et à organiser des actions ? Comment l'écologie se positionne-t-elle dans le champ idéologique actuel ?

Une certaine théâtralité masque peut-être des ambiguïtés. Il y a ceux qui préconisent des mesures vertes, surtout par incitation et changement de mentalité et en saupoudrent leur programme, mais sans remettre en cause le principe de croissance. Et il y a des catastrophistes, qui posent le dilemme en termes de poursuite de l’activité humaine et réchauffement climatique ou survie des espèces -. Mais ils esquivent la question du pouvoir : comment concilier ce grand tête-à- queue anti-productiviste avec la démocratie et l’accord des gouvernés ?

Quel rôle jouent les nouvelles technologies dans les conflits entre l'idéologie des élites et ceux qui la critiquent ? 

Il serait caricatural de dire que par nature les médias classiques sont pro élite et idéologie dominante, et les nouveaux médias pro contestation et protestation. Mais les réseaux sociaux où chacun est émetteur et propagateur et où l’on rencontre ceux qui vous ressemblent favorisent le contre-discours dit populiste.

Dans la conclusion de votre essai, vous doutez de la capacité des idéologies anti-progressistes et illibérales à les remplacer à court terme. Dans quelle mesure la peur intervient-elle dans cette difficulté à fonder une alternative ? Ne peut-on espérer un changement idéologique plus favorable aux classes populaires et moyennes d'ici les années à venir ?

Électoralement divisé (vote RN, LFI, abstention ou nul), le bloc populaire manque de cohérence idéologique, d’intellectuels organiques comme aurait dit Gramsci pour mettre en forme ses aspirations ; il manque aussi de capacités de s’allier avec d’autres groupes (classes moyennes, retraités effrayés par le désordre ou le risque institutionnel, plus jeunes dépolitisés). Il manque donc du bon message, des bonnes médiations (des relais) des bons médias... C’est beaucoup mais regardez une carte du monde et voyez comment progresse l’illibéralisme. 

François-Bernard Huyghe publie "L’art de la guerre idéologique" aux éditions du Cerf

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