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 Les chefs d’entreprises veulent croire au plan d’urgence de Macron. Ont-ils un autre choix…?
©BENOIT TESSIER / POOL / AFP

Pas le choix

Les chefs d’entreprises veulent croire au plan d’urgence de Macron. Ont-ils un autre choix…?

Après les banques reçues à l’Elysée et les mutuelles d’assurance, ce sont les représentants des fédérations professionnelles qui ont eu le droit à un rappel à l’ordre. Le gouvernement a lâché du lest sur le pouvoir d’achat, mais pas question pour autant de lâcher les entreprises.

Aude Kersulec

Aude Kersulec

Diplômée de l'Essec, Aude Kersulec est specialiste de la banque et des questions monétaires. Elle est chroniqueuse économique et blogueuse. 

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Le ministre de l’Economie, Bruno Le Maire, a réuni vendredi les principales fédérations professionnelles sur les questions de pouvoir d’achat. Dans tous les secteurs, le gouvernement n’a pas le choix et doit faire confiance aux entreprises. Avec 10 à 15 milliards d'euros pour financer les mesures Macron (hausse du SMIC via la prime d'activité, défiscalisation et désocialisation des heures supplémentaires) qui sortiront des caisses de l'Etat pour financer ces mesures sociales, les entreprises sont aussi invitées à entrer dans le jeu.

La hausse spectaculaire du pouvoir d’achat était indispensable pour espérer ramener le calme. L’objectif de cet état d’urgence était avant tout d'éteindre l’incendie avant qu’il n’emporte le système tout entier et bascule le pays dans le chaos.Ce qui est intéressant c’est qu’untel plan de relanceauraitétécomplètementinapplicable en situation normale, où la priorité reste àl'équilibre de financespubliques et la restauration de la compétitivité  des entreprises.

Il fallait donc réussir à lutter contre le feu sans toucher aux fondamentaux du modèleéconomiquefrançais tel qu’il avait été dessiné par Emmanuel Macron.

 

Premier point, à cette condition, le plan de relance a été plutôt bien accueilli par les entreprises. Sans grande surprise par les commerçants et les artisans y ont vu un moyen de sortir d’une crise qui avait directement affecté leur chiffre d'affaires.  C'est donc avant tout un soulagement devant le risque de catastrophe économique qu'ils encouraient.

Mais les grandes entreprises ont, elles aussi, pris la mesure du ras le bol social et de la volonté que les richesses soient redistribuées plus justement. La prise de conscience des grands patrons a été d’autant plus rapide que beaucoup d’entre eux ont été témoins du désastre provoqué par la violence. Beaucoup de patrons du CAC 40 habitent dans les quartiers chics de Paris, entre le Trocadero et l’Etoile. Toutes ces rues ont été dévastées  et leurs habitants sont restés enfermés dans leur appartement, condamnés à regarder, impuissants, leur voiture bruler. La peur du danger accélère la réflexion pour trouver des remèdes. Et quand certains de ces patrons appartiennent encore à la sphère publique , la réflexion va encore plus vite.

D’où la rapidité de réaction de beaucoup d’entre elles pour définir un dispositif de primes exceptionnelles et défiscalisées. Les entreprise du CAC40 et du SBF120,  qui terminent une bonne année ont été convaincues assez vite. Total, LVMH, Kering, Publicis l'ont déjà annoncée. Et la défiscalisation et la désocialisation des heures supplémentaires est plébiscitée par beaucoup d'entre elles comme un moyen d'ajuster leur production.

 

Deuxième point, c’est le calendrier de ce plan de relance, qui intervient finalement à un moment où les prévisions de croissance se tassaient pour 2019, un moment aussi où les marchés financiers avaient commencé à dévisser, tout comme le cours du pétrole et que les taux directeurs sont amenés à remonter. L’alignement de planètes qui avait aidé Macron en 2017 était sans aucun doute en train de se retourner contre lui.

Stimuler la demande, compter sur la consommation des ménages pour booster l'activité, c’est avoir recours à une méthode ancienne. Il faut dire que c'est une mesure populaire souvent demandée dans les revendications de citoyens. De mai 68, sur le plan économique, il en reste un souvenir de hausse des salaires, secteurs privé et public confondus. En 1968, le SMIC avait augmenté de 35%. Le minimum vieillesse avait aussi fait un bond et l’économie était bien repartie.

