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Chaos à Calais et boucherie musulmane mitraillée en Corse : la France en passe de succomber à la fièvre de la riposte identitaire ?
©Reuters

Ça gronde

Chaos à Calais et boucherie musulmane mitraillée en Corse : la France en passe de succomber à la fièvre de la riposte identitaire ?

Il n'y aura pas de manifestations ce week-end à Calais. Décision du ministre de l'Intérieur, Bernard Cazeneuve. Des militants du mouvement anti-immigrés Pegida prévoyaient de défiler samedi dans les rues de la ville. Preuve en est d'un début de basculement de la France vers une violence communautaire structurelle.

Guylain Chevrier

Guylain Chevrier

Guylain Chevrier est docteur en histoire, enseignant, formateur et consultant. Ancien membre du groupe de réflexion sur la laïcité auprès du Haut conseil à l’intégration. Dernier ouvrage : Laïcité, émancipation et travail social, L’Harmattan, sous la direction de Guylain Chevrier, juillet 2017, 270 pages.  

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Atlantico : Au regard des différents événements qui font l'actualité, peut-on considérer que nous assistons aux prémices d'un basculement de la société française vers une forme ​structurelle de violence communautaire ? En quoi l'arrivée de Pegida en France est révélatrice de ce climat ? Quels sont les partis qui peuvent être tentés de profiter de cette importation ? 

Guylain Chevrier : Nous avons à Calais, avec "la jungle", le plus grand bidonville d’Europe. Il résulte de cette situation étrange qui veut que l’Angleterre, conçue par eux comme un Eldorado, refuse les migrants économiques qui veulent traverser la Manche pour la rejoindre, laissant la France seule à devoir faire face à cette situation. Quelques 4500 migrants, venus majoritairement d'Afrique de l'Est, du Moyen-Orient et d'Afghanistan, selon les derniers chiffres du ministère de l’Intérieur, occupent les lieux aujourd’hui. Ils étaient 6000 il y a encore peu, certains ayant été déplacés vers des structures plus stables, d’autres partis pour Dunkerque ou pour le port de Zeebruges, censé être plus facile à emprunter pour passer de l’autre côté. Une situation qui inévitablement se dégrade. Régulièrement des violences éclatent, la nuit particulièrement, la police faisant face à des actions concertées de migrants cherchant le passage à tout prix, soutenus maintenant par des militants dits alternatifs, où l’affrontement devient la règle, créant un climat qui exaspère de plus en plus d’habitants de Calais, spécialement les riverains. Il y a même eu des affrontements dans le camp entre migrants.

C’est un climat de fracture entre la population du cru et la population migrante qui se fait jour. Ces migrants viennent d’ailleurs sur des motivations économiques avec leurs cultures, valeurs, très différentes de notre pays, et pas pour s’y adapter, mais dans l’esprit d’aller vers un autre pays où rejoindre une communauté, un groupe d’appartenance. Ils veulent rejoindre l’Angleterre non comme pays mais comme marché économique. Il y a déjà une rupture dans cette façon de concevoir la migration avec une France dont ils ne veulent pas et qui s’impose à eux malgré eux, avec laquelle ils sont en litige au regard de leurs rêves, au nom desquels ils n’ont pas de limites, comme les affrontements quasi quotidiens avec la police le montrent. Aussi, en reflet, les réactions des Calaisiens sont de plus en plus tendus autour de cette réalité, une communauté d’un côté et une autre de l’autre, avec des intérêts inconciliables, même les riverains qui aident certains migrants matériellement, n’ont rien à leur proposer au-delà puisque la France n’est pas l’endroit où ils veulent être. Ce qui constitue un cas assez complexe.

Mais c’est aussi une sorte d’illustration d’une réalité plus large qui est celle de l’immigration, telle que cela est ressenti de plus en plus en Europe. Le gouverneur de la province de Flandre occidentale était mercredi au coeur d'une polémique en Belgique après avoir lancé un appel à ne «pas nourrir les réfugiés» qui ont quitté par dizaines les camps de Calais et Dunkerque pour le port belge de Zeebruges, d'où ils espèrent rejoindre plus facilement l'Angleterre. Le fait d’en arriver à de telles extrémités indique la gravité de la situation actuelle. Des migrants économiques viennent par milliers profitant de la vague d’immigration de guerre actuelle, pour chercher du travail en Europe dans un contexte très tendu sur le plan de l’emploi et sans que l’on sache combien ils seront demain, tout en n’étant pas dans l’intention de rester et donc de s’intégrer socialement.

En quoi la crise des migrants et la lutte contre l’Etat islamique peuvent-ils expliquer cette situation ? Quelles en seraient les autres raisons ?

2000 migrants par jours arrivent à Lesbos en Grèce, la moitié du nombre de ceux qui rejoignent en ce moment quotidiennement le continent européen, et de pays de plus en plus éloignés, avec leurs cultures, leurs traditions, qui ignorent en général la démocratie et les libertés, mais connaissent quasiment tous la religion d’Etat, l’islam en l’occurrence. Des pays, qui sont pour plusieurs en guerre, où le religieux est prépondérant. Il y a des inquiétudes qui montent au regard des migrants, dont l’accueil représente un défi qui semble de plus en plus insurmontable au titre de l’intégration, alors que l’on assiste à une montée en France des revendications religieuses à caractère communautaire venue de l’islam qui justifie de penser qu’il y aurait encore un renforcement du communautarisme avec ces migrants, au regard d’attentats commis au nom d’Allah, et du risque de voir se mêler des djihadistes aux migrants comme le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, l’a rappelé dimanche dernier, invité du Grand Jury RTL/LCI/Le Figaro.

