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Comment Deng Xiaoping jeta la Chine dans l'arène capitaliste
©Reuters

Bonnes feuilles

Comment Deng Xiaoping jeta la Chine dans l'arène capitaliste

En 1992, Deng Xiaoping, dit le Petit Timonier, a 88 ans. Le patriarche renoue avec la tradition des tournées impériales et sillonne le sud du pays à bord d'un train spécial. Adrien Gombeaud revient sur ces chemins, 20 ans plus tard. Extrait de "Dans les pas du Petit Timonier" (2/2).

Adrien Gombeaud

Adrien Gombeaud

Adrien Gombeaud, diplômé de chinois et docteur en langue et civilisation coréennes, est journaliste et critique de cinéma. Auteur de L'Homme de la Place Tiananmen (Seuil 2009), et d'Une blonde à Manhattan (2011), il a dirigé la publication du Dictionnaire du cinéma asiatique (2008).

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Le voyage dans le Sud représente l’aboutissement d’autres périples de Deng en Chine, mais aussi de par le monde. Shenzhen, voisine de Hong Kong, s’est ouvertement inspirée de Singapour : « La société [y] est très organisée. Elle est dirigée avec fermeté. Nous devons nous inspirer de leur expérience, en faire un modèle, que nous devrons ensuite surpasser », disait Deng Xiaoping.

Si tant d’habitants de Shenzhen comparent leur ville à l’Amérique, si Deng a prononcé son plus célèbre « discours » en haut d’un World Trade Center chinois, ce n’est pas par hasard. Deng Xiaoping effectue son premier séjour à New York en 1974, pour s’adresser aux Nations unies. Ce voyage signe sa résurrection après les années de bannissement de la Révolution culturelle. Il fait aussi de lui l’interlocuteur privilégié des États-Unis, en remplacement de Zhou Enlai déjà malade. La veille de son retour, on lui propose de visiter un monument ou un quartier de Manhattan. Deng répond sans hésiter : « Wall Street. » En ce dimanche après-midi, la Bourse est fermée. Le petit homme se promène seul dans la grande salle des marchés. Quelques mois auparavant, il réparait encore des tracteurs dans une campagne chinoise. Le voilà qui hume l’air du fric, imaginant les hordes de traders, les pluies de petits papiers et le son de la cloche à la fermeture.

Pendant ce temps, quelques membres de la délégation se chargent des courses familiales et des souvenirs à rapporter aux petits-enfants. Dans sa valise, Deng glisse une merveilleuse poupée qui sait pleurer, téter et même pisser.

Dix-huit ans plus tard, c’est également dans le calme d’un dimanche matin que Deng visite la nouvelle Bourse de Shenzhen, lors de son voyage dans le Sud : « Les actions, la Bourse, est-ce bien ou mal ? demande-t-il dans le grand immeuble déserté par les premiers traders chinois. Cela ne doit-il exister que dans un régime capitaliste ? Ne pourrions-nous pas l’adapter au socialisme ? » Étendre les possibilités d’investissement aux petits actionnaires ne peut selon lui que profiter au développement économique de la Chine. Tout le monde comprend le message du leader. Désormais, le commun des Chinois est invité à jouer en Bourse.

Pour entrer dans l’arène capitaliste, il convient d’abord d’acheter un ticket… de loterie. Les heureux gagnants auront ensuite le droit d’investir en Bourse. Les images de l’époque montrent des fi les d’attente dignes des mégaconcerts de rock ou des matchs de football. Ils sont des dizaines de milliers à camper devant les guichets pour acheter les précieux bons. Ils s’entassent, ils piétinent, la tension monte, des bagarres éclatent entre futurs investisseurs exaspérés. En juin 1992, 360 000 boursicoteurs se risquent sur le marché de Shenzhen. En août 1992, ils sont plus de 500 000 à patienter pendant des heures aux portes de la Bourse. Il n’y aura évidement pas assez de bons pour tout le monde. La rumeur s’enflamme : les nantis se distribuent les bons entre eux, les riches se partagent le marché et ne laissent rien au peuple ! On renverse les voitures, on brise les vitrines, on met le feu. Plusieurs heures plus tard, quand la police reprend enfin le contrôle du quartier, deux morts gisent sur le parvis de la Bourse, poignardés.

