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Comment la reprise en main drastique de la finance chinoise envisagée par le parti communiste fait peser une lourde menace sur la croissance mondiale
©Reuters

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Comment la reprise en main drastique de la finance chinoise envisagée par le parti communiste fait peser une lourde menace sur la croissance mondiale

Face à un modèle qui devient trop risqué, la Chine, à travers le Parti communiste chinois reprend en main le secteur de la finance. Un risque sur la croissance du pays et, économie mondialisée oblige, un risque pour la croissance mondiale.

Antoine Brunet

Antoine Brunet

Antoine Brunet est économiste et président d’AB Marchés.

Il est l'auteur de La visée hégémonique de la Chine (avec Jean-Paul Guichard, L’Harmattan, 2011).

 

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Atlantico : Selon la Banque Nomura, ​Le gouvernement chinois serait en passe de réguler son secteur financier de manière plus stricte​, ​ceci afin de contrer les excès du pays en la matière. En quoi la situation de la finance chinoise est elle dangereuse pour le pays ?

Antoine Brunet : La communication de la banque Nomura vendredi 28 avril n'a pas encore été relayée par les grands medias internationaux à l a seule exception de Bloomberg. Il est vrai que les chiffres concernant les chiffres du "Total Social Financing" publiés à mi-avril par le gouvernement chinois sont accablants : ils font ressortir que la progression de l'endettement public et privé se maintient à un rythme très élevé, beaucoup trop élevé (18 trillions de yuan, soit 2,7 trillions de dollars, au cours des 12 mois à mars 2017). Il est vrai aussi que la banque centrale a déjà remonté récemment de 25 points de base ses taux directeurs. Il est vrai enfin que Xi Jinping vient de présider une réunion au sommet exceptionnelle, réunissant les sept membres du Politburo, le gouverneur de la Banque Centrale et les trois  présidents des organisme de surveillance financière. Tout cela manifeste une vive préoccupation au plus haut niveau. Il est donc assez légitime de conclure que M.Xi s'apprête à prendre des mesures complémentaires pour casser cette dynamique excessive de la dette.

L'expérience, tant en Chine qu'à l'extérieur de la Chine, a montré que lorsque la dette totale s'emballe dans un contexte où, comme c'est le cas aujourd'hui, la conjoncture reste décevante et où la dette impayée se gonfle, cela se termine mal : certains organismes, en général les plus audacieux dans l'octroi de crédits, se trouvent brusquement déstabilisés par le défaut simultané de plusieurs de leurs clients débiteurs ; ils finissent par être obligés de l'avouer publiquement ; cela fait subitement disparaître la confiance entre organismes financiers ; le marché des prêts entre organismes financiers se paralyse brusquement, ce qui provoque un choc majeur dans l'économie réelle.

Manifestement M.Xi et le Parti Communiste cherchent à désamorcer préventivement un tel scénario. Ils n'ont pas envie que surgisse une nouvelle crise financière après celle de l'été 2015, surtout à la veille de son 19ème Congrès (fin 2017), un Congrès à l'issue duquel M.Xi espère un renouvellement pour cinq années supplémentaires.

Quels seraient les effets pour la croissance d'une régulation plus stricte ? 

Il est difficile, pour ne pas dire impossible, de désamorcer une dynamique aussi forte de la dette sans recourir à une hausse significative des taux d'intérêt, courts et longs. On devrait donc assister à un renchérissement et à une raréfaction du crédit distribué. Cela devrait nuire à l'investissement des entreprises, à l'immobilier et à la consommation des ménages. Si cette restriction du crédit se confirme et se concrétise, la croissance du PIB chinois qui semblait se stabiliser dans les derniers trimestres devrait subir une nouveau ralentissement.

Alors que, depuis plusieurs années, il a indiqué vouloir revoir son modèle de croissance en faisant de la demande intérieure​ le moteur principal, le gouvernement chinois n'est il pas cohérent dans sa volonté de réguler plus strictement son secteur financier ? 

Je crois pour ma part que le discours du Parti Communiste Chinois annonçant un basculement de la Chine à un modèle de croissance basé enfin sur la consommation ressort clairement de la simple rhétorique. En 2011 déjà, cela figurait dans la communication du Parti. Fin 2012, cela figurait en exergue des conclusions du 18ème  Congrès. L'intention est pourtant restée lettre morte : selon les chiffres de la Banque Mondiale, la consommation chinoise, qui  pesait déjà très peu en 2011 (seulement 37,7% dans le PIB chinois  contre plus de 70% aux Etats-Unis), en pesait encore moins en 2014 : seulement 36,5% du PIB.

