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Citoyens de quelque part ou citoyens de n’importe où ? Le nouveau clivage qui structure la vie politique des démocraties occidentales
©Peter NICHOLLS / POOL / AFP

Somewheres and anywheres

Citoyens de quelque part ou citoyens de n’importe où ? Le nouveau clivage qui structure la vie politique des démocraties occidentales

Plus que gauche/droite, les succès électoraux paradoxaux du Brexit et d'Emmanuel Macron ces dernières années ont fait émerger un nouveau clivage : celui qui opposent ceux qui sont quelque part et ceux qui peuvent être partout. Une ligne de fracture très éclairante mise en lumière par l'essayiste britannique David Goodhart.

David Goodhart

David Goodhart

David Goodhart est le fondateur de la revue anglaise Prospect. Il est l’auteur en 2013 d’un livre sur l’immigration intitulé The British Dream : Successes And Failures Of Post-War Immigration dans lequel il exprime l’idée que la gauche a fait fausse route en négligeant les enjeux liés à l’immigration et à l’identité nationale.

Dans un nouvel essai publié en 2017, The Road to Somewhere : The New Tribes Shaping British Politics, il analyse un clivage politique qui opposerait les « Anywheres » et les « Somewheres », c’est-à-dire les « gens de n’importe où » et le « peuple de quelque part ». Les premiers sont favorables à la mondialisation dont ils tirent profit, tandis que les seconds tentent de résister à l’uniformisation ou à la disparition de leur mode de vie.

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Propos ont été recueillis par Nelly Garnier pour la revue Le Mouvement des Idées à l’occasion de la convention sur l’immigration organisée par Les Républicains.

David Goodhart, pourriez-vous dans un premier temps nous présenter votre clivage n’importe-où/quelque-part ? Diriez-vous que le clivage gauche/droite est dépassé ?

David Goodhart : Je pense en effet que le principal clivage de notre société sépare ceux que j’appelle les n’importe-où (ceux qui voient le monde depuis n’importe où, les Anywheres), représentant entre 20 et 25 % de la population, diplômés, mobiles, valorisant l’ouverture, l’autonomie, la fluidité, et un plus grand groupe (environ 50 % de la population) que j’appelle les quelque-part (ceux qui voient le monde depuis quelque part, les Somewheres), moins diplômés, plus enracinés et valorisant davantage la sécurité, la famille, les attachements aux groupes locaux et nationaux.

Les n’importe-où sont souvent à l’aise avec les changements sociaux, car ils ont des identités prétendument « choisies », une assurance fondée sur leurs succès académiques et professionnels qui leur permet de s’adapter à presque tout et partout. En revanche, les quelque-part ont des identités « assignées » liées à un territoire ou à un groupe d’appartenance, ce qui explique leur relative réticence aux changements sociaux rapides.

On pourrait considérer cette opposition comme binaire, mais il existe, selon moi, un large groupe d’indécis partagés entre ces deux visions du monde (environ 25 % de la population).

Il y a aussi une grande diversité au sein des n’importe-où et des quelque-part. Il faut garder à l’esprit que les n’importe-où ne comptent pas que les élites urbaines ou cosmopolites ; ils représentent à peu près un quart de la population et beaucoup d’entre eux mènent une vie ordinaire. Cependant, il y a un sous-ensemble de n’importe-où plus extrémistes que j’appelle les

villageois globaux (environ 5 % de la population). Il y a aussi un sous-groupe de quelque-part plus radicaux que j’appelle les autoritaristes durs (de 5 à 7 % de la population).

J’ai inventé ces étiquettes, mais je n’ai pas inventé les réalités qu’elles désignent. Ces groupes de valeurs ne sont pas les mêmes selon les pays et ont des frontières poreuses qui évoluent dans le temps. Il n’en demeure pas moins qu’ils sont très visibles au Royaume-Uni, notamment dans les British Social Attitudes Surveys. Ces ensembles recoupent pour une part les différences de niveau social tout en ne s’y réduisant pas. Les quelque-part sont assez divers socialement alors que les n’importe-où sont presque tous issus des classes moyennes supérieures ou des classes aisées.

Pourquoi cette division a-t-elle émergé de façon si notable ? Tout d’abord en raison de l’importance croissante des facteurs culturels. Les facteurs socio-économiques et le vieux clivage gauche/droite demeurent significatifs mais sont de plus en plus éclipsés par les problématiques de sécurité et d’identité, fruits de la grande ouverture culturelle et économique de nos sociétés ces dernières décennies. Ensuite, la croissance rapide du nombre de n’importe-où en raison de la massification de l’enseignement supérieur a déséquilibré le système. Les n’importe-où sont devenus dominants. Tous les principaux partis politiques (à l’exception des populistes) sont dominés par les priorités et les opinions des n’importe-où. Ils dictent leur politique, en tout cas en Grande-Bretagne.

