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Cette excellente raison pour laquelle vous n’entendez plus parler du cauchemar de la fin du pétrole
©Reuters

Or noir à gogo

Cette excellente raison pour laquelle vous n’entendez plus parler du cauchemar de la fin du pétrole

L'industrie du pétrole s'est réunie à Londres ce mercredi 10 février pour son rendez-vous annuel. Et une conclusion émerge : le monde n'en a pas fini avec la baisse des cours pétroliers. Mais contrairement à ce que l'on pourrait penser, le déséquilibre annoncé entre l'offre et la demande est loin d'en être la raison principale.

Stephan Silvestre

Stephan Silvestre

Stephan Silvestre est ingénieur en optique physique et docteur en sciences économiques. Il est professeur à la Paris School of Business, membre de la chaire des risques énergétiques.

Il est le co-auteur de Perspectives énergétiques (2013, Ellipses) et de Gaz naturel : la nouvelle donne ?(2016, PUF).

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Atlantico : Le baril de pétrole se négocie aujourd'hui en deçà des 30 dollars, soit son plus faible niveau en 12 ans. Comment expliquer que malgré cette baisse, l'offre paraît incapable de s'adapter, notamment dans le cas des États-Unis ?

Stephan Silvestre : En premier lieu parce que la production pétrolière, et plus généralement minière, est caractérisée par d’assez fortes latences : les investissements sont engagés pour de longues périodes, notamment les infrastructures (pipelines, routes, unités de traitement…) et les exploitants doivent les amortir, même si les cours sont bas. Ensuite, parce que la concurrence fait rage au niveau mondial : à l’époque des prix élevés, la prospection a révélé de nouvelles zones pétrolifères, en particulier dans des zones éloignées des régions géopolitiquement sensibles, et les exploitants cherchent, là aussi, à amortir les coûts de prospection. Enfin, pour ce qui concerne plus spécifiquement les États-Unis, les stocks ne cessent de gonfler. Il existe des causes techniques à cette situation : trop de pipelines convergent vers Cushing (centre névralgique du raffinage américain, au nord du Texas) et trop peu en sortent en direction des zones de consommation. Ensuite, les nouveaux pétroles non conventionnels, qui sont des condensats ultralégers, ne conviennent pas aux raffineries américaines et les producteurs attendent des autorisations de l’administration pour pouvoir les exporter vers des raffineries étrangères. En attendant, les stocks gonflent. Néanmoins, la consommation américaine reste toujours largement supérieure à la production et les producteurs n’ont guère de raison de stopper l’extraction tant que le pays est importateur.

Plus largement, en quoi la notion de Peak Oil (estimant la finitude des réserves), évoquée depuis de nombreuses années paraît obsolète ? N'avons-nous pas sous-estimé les réserves pétrolières mondiales ?

La notion de peak oil a été développée dans les années 1950 par Marion Hubbert à partir d’un modèle d’exploitation d’un gisement. Elle prédit que la production commence à diminuer lorsque la moitié du réservoir est atteinte. Le problème, c’est que son extrapolation à un pays très vaste et a fortiori au monde est biaisée car elle ne tient compte ni de l’évolution des technologies d’extraction, ni de celles de prospection, ni de nombreux autres facteurs comme les progrès de la logistique ou des unités de raffinage. C’est pourquoi la durée estimée des réserves de pétrole a toujours été erronée : il y a 40 ans que l’on prédit qu’il ne reste plus que 40 ans de réserves ! En réalité, on sait exploiter beaucoup plus de gisements aujourd’hui qu’il y a quelques décennies, notamment en eaux très profondes ou dans des environnements très hostiles. On le fait aussi à des coûts plus faibles. Les taux de récupération augmentent encore grâce à de nouvelles techniques. Enfin, on sait exploiter des qualités de pétroles que l’on aurait jadis laissés sous terre (ou mer). Au final, on pourra encore exploiter du pétrole dans un siècle si besoin et la demande chutera avant l’offre, sous l’effet des solutions de substitution.

Quelles en sont les conséquences, notamment dans le cas du Moyen-Orient ? Entre le retour de l'Iran, ou l'état des réserves vénézuéliennes, l'Arabie Saoudite est-elle en train de perdre son statut d'acteur incontournable sur les marchés pétroliers ? Quelles en sont les conséquences du point de vue de l'OPEP ?

Dans l’OPEP, et sur le marché mondial, l’Arabie Saoudite a longtemps assuré le rôle d’État "pivot" (swing State). Face à la montée de l’offre (États-Unis, Canada, Chine, Brésil, Russie, Kazakhstan), elle craint en effet de perdre ce statut. C’est ce qui guide sa stratégie de cours faibles, destinée à décourager la prospection et les investissements dans les nouvelles zones. Les conséquences pour l’OPEP sont graves, puisque sa survie est en jeu. Les fortes divergences entre le nord (Iran, Irak) et le sud du golfe Arabo-persique (Arabie Saoudite, Émirats Arabes Unis, Qatar, Koweït), c’est-à-dire entre États chiites et sunnites, sont en train de tuer le principe même du cartel qui était fondé sur l’entente entre les producteurs. Quant au Venezuela, il dispose certes de gigantesques réserves, mais d’aucun moyen pour les exploiter. Il est donc inaudible dans l’OPEP, de même que les pays africains, très désunis.

Globalement, l'ampleur de la crise actuelle, sa nature, sont-elles à même de modifier les rapports de force de la géopolitique du pétrole à long terme ?

Oui, pour ces raisons, l’Arabie Saoudite est en train de chercher une nouvelle alliance avec la Russie. Il s’agit aussi de faire pression sur l’allié américain, lui-même en train de se rapprocher de l’ennemi iranien. Mais il est peu probable que cette alliance face long feu : les Chinois sauront certainement la casser. À plus long terme, les Occidentaux continueront de chercher à s’approvisionner ailleurs qu’au Moyen-Orient et le pétrole du Golfe partira de plus en plus vers l’Asie (Chine et Inde). Les États-Unis s’efforcent notamment de se libérer de la contrainte pétrolière pour pouvoir frapper les sources du terrorisme localisées en territoires sunnites. 

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