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En proposant à la jeune Kosovare de rentrer en France sans sa famille, le président mécontente tout le monde.
En proposant à la jeune Kosovare de rentrer en France sans sa famille, le président mécontente tout le monde.
©Reuters

Psychodrame

Comment l'affaire Leonarda est devenue l'affaire Hollande

François Hollande a proposé à Leonarda de revenir en France si elle le souhaitait pour poursuivre ses études, mais sans sa famille. Un improbable entre-deux qui ne satisfait personne.

 Koz

Koz

Koz est le pseudonyme d'Erwan Le Morhedec, avocat à la Cour. Il tient le blog koztoujours.fr depuis 2005, sur lequel il partage ses analyses sur l'actualité politique et religieuse

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Un conseiller décrira un jour, dans un ouvrage sans succès, ces moments dans les salons bourgeois de la République au cours desquels le président Hollande et quelques-uns ont soupesé, hésité, tergiversé avant de s’arrêter sur la plus mauvaise possibilité. Après l’intervention, auront-ils contemplé l’immensité du champ de ruines, ou se seront-ils, plus sûrement, confortés et finalement convaincus d’avoir fait le choix qui s’imposait ? Il faudrait une plume politique et psychologue pour saisir ce moment de bascule du quinquennat où l’incapacité du président est apparue en pleine lumière.

L’affaire Leonarda est devenue l’affaire Hollande. Car, avec Hollande, "le fond, c’est la forme qui remonte à la surface" , et François Hollande s’est illustré tel qu’en lui-même : président de sa majorité et non des Français, président incapable de trancher, et donc d’être président. Inapte à la fonction.

Une intervention qui n’aurait pas dû être

Cette séquence sidérante commence par un président qui a, en même temps que la scoumoune, le sens du contretemps : alors que la France est à Brignoles (à raison, ou déraison), le président est en Afrique du Sud pour une visite au but méconnu et tandis que commence à gronder l’affaire Leonarda, sa compagne danse à Soweto. Alors enfin qu’on l’exhorte à parler - oubliant au passage le Premier Ministre, ce Ayrault translucide - c’est encore elle, elle qui n’est rien et n’a aucune légitimité politique, qui est déléguée pour s’exprimer.

Elle culmine avec cet incroyable direct depuis l’Elysée. Le président de la République s’exprime sur le cas d’une personne seule, qui a certes été expulsée, interpellée à un moment peu opportun, mais qui n’a pas été victime de brutalités policières. Rien qui mette à ce point en cause les fameuses valeurs de la République. Là où un communiqué de la présidence aurait suffi, au mieux une intervention à l’occasion d’un déplacement, il s’exprime, et il s’exprime dans une allocution vidéo, depuis le palais de l’Elysée, inévitablement flanqué des drapeaux, et en direct.

C’est aussi que cette intervention n’est pas justifiée par le sort de Leonarda. Elle est un prétexte, une occasion, pas le vrai motif de préoccupation. Si François Hollande intervient, c’est par souci de sa majorité. Par souci de la gauche car ce qui est en cause, c’est la cohésion de la majorité, ce sont les valeurs de gauche, c’est ce camp qui se disloque quand certains en son sein accusent un ministre de ne pas être républicain, d’arrêter des enfants comme on raflait les enfants juifs. Le seul feu qu’il vole éteindre, c’est celui qui a couvé dans son camp, avant d’éclater dans ces deux petites manifestations lycéennes, dont on sait quels réseaux les provoquent et quels messages ils envoient en les mobilisant. Francois Hollande les a d’ailleurs cités dès les premières secondes de son intervention, Bernard Poignant l’a confirmé, et Stéphane Le Foll, l’un de ses plus proches, a rapidement invoqué la "mobilisation [bien relative] de la jeunesse" . C’est bien là le seul motif de l’intervention.

