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L’opération de « normalisation » de ce vieux parti d’extrême droite menée par Marine Le Pen est en passe de réussir.
L’opération de « normalisation » de ce vieux parti d’extrême droite menée par Marine Le Pen est en passe de réussir.
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Dans la tête des classes moyennes

Les classes moyennes succombent-elles à Marine Le Pen ?

Une étude menée auprès du 14 au 28 avril sur la plateforme collaborative FreeThinking, décrypte les attentes des classes moyennes en vue de 2012. En 15 jours, la communauté de plus de 120 Français ont posté plus de 850 contributions. C'est notre feuilleton de la semaine : visite guidée dans le cerveau de la "France du milieu". Épisode 3 : leur perception de Marine Le Pen.

Véronique  Langlois et Xavier Charpentier

Véronique Langlois et Xavier Charpentier

Véronique Langlois et Xavier Charpentier ont créé en mars 2007 FreeThinking, laboratoire de recherche consommateur 2.0 de Publicis Groupe.

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Notre étude le montre : non seulement le Front National apparaît comme un parti de gouvernement à de nombreux Français (« ce parti a le devoir d’exister… »), mais maintenant on commence à en parler, au sein de ces classes moyennes, comme d’un parti désirable. L’opération de « normalisation » de ce vieux parti d’extrême droite menée par Marine Le Pen est en passe de réussir. Mieux, elle se transforme en opération de conquête.

Ceci est visible, déjà d’un point de vue quantitatif, quand on analyse la répartition des opinions / ressentis des contributeurs uniques qui s’expriment sur Marine Le Pen. :

Fait nouveau sur notre plateforme, on s’aperçoit que les opinions neutres-positives ou franchement positives (discours et champ lexical posant Marine Le Pen et son discours comme acceptables/acceptés, les posant peu ou prou et même avec la réserve d’usage « moi je ne voterai jamais FN, MAIS.. » comme intéressants, nouveaux, séduisants) sont majoritaires. A l’inverse, les contributeurs exprimant une opinion totalement négative (à combattre, inacceptable, indigne, anti-démocrate, fasciste, raciste ou inquiétante, dangereuse, extrême ) sont nettement minoritaires.

Ceci est visible, ensuite, dans l’analyse des posts eux-mêmes, qualitativement. Qui permet, en entrant dans le détail des opinions exprimées, de voir qu’elle est en passe de réussir à s’imposer sur des bases proprement politiques – non pas par un « adoucissement » du discours, ou un renoncement affiché à certaines thèses, encore moins par un aggiornamento explicite, mais tout simplement par la mise en avant dans son programme de propositions politiques « normalisées ».

Des propositions "normalisées" ?

Des propositions politiques « normalisées », qu’est-ce que ça veut dire ? Des propositions consensuelles ? Non – sauf pour le discours sur la lutte contre la fraude aux allocations et à l’aide sociale ou l’idée de réserver un quota aux 45 ans et + dans la fonction publique qui rassemblent très largement sur le blog, même ceux (les plus nombreux et de très loin) qui affirment leur rejet du FN.

Des propositions politiques « normalisées », ce sont en réalité dans le discours des blogueurs des mesures engagées, comme la sortie de l’euro, le retour à un protectionnisme économique. Est-ce à dire qu’ils sont dans leur majorité d’accord avec ces propositions ? Non, pas du tout : la plupart des commentaires les désapprouvent. Mais, et c’est là le fait nouveau et marquant par rapport à tout ce que nous avons pu lire de leur part depuis 4 ans, ils en discutent réellement comme d’options discutables, justement. La sortie de l’euro, le retour à un protectionnisme économique national proposé par Marine Le Pen ? Des mauvaises idées, sans doute. Mais des mauvaises idées dont on peut débattre, qui sont mauvaises parce que peu réalistes, ou parce que leurs conséquences sont mal évaluées… En aucun cas parce qu’elles sont moralement condamnables. Avec ces propositions, et leurs commentaires même négatifs sur  ces propositions, on voit sur le blog un mouvement clair : on quitte le terrain de l’éthique pour entrer directement dans le champ du politique.

