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Cette écrasante responsabilité de la France dans l’abandon du pouvoir européen à l’Allemagne
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Comme un cabri

Cette écrasante responsabilité de la France dans l’abandon du pouvoir européen à l’Allemagne

Deuxième puissance économique de l'Union européenne, la France ne semble plus exercer un fort leadership au sein de l'UE. Partout, c'est l'Allemagne qui est vue comme celle qui mène le bal à Bruxelles.

François Beaudonnet

François Beaudonnet

Après avoir été en poste à Bruxelles, François Beaudonnet est désormais correspondant à Rome pour France 2. 

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Atlantico : Aujourd'hui l'Allemagne semble exercer le principal rôle de leader au sein de l'Union européenne. Comment la France en est-elle arrivée à prendre du terrain ?

François Beaudonnet : Il est difficile de dater ce retrait car il est tout à fait progressif. Je crois que cela a commencé bien avant François Hollande, et que cela s'étend sur une dizaine d'années. Il n'y a pas de date véritablement précise, mais on peut se douter que le référendum sur le projet de Constitution européenne, en 2005, a affaibli la France. Ce que l'on voit, c'est que la faible position économique de la France, liée à son chômage de masse, fait que sa position est affaiblie sur le plan européen. Mais, c'est également lié à la politique intérieure, avec un Front national à 25% lors des dernières élections européennes, la parole du Président français au sein du cénacle européen n'en est bien sûr pas renforcée. Nous avons tout de même envoyé le premier bataillon d'europhobes au Parlement européen.

Ensuite, on peut parler d'un ensemble de choses qui constituent une lente décomposition à tout niveau. Cependant, il faut tout de même avouer que la France reste un pays qui compte énormément à Bruxelles, elle a des hauts fonctionnaires très bien placés à la Commission, la Représentation permanente (l'ambassade française à l'UE) est constituée de très bons techniciens en économie, en agriculture et dans tous les domaines importants. Mais il est vrai que cette influence s'est un peu diluée. Il s'agit d'un phénomène général : le jour où l'on enverra, par exemple, à Bruxelles un Commissaire européen qui serait un ancien Premier ministre ou quelqu'un susceptible de le devenir, cela prouvera que la France croit en l'Europe et qu'elle y envoie les meilleurs. Une stratégie adoptée par certains Etats, plus petits. Cela n'est pas une attaque contre Pierre Moscovici ou contre Michel Barnier, mais ce ne sont pas des personnalités de "premier plan" au niveau national. De la même façon, lors des élections européennes, les partis de gauche comme de droite font des choix de politicaillerie interne pour choisir les candidats, alors que certains députés devraient pouvoir être de nouveau éligibles car ils sont d'excellents connaisseurs de certains dossiers et portent la voix de la France. Les Allemands ne sont pas du tout comme ça, leurs députés européens restent en moyenne trois mandats, pendant le premier ils apprennent, lors du deuxième ils travaillent vraiment et ils transmettent au cours du troisième. Ils sont hallucinés à chaque fois qu'ils voient que tel ou tel député français, qu'importe le parti, qui est excellent dans son domaine et à qui tout le monde demande conseil, ne sera pas réélu parce que son parti a décidé de mettre quelqu'un de plus en vogue à Paris et qu'il fallait recaser même s'il est mauvais.

Toutes ces raisons font que l'influence française au niveau européen n'est plus ce qu'elle était. A cela s'ajoute, je pense, une espèce de désamour très fort, en France, pour tout ce qui est européen, et cela ne motive pas les meilleurs. A tous les niveaux, partir à Bruxelles est un peu considéré comme un exil. Globalement, il y a un perte d'influence, en partie mécanique car nous sommes aussi passés à 28, et même la deuxième puissance économique européenne voit son influence un peu diluée. Au-delà, cette perte vient aussi du fait que la France ne se donne pas les moyens d'être vraiment présente en Europe car il n'y aucun parti qui porte une parole européenne forte. Tout cela mis bout-à-bout aboutit à cet affaiblissement.