Si l'évolution effective de la consommation en Chine s'est inscrite à l'opposé des belles déclarations 
(au Congrès du PCC et au G20), c'est parce que M.Xi et les dirigeants du PCC ont eux-mêmes agi à l'opposé de leurs belles déclarations. 

Après avoir entre 2009 et 2011 laissé "déraper"un peu les salaires des 280 millions de minyongs (salariés ouvriers migrants dépourvus de papiers et abonnés à des salaires extrêmement bas), ils les ont reverrouillés depuis 2012. Le ralentissement mécanique de la consommation populaire qui en a résulté a fortement contribué au recul évoqué du ratio Consommation/PIB. 

Depuis 2012 aussi, les autorités chinoises qui prétendaient réduire le poids des exportations dans le PIB chinois ont par ailleurs osé entreprendre, entre début 2014 et fin 2016, une dévaluation définitive de 12% du yuan contre dollar (son cours passant de 6,05 yuan pour 1 $ à 6,90 yuan pour 1 $). Pour la première fois depuis 1945, un grand pays, la Chine, se permettait de dévaluer sa monnaie alors qu'il bénéficiait déjà d'un excédent commercial colossal et déstabilisateur pour ses partenaires. Cette décision de dévaluation a très naturellement dopé les exportations chinoises (et leur poids dans le PIB au détriment du poids de la consommation).

Depuis 2012 enfin, on a vu la stratégie chinoise, mercantiliste et conquérante, s'enrichir d'une nouvelle dimension, celle consistant à créer délibérément des surcapacités mondiales de production  par un surinvestissement chinois en Chine de façon à décourager totalement l'investissement dans le secteur considéré des entreprises occidentales (qui très naturellement n'aiment pas investir dans les secteurs où sont anticipées des surcapacités mondiales) et de façon à ce que l'industrie chinoise s'empare et domine définitivement ce secteur mondial (à la fois très dynamique et très stratégique). Cela a commencé par l'acier puis les aciers spéciauxles panneaux solaires et les éoliennes ; cela s'est poursuivi avec les ordinateursles drones et l'aluminium. Le prochain programme concerne les  microprocesseurs. Actuellement, les entreprises chinoises consomment 50% de la production mondiale des micro processeurs mais n'en produisent que 20%. Le gouvernement chinois a adopté un plan national qui vise à ce que les entreprises investissent massivement pour que dans cinq ans la part de la production chinoise en Chine passe de 20% à 70%. A l'évidence, il s'agit, dans ce cas encore, de procéder à des investissements massifs en Chine pour créer des surcapacités mondiales massives jusqu'à décourager et éliminer définitivement la concurrence occidentale. De tels plans, contrairement aux belles déclarations du PCC, ne peuvent que renforcer le poids des investissements puis celui des exportations dans le PIB, au détriment du poids de la consommation.

On le voit à la lueur de toutes ces constatations, les déclarations des autorités chinoises prétendant modifier leur modèle de croissance ont perdu définitivement toute crédibilité. 

Quel pourrait être l'impact de telles mesures sur l'économie mondiale ? 

Si les autorités poursuivent leur politique visant à désamorcer préventivement la dynamique actuelle de la dette, ils recourront à la hausse des taux d'intérêt pour décourager les emprunteurs. Cela aura un effet collatéral, celui de réduire les dépenses de consommation et les achats de logements par les ménages.  La dépense intérieure chinoise devrait se ralentir.au moment où le reste de l'économie mondiale reste toujours convalescent

Or le poids de la Chine  dans le PIB mondial dépasse désormais celui des Etats-Unis (17,8% contre 15,5% et 11,8% à la zone euro). Ce ralentissement chinois devrait contribuer à ce que la croissance du PIB mondial demeure significativement inférieure à 3,5% et à ce que les prix des matières premières restent très bas, infligeant aux pays exportateurs de matières premièresde grosses difficultés quand ce n'est pas leur déstabilisation (regardez les troubles graves qui atteignent déjà le Venezuela, le Nigeria et l'Afrique du sud).

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