Les n’importe-où n’ont pas conscience de l’ampleur de leur domination. Elle ne s’étend pas seulement aux décisions économiques ; l’immigration de masse, « l’économie de la connaissance », bénéficient aux n’importe-où et désavantagent souvent les quelque-part. Presque tout le spectre politique est dominé par les postulats des n’importe-où : la spectaculaire progression de l’enseignement supérieur et le relatif abandon de l’enseignement technique et de l’apprentissage ; la manière dont les capacités cognitives sont devenues l’alpha et l’oméga de la reconnaissance sociale ; la façon dont l’attachement aux groupes d’appartenance (nationaux ou locaux) est devenu suspect ; la dévalorisation de la famille et les tentatives de remettre en cause les différences de genre auxquelles beaucoup de gens sont encore attachés. Surtout, les quelque-part se sont entendu marteler que la vision du monde des n’importe-où était moralement supérieure.

Le populisme est une réaction à l’hubris des n’importe-où. La tâche politique qui nous attend consiste à retrouver un équilibre entre ces deux points de vue légitimes, les deux moitiés de l’esprit politique de l’humanité.

À la lumière de ce nouveau clivage, quelle est votre analyse de l’élection d’Emmanuel Macron, qui représente d’une certaine manière les leaders et les gagnants (« les premiers de cordée ») et laisse sur le bord du chemin « ceux qui ne sont rien » ?

Comme tous les mouvements politiques, Emmanuel Macron représente une coalition d’intérêts et de points de vue. Il est une figure politique nouvelle et détonnante à bien des égards, mais il représente aussi le statu quo : le « double libéralisme » tant économique que culturel. Il est assurément le prince des n’importe-où ! Du point de vue français, il est plus libéral que la moyenne en économie, tout en ayant veillé à assurer un large soutien à sa réforme du marché du travail. Il a aussi fait appel à une certaine fibre patriotique pour renforcer l’influence française alors que la Grande-Bretagne et l’Allemagne étaient atones pour des raisons différentes.

Quand Emmanuel Macron augmente massivement les taxes sur les carburants et limite la vitesse sur les routes secondaires, il donne l’impression de ne pas comprendre la vie de ceux qui vivent en périphérie et dans les territoires ruraux. À votre avis, la scission n’importe-où/quelque-part est-elle essentiellement fondée sur des fractures territoriales ?

Le clivage sur lequel je mets l’accent a évidemment une forte dimension géographique. Les n’importe-où ont tendance à se regrouper dans les centres des grandes métropoles, dans les villes universitaires, dans les espaces les plus prospères et dynamiques. Les quelque-part résident plutôt dans les espaces périurbains, les petites villes ou la campagne. Christophe Guilluy s’est davantage concentré sur cet aspect avec son opposition entre la France d’en haut et la France périphérique.

Emmanuel Macron est une étrange synthèse : il peut se montrer parfois subtil et rassembleur, mais il peut aussi faire la sourde oreille (comportement typique des n’importe-où), comme l’illustre ce commentaire sur « ceux qui ne sont rien » ou les mesures que vous avez mentionnées. Elles prouvent un manque d’empathie vis-à-vis des modes de vie ordinaires et provinciaux. Il est tellement obnubilé par « ceux qui réussissent » qu’il en oublie les « gensordinaires et travailleurs ».

À propos de l’immigration, vous dites que, ces dernières années, les leaders n’importe-où ont refusé d’écouter les électeurs qui avaient le sentiment de ne plus être chez eux. Pensez-vous que cette immigration massive a contribué à agrandir le fossé entre les n’importe-où et les quelque-part ?

Il s’agit bien de l’une des lignes de fracture les plus déterminantes. Il m’arrive de jouer sur les mots pour expliquer le Brexit : ce ne sont pas auxmasses populaires qu’il faut s’en prendre, mais à l’immigration de masse !

Je pense que la plupart des quelque-part ne sont pas xénophobes et aspirent à une forme de « populisme décent ». Ils se sont convertis pour l’essentiel à « la grande libéralisation » de ces quelque trente dernières années (s’attaquant aux discriminations fondées sur l’origine, le genre ou la sexualité), mais ils demeurent instinctivement attachés à la communauté nationale et préfèrent plus souvent les habitudes à la nouveauté. En Grande-Bretagne, la majorité des classes moyennes et populaires pense que l’immigration à grande échelle n’est ni dans son intérêt économique, car elle exerce une pression sur le marché du travail et sur l’État-providence, ni dans son intérêt culturel puisqu’elle a changé trop rapidement son voisinage, et de fait toute la société.