Quelles différences aujourd'hui? L’impératif de réduction de la dette et du déficit budgétaire à un moment où les mutations sont mondiales, digitales et connectée et diffuses, donc beaucoup plus rapides. Les usines s’installent là où les salaires sont les plus bas, les entreprises d'innovation se créent là où l'esprit entrepreneurial et la recherche sont les mieux encouragés, d’où la politique d’offre qui avait été menée depuis plusieurs années pour favoriser les conditions d’attractivité des entreprises, en baissant leurs charges pour leur permettre de prospérer au sein de la compétition mondiale.

 

Enfin, le troisième et dernier point, les chefs d’entreprise ne se sont pas fait prier longtemps quand ils ont compris que  cette politique d’offre, qui avait étéinitiée  par le gouvernement Valls d’abord, puis repris par Edouard Philippe est plutôt consolidée qu’abandonnée.

L'état d'urgence économique et sociale, décrété par Emmanuel Macron dans son allocution, va forcément provoquer des entorses à cette politique d'offre. Une politique en faveur des entreprises qui passait par une baisse des charges

Cela dit, la réponse apportée par Emmanuel Macron revient à accélérer le mouvement en faveur de l’offre plutôt que de le retarder. Dès le départ du quinquennat, Emmanuel Macron avait annoncé qu’il faudrait libérer la consommation une fois les principales réformes de compétitivité menées. C'était un temps après l'autre, la consommation et le pouvoir d'achat après la compétitivité des entreprises.

La révolte des Gilets jaunes a bouleversé le calendrier. Emmanuel Macron a découvert qu’on ne pouvait pas imposer des réformes structurelles sans explication ni concertation, avec seulement la promesse d'un monde prochain meilleur. Les Français n'ont jamais aimé la technocratie, n'ont jamais accepté les inégalités de traitement et Emmanuel Macron a bien compris que ces mêmes Français n'accepteraient plus de passer après les entreprises ou après les marchés.

Le président a donc revu le sens de ses priorités. Lâcher du lest maintenant sur la consommation, tout en sachant que les entreprises y verraient là aussi un stimulus en temps de conjoncture un peu difficile. Procédé bien pensé : il ne se les met pas à dos, parce qu'elles-mêmes bénéficient des mesures concernées, directement ou indirectement.

Philippe Darmayan, Président de la Fédération de la métallurgie (UIMM) considère que les entreprises seront bien stimulées, « les mesures annoncées par le chef de l’Etat vont permettre d’augmenter le PIB de 0,2 point l’an prochain. ». Et d’ajouter « aujourd’hui, nous ne créons pas suffisamment de richesses pour assurer la pérennité de notre modèle social (…)  la production française n’est capable de fournir que la moitié de ce surcroît d’activité, le reste passe en importations.» Qui dit production, dit offre. Pour parvenir à produire plus, il faut donc avant tout que les entreprises soient capables de produire ce supplément attendu.

Maintenant, ce changement de priorité n’est pas assuré de gagner la partie. La distribution de pouvoir d’achat peut être systémique. Apres les salariés payés au SMIC, les policiers donnent de la voix et pourquoi pas demain les professeurs, les infirmiers, les fonctionnaires et les chômeurs.

Pour réussir un tel pari, il faut beaucoup d’autorité, de charisme et d’expérience. De l’expérience, Emmanuel Macron n’en a pas et plus grave, il s’est coupé de tous ceux qui pouvaient en avoir autour de lui. Du charisme, il en avait au moment de son élection, un charisme étonnant liée à sa jeunesse et son aplomb. Mais ce charisme a disparu au fil du temps, écrasé par les réalités du terrain.

Quant à l’autorité, il n’en a plus. Il faut la retrouver, la prouver, elle s’est évanouie après 18 mois de pouvoir. 18 mois seulement.

Le diagnostic technique reste bon, il faut restaurer la compétitivité de l’entreprise France. Les moyens mis en œuvre correspondent à la situation. Le changement de calendrier est tout à fait gérable. Mais il faut que l’opinion publique accepte de participer à cette équation. Ça n’est pas gagné, le ressenti que l’opinion a de la situation est très décalé par rapport au caractère rationnel des décisions prises.

Le pouvoir prend ses décisions de politiques publiques en toute rationalité, la majorité de l’opinion a une lecture de ces décisions beaucoup plus émotionnelles.

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