C’est d’ailleurs particulièrement parlant : si c’était la mobilisation de la jeunesse qui lui importait vraiment, que n’est-il intervenu quand des centaines de milliers de personnes, dont une part notable de jeunes, a manifesté par trois fois au premier semestre 2013 ? C’est que ces centaines de milliers de manifestants étaient hérétiques à la gauche, alors qu’ici les valeurs de gauche seraient en cause. Président de sa majorité, pas des Français.

La forme remontant à la surface, sur le fond, le président a tout faux. Sur toute la ligne. Il manque tous les objectifs, sur le traitement du cas Leonarda comme sur le traitement de son camp.

De la synthèse à la confusion, le plus mauvais traitement pour Leonarda et pour la gauche

Pour un président de gauche, deux réponses cohérentes étaient possibles :

1). Considérer que la famille Dibrani avait reçu un traitement juste et équitable de la part des autorités françaises, depuis leur arrivée sur le territoire jusqu’à leur expulsion. Estimer aussi que le choix d’intervenir lors d’un voyage scolaire a été maladroit mais qu’il s’est effectué au regard de circonstances spécifiques – la nécessité de réunir une famille complète – sans intervention au sein d’un établissement à proprement parler, et avec le plus d’assurances possibles de sauvegarder la dignité des personnes expulsées. Conclure que la famille Dibrani ne peut pas rester en France ;

2). Considérer que la République ne peut transiger sur le respect du temps scolaire, que la procédure a ainsi été entachée d’un vice (moral à défaut d’être juridique), proposer un retour de la famille Dibrani, au besoin le temps de procéder à un nouvel examen de la situation. Une variante aurait pu être de proposer le retour de la mère et des enfants puisque seule leur expulsion avait été entachée par cette circonstance.

Pas d’illusion : aucune de ces deux positions n’aurait contenté tout le monde. Seul un fondu de la synthèse peut souhaiter contenter tout le monde (à tout le moins tout le monde de gauche). Mais ces positions pouvaient se targuer d’une forme de cohérence logique et idéologique.

Au lieu de cela, François Hollande a élaboré cette troisième solution improbable, qui a suscité la stupeur générale : demander à "cette jeune fille, Leonarda" , une fille de quinze ans, de choisir entre sa famille et sa scolarité, seule, dans un pays étranger. Proposition hypocrite sous couvert d’un compassionnel usage du prénom, dont il sait parfaitement qu’elle sera refusée. Proposition hypocrite, et lâche, aussi.

Cette proposition est d’autant plus sidérante qu’il avait demandé et obtenu un rapport qui lui donnait tous les éléments pour justifier que force reste à la loi, tout en regrettant une légère erreur d’appréciation. Il pouvait souligner à quel point la France n’a pas à rougir de l’accueil réservé à la famille Dibrani, le logement dont elle a bénéficié, l’ensemble des voies de recours dont elle a pu faire usage. Il pouvait souligner l’investissement constant de personnalités locales. Mettre cela en balance avec l’attitude du père Dibrani, menaçant de faire exploser une bonbonne de gaz si on l’expulsait, de tuer sa famille (même s’il faut savoir faire le tri des menaces), laissant des épaves automobiles devant le foyer et toutes autres joyeusetés qu’il a jugé bon d’exposer. Il pouvait même et surtout souligner que, sur cinq familles Roms accueillies dans cette ville, quatre ne posaient pas de problèmes, et démontrer ainsi que l’intégration est possible. Tel n’a pas été son choix.