« Programme FN : sortie de l’euro : pourquoi, comment, qu’est-ce qu’on gagne (et qu’est ce qu’on perd ?). Préférence nationale : ça bien sûr ça change pas du programme habituel du FN. Seule idée intéressante : un quota d’embauche des fonctionnaires pour les + de 45 ans. Par contre, comment gérer les retraites mixtes ? »

FN : pas fréquentable mais davantage toléré

Cela veut-il dire, à ce stade, que le Front national et Marine Le Pen sont devenus d’un seul coup complètement fréquentables, respectables ? Non bien sûr – les commentaires sur la préférence nationale, encore très durs, montrent que la méfiance et le rejet de ces Français foncièrement modérés dans leur appréhension de la société et leurs valeurs sont encore forts. Mais ils n’occupent plus toute la place dans leur discours et leur jugement – exactement comme l’immigration n’occupe plus toute la place dans les propositions qu’ils sont amenés à discuter.

C’est peut-être un tournant décisif, un vrai changement de paradigme qui s’opère aujourd’hui. Avec ce constat : l’idée force du FN depuis toujours - quand tout le monde a échoué parce que tous ont fait les mêmes choix, il est temps de changer, de donner sa chance à une vraie alternative -  est largement reprise, sans distance, par beaucoup de blogueurs – comme si un processus d’appropriation était en train de se mettre en place. Discours décomplexé et enrichi par les participants, argumenté, accordant une vraie place à la rationalité et au calcul politique au-delà du coup de gueule.

« Pour ma part je choisirai l’emploi qui est directement lié avec le pouvoir d’achat. Si un des nouveaux candidats s’axe là-dessus peut-être que je lui donnerai ma voix mais encore ce n’est même pas sûr car un programme électoral en est un grand joueur. Bref si un des candidats arrive à faire repartir l’emploi, redonner du pouvoir d’achat, alors là je lui tire mon chapeau. Pour finir la fiscalité qui reste un problème… Enfin pour l’instant je ne sais pas pour qui je vais voter j’espère que ça va s’arranger d’ici un an sinon il ne me restera qu’une option… »

Certains blogueurs, encore minoritaires, vont un pas plus loin : ils assument, expliquent, « vendent » Marine Le Pen et son programme aux autres, avec des arguments quelquefois inédits sur la modération supposée de la fille par rapport au père – ce qui est un argument dont on sait qu’il est très porteur, la modération étant une des valeurs cardinales qu’ils défendent constamment. C’est très nouveau.

« La droite et la gauche n’étant devenues qu’un seul parti (malgré tout ce qu’ils peuvent dire) je pense que la France a besoin d’un changement radical. Marine Le Pen serait peut-être la candidate idéale, tant qu’elle reste modérée par rapport aux idées de son père. Et si elle ne retourne pas, elle aussi, sa veste une fois au pouvoir. »

« Quant au candidat vers lequel je me tournerais si je devais voter demain, je pense que ce serait sûrement Marine Le Pen. »

Quand le désir de rompre avec le système l'emporte...

Pour d’autres - une majorité – même s’il convient de voter contre le FN et ses propositions, on n’est déjà plus dans l’interdit  absolu: le désir de transgression est si fort qu’il a tendance à rationaliser les propositions de Marine Le Pen pour rendre leur acceptation légitime. Même si un certain « devoir de réserve républicain » oblige à dire son rejet, pour le moment. Malgré une tentation palpable, une hésitation visible.

« Je me doute que ce choix va faire bouillir nombre de personnes sur ce forum, mais je suis exaspéré devant tout ce qui se passe dans notre pays.
 La droite et la gauche n’ayant rien pu faire (ils sont comme les opérateurs de téléphones mobiles, ils s’arrangent entre eux), j’aimerais essayer le changement.
Ce ne serait peut-être pas le bon choix, mais ce serait le mien, si je devais voter demain. »

« Au risque de me faire traiter de « facho », Marine Le Pen elle est une des rares à « parler vrai » sur certains sujets même si je dois reconnaître que son projet de sortir de l’Europe et de l’euro est une belle connerie… » .

(épisode 1 de notre feuilleton sur les classes moyennes : Du "tous pourris" au "mépris" de la classe politique
épisode 2 : Les vieilles recettes politiques ? Non merci !)

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