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Avec la Russie, l’union est dans une logique de partenariat, d’association, et non d’intégration.
Avec la Russie, l’union est dans une logique de partenariat, d’association, et non d’intégration.
©Reuters

Pompier rouge

Chypre appelle à l’aide : la crise va-t-elle favoriser le grand retour de la Russie sur la scène européenne ?

Le président chypriote, dont le pays vient de prendre la présidence du Conseil de l'UE, a annoncé jeudi qu'il sollicitera l’aide financière de Moscou. Alors que la zone euro est en mal de capitaux, va-t-elle laisser la Russie devenir son créditeur ?

Thomas Gomart

Thomas Gomart

Thomas Gomart est historien et directeur de l'Institut français des relations internationales (Ifri) depuis 2015. Il est membre des comités de rédaction de Politique étrangère, de la Revue des deux mondes et d'Etudes dont il assure la chronique internationale. Il a récemment publié "L'affolement du monde : 10 enjeux géopolitiques" aux éditions Tallandier. Pour cet ouvrage, il a reçu le Prix du livre géopolitique 2019, le 18 juin, par Jean-Yves Le Drian.  

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Atlantico : La Nicosie attend une réponse de Moscou, qui lui avait accordé un prêt de 2,5 milliards d'euros en 2011. Cette annonce est-elle l’un des signes d’un bouleversement dans les relations russo-européennes ? Peut-on vraiment parler de rupture ?

Thomas Gomart : Il faut replacer ces déclarations dans une perspective plus large. En 1998, une crise financière oblige la Russie à dévaluer le rouble et à faire défaut sur sa dette. Quatorze ans plus tard, c’est la Russie qui vient refinancer certains pays européens ! L’inversion psychologique est de taille : de débiteur, la Russie est devenue créditeur de l’Union européenne.

Quelle est l’ampleur du lien économique qui unit la Russie à l’Union européenne aujourd’hui ?

L’Union européenne représente encore plus de 55% du commerce extérieur russe. En d’autres termes, la Russie n’a aucun intérêt à voir exploser la zone euro. Elle a même fait le pari de l’euro, puisque la moitié de ses réserves de change est composée d’euros, l’autre moitié étant libellée en dollars.

Dans ce contexte de crise, la Russie ne préfère-t-elle pas se tourner vers l’Asie ?

Parallèlement à ces tendances lourdes qui la portent vers l’Union européenne, il y a bien des tentatives de politique monétaire commune avec d’autres émergents, comme la Chine et la Corée, dans ce contexte économique difficile pour l’euro et le dollar. Depuis 2010, la Chine est le premier pays partenaire commercial de la Russie, supplantant ainsi l’Allemagne. Outre la Chine, les flux financiers et commerciaux avec les autres émergents sont croissants, qu’il s’agisse de l’Inde, de la Corée ou des pays africains.

Reste que, pour le moment, l’essentiel des échanges extérieurs de la Russie se fait encore avec l’UE. Pour résumer, la Russie vend des produits dérivés énergétiques contre des biens de consommation de haut de gamme et des services à l’Europe. L’évolution est donc toute progressive. Nous ne sommes pas encore au point de basculement. On ne peut pas dire à ce jour que le commerce extérieur de la Russie est orienté vers les marchés asiatiques.

Quelle est le poids des capitaux russes à l’international ?

La Russie possède une certaine capacité d’investissement. Mais elle souffre d’une très forte fuite de capitaux, liée aux soubresauts de l’actualité. L’argent ne reste pas en Russie, il fuit vers des places offshores comme Chypre. Les autorités russes n’arrivent pas à faire en sorte que l’argent russe soit investi en Russie. Elles doivent juguler une fuite des capitaux qui traduit un manque de confiance des investisseurs russes.

L’annonce chypriote doit-elle sa visibilité à un fantasme occidental, qui craint toujours l’invasion russe ?

De moins en moins de pays voient la Russie comme une menace directe. Elle est certes perçue comme un partenaire difficile, mais comme un partenaire avant tout. Cela étant, le souvenir de la Guerre Froide est plus ou moins marqué selon les pays et les générations. De plus, la Russie continue à être prise très au sérieux comme acteur de sécurité. Et ce pour trois raisons : tout d’abord, elle dispose toujours, et pour encore longtemps, du deuxième arsenal nucléaire stratégique. Ensuite, ses dépenses militaires sont en progression depuis une dizaine d’années. Enfin, elle a démontré en 2008, en Géorgie, qu’elle pouvait recourir à la force en s’affranchissant des Nations Unies, lorsqu’elle s’estimait mise en danger par le biais de son étranger proche.

Cela explique que les Européens ne puissent pas considérer la Russie comme un pays émergent quelconque. C’est plutôt une puissance sur le retour, une puissance « ré-émergente », qui a une culture stratégique et une tradition militaire, et qui, donc, est encore perçue sous ce prisme.

Quel a été l’impact de l’élargissement de l’UE à de nouveaux membres, anciennement satellites de l'URSS ?

L’élargissement de 2004 aux anciens pays du Pacte de Varsovie s’est traduit par une demande de durcissement de la politique européenne vis-à-vis de la Russie. Et ce dans un double contexte : l’intervention américaine en Irak, alors que ces pays se devaient de remercier l’allié américain d’avoir appuyé leur entrée dans l’UE ; et une Russie qui renoue avec la puissance grâce à une réorganisation intérieure et à l’augmentation des prix de l’énergie.

Mais ces premiers revers se sont atténués en fonction des pays. Les relations entre Russie et Pologne étaient très mauvaises sur la période 2004-2006, pour s’améliorer progressivement par la suite. On peut citer d’autres exemples, comme la République Tchèque. La raison l’a emporté, peut-on dire, au vu de l’importance des échanges bilatéraux et de la survivance des contacts avec la Russie, malgré les dissensions. Si ces pays ont adopté une position très critique vis-à-vis de la Russie en 2004, les relations bilatérales ont évolué, de 2007 à 2012 notamment.

Comment vont évoluer les relations entre l'UE et la Russie dans le futur ?

C’est l’une des questions cruciales des cinq années à venir. Avec la Russie, l’union est dans une logique de partenariat, d’association, et non d’intégration. Le cadre juridique de nos relations n’est pas stabilisé. La proximité existe naturellement : il y a des points de convergence très forts sur la nécessité de s’entendre sur les questions de sécurité ; sur le partenariat naturel pour l’approvisionnement énergétique ; ou sur le fait que la Russie est devenue, dans certains secteurs comme l’automobile ou le web, un des principaux marchés européens.

Cela provoque une certaine tension entre le caractère naturel de cette convergence, du fait de la proximité géographique, historique, culturelle des deux ensembles ; et les blocages politiques liés à deux cultures politiques encore très différentes. Car l’UE est un prototype politique basé sur le consensus et la démocratie représentative, alors que le système russe s’assied sur un capitalisme d’Etat fondé sur un système 2/3 autoritaire, 1/3 démocratique. Ces deux logiciels divergents expliquent que, parfois, nous ayons du mal à nous comprendre.

Propos recueillis par Ania Nussbaum

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