Quels sont les exemples qui illustrent ce retrait de la France au profit de l'Allemagne ? Cela est-il particulièrement lié à la gestion de la crise grecque ?

C'est vrai que l'Allemagne est le premier créancier de la Grèce, mais nous sommes le second. Il faut dire que les Allemands ont un ministre des finances qui est là depuis des années et qui est un dur, Wolfgang Schäuble. Nous, nous avons bien souvent changé de ministre des Finances, et peut-être que cela joue car l'Eurogroupe est un club un peu fermé où les gens se connaissent plutôt bien et passent des nuits ensemble à travailler, forcément ça crée des liens.

Après, il est difficile de donner des exemples précis car ce phénomène s'inscrit plutôt dans le registre du qualitatif que du quantitatif. C'est impalpable mais cela se ressent, on ne peut pas parler d'erreurs de position de la part de la France, à proprement parler.

Quelle est la part de responsabilité des gouvernements français, successifs dans ce retrait ? Par quelles décisions ont-ils perdu du terrain face aux Allemands ?

Quand Nicolas Sarkozy, par exemple, était à la tête de la présidence tournante de l'UE, en 2008, sa parole comptait énormément. C'était pour lui une priorité qui devait se transformer en moment fort : il y a eu tout un tas de crises, comme la Géorgie, qui lui ont permis de casser les codes européens et d'insuffler de la politique dans une machine qui en manque. Honnêtement, même ses détracteurs ont dû reconnaitre qu'il avait été excellent. Après, les choses se sont dégradées et ce n'était plus sa priorité quand il a quitté le poste, les relations avec les autres chefs d'Etat se sont tendus.

Ensuite, quand François Hollande est arrivé, le Président a dit des choses en France qu'il n'a pas vraiment faites en Europe : faire un plan de relance, stimuler la croissance etc. Il s'agissait surtout de petites phrases sans rien derrière. Forcément quand on dit ce genre de choses, qu'on ne le fait pas et qu'on n'essaye même pas de le faire car on sait que cela n'est pas possible, on perd en crédibilité. Il y a également toujours ce côté "nous avons gagné contre les autres" lorsque de bonnes choses sont faites, et "c'est l'Europe" lorsqu'elles ne nous profitent pas, c'est quelque chose d'assez marquant. Je n'ai pas l'impression que du côté allemand cela se retrouve, Angela Merkel semble dire la même chose à Bruxelles qu'à Berlin, tout comme Schäuble. Cela explique également cette différence car beaucoup de choses se jouent sur la confiance et la crédibilité, comme on le voit avec la Grèce, qui a vite perdu la confiance de ses partenaires en ne jouant pas le jeu. Tout ça est grandement constitué d'humains et de contacts entre les personnes.

De quelle manière le gouvernement français, et ses successeurs, peuvent-ils reprendre la main et exercer un leadership d'une importance égale à celui de l'Allemagne ?

Il faudrait déjà qu'il y ait la volonté. Pour le moment je ne pense pas qu'elle existe car l'aspect européen n'est pas une priorité, il faut en avoir envie et le souhaiter. D'ailleurs, ce que je trouve intéressant, c'est que l'Allemagne exerce un leadership, mais par défaut, ce n'est pas elle qui joue des coudes partout pour être le plus forte. Cela est dû au fait qu'il n'y a personne en face, et comme ils sont très forts, économiquement, diplomatiquement et dans leur stabilité, ils sont très présents. La France, devrait dire qu'elle en a aussi envie, et puis traduire cela en acte. Après, il s'agit de petites choses, comme pour  les ministres français d'être à l'heure lors des réunions ministérielles à Bruxelles, et prendre l'Europe au sérieux, ne pas se dire que l'Europe est une "seconde division" par rapport à Paris. A partir du moment où cela sera devenu un objectif central et prioritaire, le reste en découlera car nous sommes un grand pays avec des forces vives capables de représenter la France et ses intérêts en Europe.

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