Dans le passé, la France a pu se montrer plutôt résiliente en termes de violence par rapport à certains de ses voisins européens, notamment les pays du nord. Comment établir une comparaison entre ces différentes sociétés ? La France est-elle sur le même chemin ?

Dans le concert européen, la France occupe une place originale dans son rapport à l’immigration. Ce n’est pas un pays où le multiculturalisme organise la société divisée en communautés selon la couleur, la religion…, comme c’est le cas de l’Allemagne ou de l’Angleterre, ou encore un pays ayant une religion officielle qui constitue un Etat dans l’Etat comme c’est le cas en Italie. La France, en raison de sa laïcité, qui pose le principe d’égalité de tous devant la loi au-dessus des différences, en raison d’une idée de la citoyenneté tenant plus au partage de valeurs collectives qu’à la nationalité par le sang, à une histoire républicaine dans laquelle le droit du sol est venu très tôt (1ère  Constitution du 3 septembre 1791), facilite le mélange des populations plutôt que leur séparation.

On assiste à un phénomène nouveau avec Calais, qui désigne toute autre chose, comme une dysharmonie avec notre modèle d’intégration, auquel échappe cette nouvelle réalité des migrants qui ne viennent plus de pays avec lesquels nous avons une histoire en commun. Plus rien ne semble commun entre la population locale et ces migrants, qui deviennent des camps retranchés.

Du côté de la branche française du mouvement Pegida («Patriotes européens contre l'islamisation de l'Occident»), on ne s’y trompe pas, qui entendait organiser une manifestation anti-immigrés ce week-end, qui a été interdite, au titre de l‘interdiction de toute manifestation risquant d’entraîner potentiellement des violences. Si le FN qui parle aujourd’hui de La France apaisée sur ses affiches, semble à front renversé vis-à-vis de cette situation et de cette nouvelle extrême-droite européenne, qui lui prend la main sur l’immigration, en réalité, ce qu’il est question d’apaisé, c’est l’image ressentie du parti, voulant rassurer après les propos de Manuel Valls lui attribuant le risque d’une guerre civile en France en cas de conquête du pouvoir. Le FN ne tourne nullement le dos à ses fondamentaux tel que le combat contre l’immigré désigné comme source de tous les maux, il travaille son image mais pourrait très bien sur ce sujet apparaître localement, y compris dans des manifestations. Cette montée de l’extrême-droite en Europe et en France signe ce risque de basculement dans une violence propre à un affrontement sur le mode des communautés.

Il y a, c’est certain, un risque de basculement dans la violence intercommunautaire : si par exemple les pouvoirs publics se contentent de trouver des solutions temporaires aux problèmes. Si l’Angleterre continue de ne pas prendre ses responsabilités dans le retour des migrants dans leur pays d’origine. Si le Gouvernement ne trouve pas le moyen avec l’Union européenne d’arrêter ce flot migratoire que plus personne ne contrôle, à avoir été dans l’illusion que vouloir accueillir tout le monde n’était pas un risque. Il y a en toute chose des équilibres à respecter et lorsqu’ils lâchent, tous les risque sont engagés.

Comment identifier le moment du passage à l'acte, du basculement d'une société ? S'agit-il d'un moment instantané et imprévisible, ou est-il possible de s'appuyer sur des signaux faibles permettant de prévenir la situation ?

Les choses s’opèrent rarement sur un mode linéaire, elles basculent lorsqu’un point de paroxysme est atteint, réunissant des causes matérielles et morales fortes pour en arriver à un mélange explosif, avec des signes avant-coureurs qui pourraient être ceux que l’on voit aujourd’hui. Cela pourrait être déclenché par un fléchissement des pouvoirs publics face aux migrants, donnant l’impression d’un nouveau degré dans l’abandon des populations locales, sentiment déjà partagé par beaucoup de Calaisiens. Ce pourrait être un phénomène extérieur tel qu’une nouvelle arrivée massive de migrants donnant l’impression d’une impuissance de nos gouvernants, de l’impuissance de l’Europe, alors que c’est elle qui impose d’en haut ses règles, dans ce domaine comme dans bien d’autres.

S’il y a des manifestations fortes avec d’un côté des migrants, qui peuvent être violents et se sentent dans une certaine impunité sous le signe du soutien qu’ils reçoivent de militants dits "alternatifs", ces derniers cherchant même l’affrontement avec la police par principe ; de l’autre, il y a des habitants qui ne peuvent plus vivre normalement dans leur ville, sous un climat de tension et de violences, avec un vivre-ensemble qui a laissé la place à la défiance, ouvrant la voie à des manifestations anti-immigrés où une extrême-droite européenne type Pegida peut trouver sa place, entre discours à tendance xénophobe et recours à la violence. C’est une poudrière politique qui pourrait avoir des répercussions sur la perception de l’immigration de façon plus générale en France, opérant un recul vis-à-vis d’une situation acquise plus pacifiée.

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