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"Si nous ne comprenons pas qu’il faut agir sur les flux de départ, il sera trop tard à la gare de Budapest."
"Si nous ne comprenons pas qu’il faut agir sur les flux de départ, il sera trop tard à la gare de Budapest."
©Reuters

Frontière du sud de Marseille

Cette autre crise des migrants qu’on laisse Djibouti gérer seul

La France et l’Europe ont sur les bras un problème migratoire colossal mais la petite République de Djibouti porte à bout de bras une partie de ce fardeau. Le chaos politique régional (Erythrée, Somaliland, Soudan...) pousse le long de l’unique route goudronnée "civilisée" d’Addis-Abeba à Djibouti des milliers de migrants qui fuient leur pays pour rejoindre, coûte que coûte, l’Occident.

Christophe Eoche-Duval

Christophe Eoche-Duval

Christophe Eoche-Duval est Juriste et écrivain.

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Un récent séjour professionnel à Djibouti m’inspire une réflexion sur l’actualité. L’opinion, comme toujours manipulable et manipulée, s’est émue de l’affreux décès du petit Aylan sur une plage turque. Image insoutenable, mais hélas banale sur les plages de Khor Angar, côté djiboutien du détroit de Bad-El-Mandeb. Un bras de mer « large » de 30 kilomètres, qui sépare l’Afrique de la péninsule arabique.

La France et l’Europe ont sur les bras un problème migratoire colossal mais savent-ils que la petite République de Djibouti, miracle de paix civile et ethnique, porte à bout de bras une partie de ce fardeau ? Le chaos politique régional (Erythrée, Somaliland, Soudan...) pousse inexorablement tous les jours, le long de l’unique route goudronnée « civilisée » d’Addis-Abeba à Djibouti, des milliers  de migrants qui fuient leurs pays pour rejoindre, coûte que coûte, l’Occident.

Cette migration emprunte le plus court chemin, mais ô combien semé de périls : périls du désert, périls de la traite d’êtres humains qui ne dit pas son nom en péninsule arabique, périls du racket et des passeurs, liés au grand banditisme, dont les boutres surchargés naviguent sans encombre à  côté de la plus grande concentration de navires de guerre. J’ai vu des dizaines de photos de cadavres rejetés par la mer sur les plages. J’ai photographié ces migrants en file indienne surgissant sur une route en plein désert. Djibouti ne peut ni les refouler ni les retenir. C’est l’affaire de Djibouti ?  Non, c’est notre affaire, ce sera même un jour l’affaire du Maire de Marseille !

Si nous ne comprenons pas qu’il faut agir sur les flux de départ, il sera trop tard à la gare de Budapest. Quoi qu’en dise les tenants absurdes d’un « yakafaucon les refoule » ! Anachronisme  d’un distinguo entre migrants économiques et réfugiés politiques, à l’aune d’une convention de Genève dépassée, écrite en 1951 pour les dissidents de l’Est. Réalise-t-on que le réservoir humain de l’Ethiopie-Erythrée-Somalie- Soudan, c’est 149 millions de personnes, avec au moins trois pays en proie à la guerre civile ?  Vouloir les empêcher, c’est écoper la mer avec un dé à coudre. Si rien n’est fait à la racine du désordre, tout migrant somali fuyant via Djibouti sera, un jour ou l’autre, dans les rues de Marseille.

Agir en amont est évidemment une question colossale qui n’a pas été absente jusqu’ici des analyses prémonitoires des ONG en charge de coopération. Mais faute d’une vraie prise de conscience suivie d’effets et conduite avec les populations, c’est remplir le tonneau des Danaïdes, non sans des milliards saupoudrés dans le désert. N’empêche, il faut coûte que coûte fixer les Africains en Afrique car il est faux d’imaginer que, s’ils avaient un avenir paisible chez eux, ils rêveraient encore de l’eldorado européen.

CNN leur envoient des images négatives d’Europe dont ils ont conscience, mais qu’est-ce que ces désagréments face au néant ? Un projet international exceptionnel de « coulée fertile » de Nouakchott à Djibouti relève peut-être de la science fiction, mais l’histoire nous apprend que tout Jules Verne, passant pour farfelu, est vite démodé par la technologie. Or la technologie permet aujourd’hui d’apporter à ces populations un espoir de développement local.

Se montrer solidaire de Djibouti, entre autres, c’est considérer que rien ne nous désintéresse de cette frontière sud de Marseille, plutôt que d’avoir à gérer un problème insurmontable chez nous.

En attendant, il serait temps aussi de mieux comprendre l’Afrique. Il est ahurissant qu’un pays comme le nôtre, qui a prétendu à un Empire d’Afrique, soit devenu aussi méprisant à l’égard de ceux à qui on enseignait « nos ancêtres les gaulois ». Ou qu’on soit devenu aussi ignorant  des mœurs africaines ou nord-africaines, au premier rang desquelles la famille et la religion tiennent une grande place, deux valeurs dénigrées chez nous. A quoi s’ajoute l’étonnement de nos anciennes « colonies » devant le snobisme du « franglais » qui règne chez nous, les laissant orphelins de la langue de Molière. Si nous ne voulons aucun travailleur émigré algérien ou malien, nous n’avons qu’à nous en prendre  au général de Bourmont ou au capitaine Marchand, qui ont hissé le drapeau tricolore au nom de nos régimes successifs.

Les Français doivent assumer leur histoire, comme certains responsables politiques doivent assumer d’avoir défendu une Algérie française. Mais en même temps, il faut comprendre que la rencontre entre l’offre (de main d’œuvre étrangère, pour faire vivre sa famille au pays) et la demande (patronale française) doit se faire dans l’esprit d’un retour au pays, car la France n’est plus une terre d’immigration. Or depuis des décennies notre système de droit du travail et surtout de la sécurité sociale contraignent les travailleurs étrangers à s’installer durablement, alors qu’ils ne demanderaient qu’à retourner chez eux, où ils sont « riches chez les pauvres » quand chez nous ils sont voués à n’être que des pauvres (assistés) chez les riches (de moins de moins, à cause de la pression fiscale). Un seul exemple de notre illogisme: pourquoi ceux qu’on appelle les « chibanis » sont-ils obligés à mourir en foyers de SONACOTRA en France pour toucher leur retraite, alors qu’ils feraient vivre des parents chez eux avec leur pension ? Toute notre législation doit être revue de fond en comble à l’aune d’une migration de passage, CDD sans famille, rendant sereine la problématique de migration, au lieu de la crisper en termes de résidence de longue durée, voire définitive, et donc en termes d’assimilation ou d’intégration ?

Quant aux jeunes Français, un service civique « francophonie » à l’étranger serait des plus formateurs pour renouer le fil de l’amitié qui s’est tissée il y a plusieurs siècles avec une moitié du continent africain et d’autres pays sur tous les continents.

Quel progrès tirerait la France de faire de Djibouti, en autres, un nouveau Pondichéry ?  C’est à dire bientôt plus qu’un souvenir où le monument aux morts de nos anciens combattants ne sera même plus compris, de part et d’autre ? 

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