Et, si ce qui se conçoit bien s’énonce clairement, on jaugera sans difficulté de la clarté de l’esprit du président, capable de qualifier ainsi l’intervention policière, à partir d’une déclaration écrite et donc soupesée :

« Une infraction par rapport à ce que l’on peut penser être la possibilité d’interpeller une enfant »

Une infraction, c’est donc pénal et ça fait peur. Mais une infraction à ce que l’on peut penser, ça n’est rien. Quant à « ce que l’on peut penser être » et même « ce que l’on [Qui ? Lui ? La gauche ? La gauche de la gauche ?] peut penser être la possibilité » … c’est ridicule. Et l’on perçoit ici l’impact d’années d’élaboration d’improbables synthèses sur le raisonnement logique. Improbables synthèses qui conduisent à des positions surprenantes. Ainsi, dans une phrase bien peu relevée, François Hollande déclare (à 02:54) :

« Et la force de la loi, c’est aussi la condition pour qu’il y ait à la fois une politique d’immigration et une politique de sécurité »

En d’autres termes et en quelques mots, un président de gauche vient d’opposer immigration et sécurité. Car ce psychodrame trouve sa racine bien loin. Il doit tout à François Hollande. A ce qu’il est, a toujours été et sera toujours. A son parcours d’apparatchik, sa prédilection pour les arrangements de couloirs et d’appareils. Cet homme ne tranche pas, jamais. Et les efforts de l’Élysée et de Matignon pour le dépeindre comme « décidant tout le temps » ne font que souligner la nécessité dans laquelle il est d’en convaincre.

Il faut voir encore quelles personnalités il a lui-même placés aux plus hautes responsabilités, des clones, des apparatchiks aussi dépourvues de présence l’une que l’autre : Ayrault à Matignon, Désir à Solférino. L’Elysée, le gouvernement, le parti sont ainsi dévolus à trois hommes d’appareils aussi inconsistants les uns que les autres, par la volonté du président1.

Il est inconsistant, et l’affaire Leonarda vient de là. Il n’a pas d’autorité sur son équipe, sur ministres. Peut-être n’a-t-il même pas leur respect. Une longue série de couacs, de contradictions, de caps affirmés, réaffirmés et encore répétés, de coups de poing sur la table qui ne font trembler que le président, a abouti à la confrontation violente entre Cécile Duflot et Manuel Valls. Parce qu’il n’inspire ni crainte ni respect, il a pu avoir une ministre qui en accuse un autre d’être anti-républicain, et garder l’un et l’autre. La gauche de la gauche a dès lors décidé de peser par l’opinion, suscitant l’action de RESF et l’activation des réseaux lycéens et estudiantins. Plus soucieux des petits arrangements de sa majorité, il a composé cette solution improbable, croyant peser au trébuchet des mots comme « infraction » et « à ce que l’on peut penser être » pour contenter tout le monde.

Au lieu de cela, à peine l’intervention terminée, le cirque est reparti. Même Harlem Désir s’enhardit, puisque tout le monde se permet, et contredit le président. Les syndicats que l’on dit estudiantins estiment ne pas avoir été entendus et un parti représenté au gouvernement juge la position du président rien moins qu’ « inhumaine ». L’observateur le moins sévère constaterait qu’il n’y a plus de majorité.

Hollande, président d’un pays divisé par faiblesse et lâcheté

François Hollande se voulait un président normal. Mais, pour un président, il n’est pas normal. Il n’a pas d’autorité et pas de capacité de décision. Et cet épisode qui n’a rien réglé mais l’a encore davantage affaibli, ne fait qu’annoncer de nouvelles avanies. Il ne sait pas trancher, alors qu’il est le plus haut décisionnaire. Il se soucie moins du pays que de la gauche. Lui qui reprochait sa violence à Nicolas Sarkozy fait la démonstration que l’on divise aussi sûrement un pays par lâcheté que par brusquerie. Il est inapte.

Puisque l’on vit, en début de mandat, une ambiance de fin de règne, que ce pouvoir est déliquescent, et parce qu’au point où nous en sommes, il aurait tort de se gêner, laissons à Resat Dibrani l’audace de conclure :

« Pauvre France ! C’est n’importe quoi ce pays maintenant… »

  1. 1.et malheureusement, en ce qui le concerne, un peu du peuple, aussi.

  2. Cet article a initialement été publié sur le site : Koz toujours tu m'intéresses

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