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Les cinq graphiques de Paul Krugman pour comprendre la crise (et pourquoi les Allemands en sont autant responsables que les Grecs)
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Inflationniste

Les cinq graphiques de Paul Krugman pour comprendre la crise (et pourquoi les Allemands en sont autant responsables que les Grecs)

En visite à Paris mardi pour une conférence, le prix Nobel d’Economie 2005 et éditorialiste vedette du New York Times a estimé que la crise de la zone euro était avant tout due à des écarts de compétitivité entre les pays, creusés par les excédents commerciaux allemands. Et prôné l’inflation comme solution pour les résorber.

La visite d’un prix Nobel d’Economie à l’heure où, si "la crise s’apaise" selon Nicolas Sarkozy, aucune incertitude sur l’avenir de l’Europe n’a franchement été levée, ne passe pas inaperçue. Notamment lorsqu’il fait valoir des solutions qui détonnent. Bien plus qu'à l’accroissement des dettes publiques, la crise de la zone euro est ainsi due, selon Paul Krugman, aux écarts de compétitivité grandissants entre les pays périphériques (dits PIGS en anglais ou GIPSI  -Grèce, Italie, Portugal, Espagne, Irlande) et ceux du nord  du continent, notamment l’Allemagne.

Sur son blog du New York Times, l’économiste proposait un aperçu de sa conférence en présentant cinq des graphiques qu’il a dévoilés. Ils n’ont rien de nouveau et ne choqueront pas ceux qui suivent régulièrement ses analyses de la crise, précise Krugman, "mais les voir ensemble peut être utile",  souligne-t-il.

La crise des dettes souveraines des Etats, dont les niveaux n’ont cessé de s’accroitre en 2011, et qui obligent à des émissions d’obligation à des taux de plus en plus élevés sur les marchés - faisant courir la peur d’un défaut de paiement de ceux qui ne parviennent pas à émettre à des taux jugés suffisamment bas (Grèce, Italie) – préoccupe beaucoup les dirigeants européens. Mais Paul Krugman commence sa démonstration par un graphique montrant selon lui que la crise est " générée par la dette privée et non par la dette publique". Ainsi, entre 1946 et 2006, la part de la dette des ménages est passée d’un peu plus de 20% à près de 100%.

L'évolution de la dette des ménages (en pourcentage du PIB)

Il montre ensuite un graphique qui pointe l’inversion quasi-symétrique des courbes entre des excédents du secteur privé et des déficits publics. A partir de 2008, la courbe des déficits publics, plutôt positive jusque-là, s’effondre exactement au moment où celle du secteur privé monte, la crise incitant les entreprises à faire des provisions dans les secteurs où elles investissaient jusque-là.

Ci dessous, l'évolution des excédents du secteur privé comparée à celle des déficits publics (en milliards de dollars). En grisé les périodes de récession, moments où les courbes se croisent au grand bénéfice du secteur privé.

Dans une interview au Monde juste avant sa conférence, Paul Krugman faisait valoir que "la crise reste considérée uniquement comme un problème de dérives budgétaires. Ce n'est pas le cas. Ces déséquilibres existent, mais il y a aussi un écart de compétitivité et de flux de capitaux". Les problèmes d’écarts de compétitivité sont illustrés par un simple graphique qui expose l’évolution parallèle des balances commerciales des pays périphériques et allemandes.

L'évolution comparée des balances commerciales des GIPSI et de l'Allemagne

Là aussi, elle est symétrique : la balance commerciale de l’Allemagne s’accroit dans des proportions similaires à la baisse de celle des pays regroupés sous l’acronyme GIPSI (aussi appelés les PIIGS), considérés comme les mauvais élèves de la crise européenne. Ce qui rappelle que l’Allemagne a importé des produits à bas coûts de pays en développement, les a utilisés pour produire sur son territoire des biens qu’elle a ensuite exportés, notamment en direction des pays périphériques de la zone euro comme la Grèce, améliorant la santé de son économie pendant que celle des pays du sud se dégradait. Paul Krugman explique également au Monde que le déséquilibre des balances paiements est un "phénomène récent". "Après la création de l'euro, il y a eu des afflux massifs de capitaux dans les pays dits à la périphérie de l'Europe qui ont provoqué une bulle du crédit", note-t-il.

En contrepartie de ces évolutions inverses, le déflateur du PIB de l’Allemagne évolue également dans le sens opposé de celui des GIPSI montre Krugman. Le déflateur du PIB est un indicateur permettant de voir la  valeur du PIB  corrigée des effets de l’inflation, mesurant le rapport entre le PIB nominal (valeur à  prix courants) et le PIB réel (valeur à prix constant en fonction d‘une année de référence). Conclusion : quand le déflateur du PIB en Allemagne monte de dix points entre 1999  et 2011, il en gagne 37 dans les GIPSI. En résulte un différentiel d’inflation notoire en défaveur de ces derniers. 

L'évolution du déflateur du PIB en Allemagne et dans les GIPSI

Et Krugman de renvoyer l’Allemagne à sa philosophie : "l'Allemagne croit que la rectitude et la discipline budgétaires sont la solution. Elle a tort", estime l’économiste, qui ajoute que selon lui les Allemands essayent d’appliquer les solutions de la réunification à la zone euro. Mais cela impliquerait de "trouver une autre planète pour exporter les produits de l'Europe !".

Pour tenter de remédier à ces écarts et restaurer la compétitivité des pays en difficulté, les pays européens misent selon Krugman sur une "dévaluation interne". L’euro ne pouvant être dévalué par un pays puisqu’il est une monnaie commune à 17 Etats membres de l’Union monétaire, les gouvernements pourraient envisager d’imposer par décret dans leur pays un abaissement de l'ensemble des prix (salaires, contrats, loyers). En France ou en Italie, il s’agirait de procéder à une dévaluation fiscale (hausse de TVA, et des taxes pouvant financer des baisses équivalentes de charges sur le travail). Or ces dévaluations internes ne fonctionnent pas selon Krugman en raison de la rigidité nominale qui renvoie au niveau de sensibilité des salaires nominaux par rapport au mouvement des prix.

Par ailleurs, Krugman rappelle que selon lui, pointer d’un doigt l’indiscipline fiscale des citoyens des pays GIPSI n’est guère un argument valable que pour la Grèce - et encore - car l’évolution du niveau de leur dette en pourcentage de leur PIB a radicalement changé à partir du début de la crise en 2008. Auparavant, le niveau de la dette rapporté au PIB baissait, alors que les problèmes d’évasion fiscale se posaient déjà. Après 2008, la dette augmente sévèrement pour ces pays, alors que l’évasion fiscale persiste voire baisse, puisque les gouvernements de ces pays se sont lancés dans la chasse aux fraudeurs.  

Le mythe de la débauche fiscale des GIPSI



Krugman estime que "l'Europe a besoin d'une politique monétaire très agressive. Plus agressive encore que celle des Etats-Unis. Il n'y a pas d'autre moyen de faire les ajustements nécessaires. La BCE devrait racheter plus de dettes d'Etat mais aussi favoriser davantage l'expansion monétaire". Pour lui, la solution est donc de provoquer de l’inflation : "il faudrait que, disons d'ici les cinq prochaines années, les salaires baissent, dans les pays européens moins compétitifs, de 20 % par rapport à l'Allemagne. Avec un peu d'inflation, cet ajustement est plus facile à réaliser". Cela consisterait donc à laisser grimper les prix sans que les salaires suivent. Et cela permettrait de récupérer de la compétitivité. Sans pour autant garantir la faisabilité politique d’une telle décision auprès de l’opinion publique. 

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