Les n’importe-où confondent trop souvent l’opposition à cette immigration massive avec le rejet de toute immigration. La différence est cruciale. La plupart de ceux que l’immigration de masse laissent sceptiques ne sont pas hostiles aux immigrés sur le plan personnel.

Quand les hommes politiques de la droite française abordent les thèmes de l’immigration ou de l’identité nationale, ils sont systématiquement accusés de se « droitiser » ou de « faire le jeu du Front national ». Au Royaume-Uni, le Parti conservateur doit-il faire face au même problème ?

Je pense que les courants politiques de centre droit peuvent encore parler sereinement de la nation, du peuple et des intérêts nationaux, aussi bien au Royaume-Uni qu’en France, mais souvent en demeurant sur un plan assez abstrait. C’est quand il s’agit de défendre concrètement les intérêts des citoyens français ou britanniques, avant les intérêts universels, voire européens, qu’ils deviennent nerveux. La plupart des gens croient en l’égalité des êtres humains sans penser pour autant que nous avons les mêmes obligations envers tout le monde. Pour la plupart des gens, nos obligations s’étendent d’abord à nos proches, à nos voisins, puis à notre ville, à notre région et enfin à notre nation. Par exemple, dans l’attribution des logements sociaux, devrions-nous accorder la priorité aux familles françaises vis-à-vis des familles britanniques ou slovènes ? Quatre- vingt-dix pour cent des Français l’approuveraient. Le résultat serait le même en Grande-Bretagne si la question de prioriser les familles britanniques était posée. Mais cela est rendu impossible par l’Union européenne.

En Grande-Bretagne, les conservateurs gagnent à être associés à la défense de la nation, à un moment où le contrat social semble se déliter et où les travaillistes de Jeremy Corbyn se montrent très internationalistes. Mais Theresa May a été maladroite lorsqu’elle a déclaré : « Si vous êtes un citoyen du monde, vous êtes un citoyen de nulle part. »

Bien sûr, elle avait parfaitement raison sur le fond. Mais la façon de parler a son importance et les mentalités modernes sont particulièrement sensibles à l’égalité et à la lutte contre les discriminations. Ce qu’elle aurait dû dire, c’est qu’il n’y a aucun problème à être connecté au monde, mais que le contrat social de la nation est encore le fondement de notre liberté et de notre bien-être, et que, si trop d’individus n’en ont que faire, alors se présente le risque d’un délitement de la nation. Et quand cela advient, la nation n’est pas remplacée par un utopique gouvernement mondial mais par le règne des plus forts.

Emmanuel Macron décrit son élection comme une « recomposition politique », avec, d’un côté, les partisans du progrès et de l’ouverture et, de l’autre côté, les extrêmes. Ne serait-ce pas une façon de disqualifier toute opposition et plus largement de faire taire les quelque-part ?

Les n’importe-où ont été très dominants dans nos deux sociétés ces vingt-cinq dernières années et le populisme (par exemple le vote pour le Brexit) est une tentative pour rééquilibrer la politique et redéfinir notre intérêt national. Nous ne voulons pas passer de la domination implacable de l’individualisme progressiste des n’importe-où à celle du populisme des quelque-part. Mais un certain rééquilibrage populiste est parfaitement légitime : veiller à nouveau au contrat social de la nation et à certaines formes de protection. L’idée selon laquelle le clivage ouverture/fermeture a supplanté le clivage gauche/droite, avancée aussi bien par Tony Blair que par Emmanuel Macron, est instrumentalisée pour servir leurs intérêts. Je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui désire vivre dans une société fermée ; ce sont les récentes formes qu’a prises l’ouverture qui ne conviennent pas à beaucoup de gens et il serait temps qu’on y prête attention. La condition du succès politique est de jeter des ponts entre les n’importe-où et les quelque-part, en prenant davantage en compte les classes moyennes et les ancrages territoriaux.

Ce sont surtout aux n’importe-où de changer dans la période qui s’ouvre ; ils doivent gagner en intelligence émotionnelle. Nous sommes désormais tous libéraux, n’importe-où comme quelque-part, au sens où nous croyons tous plus ou moins à l’État de droit, aux droits individuels et à la séparation des pouvoirs. Mais la majorité silencieuse est, selon moi, à l’opposé du double libéralisme économique et culturel des n’importe-où, étant sans doute plus à gauche en matière économique et plus à droite en matière culturelle.

L’écrivain américain Daniel Bell avait l’habitude de dire qu’il était un social-démocrate pour l’économie de marché, un libéral en politique et une sorte de conservateur social et culturel. Là réside la clé d’une politique apte à défaire le statu quo libéral d’Emmanuel Macron. Bonne chance.

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