En réalité, dans les premiers mois, il y aura autant d’argent à se faire en Bourse que dans le trafic de tickets de loterie. Le ticket vendu 30 yuans (environ 3 euros) s’échange au marché noir pour 1 400 yuans (140 euros). Contrairement aux actions, le ticket de loterie ne peut que monter. Les heureux gagnants du tirage au sort sont parfois surpris : ils peuvent acheter des actions… mais n’ont pas le droit de choisir lesquelles. Toute une industrie se développe. Des émissions de radio déroulent les cours de la Bourse, des chroniques de spécialistes apparaissent dans les journaux, des livres expliquent comment placer son argent, des écoles privées ouvrent leurs portes. Les studios de Tianshan sortent même un fi lm intitulé Romance sur les marchés. Le musée de Shenzhen reproduit cette fièvre boursière par un hologramme où des petites silhouettes lèvent les bras au ciel comme des coureurs cyclistes, le visage extasié, frappées par le miracle de l’argent après tant d’années de privation. L’ouvrier se transforme aussitôt en businessman, troquant son bleu de travail contre un costume gris clair. Un autre hologramme montre un paysan, le chapeau de paille sur les épaules, assis la tête entre les mains, désespéré. Il représente ces nouveaux investisseurs qui ont répondu à l’invitation de Deng Xiaoping sans comprendre que le marché pouvait monter, mais aussi descendre.

En mai 1992, un éditorial du China Daily prévient les apprentis boursicoteurs : « La Bourse chinoise ne sera vraiment arrivée à maturité que lorsque quelques personnes auront sauté par les fenêtres. » Une semaine plus tard, un quotidien de Shanghai annonce qu’un certain Tang s’est pendu après avoir perdu 1 000 dollars à la Bourse. L’ère Deng Xiaoping vient de connaître son premier suicide boursier. En juin, un ouvrier de 39 ans nommé Liu Xiaodong se saucissonne d’une guirlande de fi ls électriques, place deux fiches sous sa langue et branche la prise. Il avait emprunté 4 000 yuans à un ami pour jouer en Bourse… et il avait perdu. Tang comme Liu ignoraient que la Bourse n’avait pas connu un krach magistral, juste une légère correction, un trou d’air ordinaire. S’ils avaient attendu quelques semaines, ils auraient sans doute récupéré leur mise 1.

La Bourse de Shenzhen se situe dans le prolongement du musée, face à un immeuble qui évoque le Flatiron Building de Manhattan. Dopé à une hormone miraculeuse, un énorme buffle de cuivre trône à l’entrée, costaud comme un cerbère. J’ai beau insister, contrairement à celle de Paris ou de New York, la Bourse de Shenzhen ne se visite pas. Le gardien a ouvert les trois premiers boutons de son uniforme et porte le képi bien haut sur le front : « Le mieux, dit-il, serait de rencontrer quelqu’un qui travaille ici et qui pourrait éventuellement vous faire visiter. Il y en a qui sont sympas. Mais, même là, ça risque d’être compliqué… » Je tente ma chance : « Maintenant que je vous connais et comme vous travaillez ici, vous pourriez peut-être me faire entrer… » Il éclate de rire : « Ha, ha, mais moi, ici, je ne compte pas ! » Je lui demande s’il joue quand même en Bourse. Les temps ont changé, il préfère garder son argent chez lui.

Extrait de "Dans les pas du Petit Timonier - La Chine, vingt ans après Deng Xiaoping", Adrien Gombeaud, (Editions du Seuil), 2013. Pour acheter ce livre, cliquez ici

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