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Ces Français qui découvrent pendant le confinement qu’ils ont moins d’amis qu’ils le croyaient
©Amy Osborne / AFP

Distanciation sociale

Ces Français qui découvrent pendant le confinement qu’ils ont moins d’amis qu’ils le croyaient

Selon de nombreuses études, les nouvelles normes de sociabilités montrent que la fidélité en amitié a malheureusement tendance à s'estomper. Au regard de l'impact de la crise du coronavirus, les réseaux sociaux sont-ils à l'origine d'une distanciation sociale et émotionnelle dans nos sociétés modernes ?

Michel Fize

Michel Fize

Michel Fize est un sociologue, ancien chercheur au CNRS, écrivain, ancien conseiller régional d'Ile de France, ardent défenseur de la cause animale.

Il est l'auteur d'une quarantaine d'ouvrages dont La Démocratie familiale (Presses de la Renaissance, 1990), Le Livre noir de la jeunesse (Presses de la Renaissance, 2007), L'Individualisme démocratique (L'Oeuvre, 2010), Jeunesses à l'abandon (Mimésis, 2016), La Crise morale de la France et des Français (Mimésis, 2017). Son dernier livre : De l'abîme à l'espoir (Mimésis, 2021)

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Atlantico.fr : Comment et pourquoi les Français se rendent-ils compte qu'ils ont moins d'amis qu'ils ne l'imaginaient ?

Michel Fize : C’est dans l’épreuve, dans l’adversité que l’on reconnaît ses amis. Cet adage prend aujourd’hui tout son sens avec l’épidémie de coronavirus. On le sait, l’adversité ruine souvent – c’est même une tradition comportementale enracinée - nombre de relations que l’on croyait « amicales ». La situation se complique à présent avec la « distanciation sociale » imposée, qui est à la fois une distanciation familiale, amicale, professionnelle. Impossible de voir ses amis, alors a fortiori de s’en faire de nouveaux ! Car la menace épidémique est sérieuse, tant il est vrai que le virus frappe aveuglément, massivement cependant. 

Les Français ont peur, une peur aggravée par la médiatisation extraordinaire – l’on pourrait dire inédite – d’un phénomène social « hors-normes ». Ils tentent alors de se protéger du mieux possible, « enrageant » par exemple contre celles et ceux – fussent-ils des amis - qui ne respectent pas les « gestes-barrière ». Chacun peut en effet avoir le sentiment de « risquer sa peau » à chaque instant (l’aveuglement, l’imprévisibilité dont je parlais plus haut). D’où un repli sur soi, un isolement venant générer un fort sentiment de solitude. Une étude américaine récente, publiée par Vox (22/04/20) montre que ce sentiment frappe plus encore les « millénials » que les « baby-boomers ». 30 % des premiers déclarent se sentir seuls « souvent » ou « toujours » contre seulement 16 % des seconds. On sait par ailleurs que les écoliers, collégiens et lycéens français souffrent beaucoup du confinement parce qu’il les éloigne de leurs copains et copines. D’où leur hâte à vouloir rentrer en classe.

Mais l’isolement social n’a pas attendu le coronavirus pour s’installer dans nos sociétés hyper-individualistes. Les liens sociaux se sont distendus (il existe toute une littérature sur le sujet), les occasions de rencontres raréfiées, ce qui explique le succès des sites de rencontre sur internet, devenus une nouvelle norme sociale. Je dis bien « norme » car il y a un demi-siècle encore, au temps où les gens se parlaient un peu partout, une inscription à un site de rencontre était jugée pratique honteuse (comme être réformé du service militaire).

Par définition, les amitiés sont rares et donc précieuses. Mais n’imaginons surtout pas un « temps d’avant » où elles auraient été plus nombreuses, plus faciles, qu’aujourd’hui. Les amitiés se sont toujours comptées sur les doigts d’une main. Il est donc conseillé de ne pas perdre de temps. Les premières amitiés (les seules parfois) se nouent sur les bancs de l’école, du collège, du lycée ou de la fac. Et il semble bien que, plus le temps passe, plus il soit difficile de se forger de nouvelles amitiés. Le milieu professionnel moderne est un lieu de compétitivité, pas d’amitié. L’amitié est donc plus rare dans nos sociétés où l’on coure de tous côtés. Restent les activités sportives, récréatives, pour faire parfois de belles rencontres. Pour le reste, demeure le hasard : « parce que c’était lui, parce que c’était moi », disait Montaigne de son ami La Boétie. Une chose est sûre, la suroccupation des gens, la quête effrénée de la performance, la fatigue, sont autant d’obstacles sur la route de la « construction amitiaire » (excusez le néologisme). Et prenons garde aux « faux amis » : quand un collégien parle de ses « amis », il parle généralement de ses copains. Quant aux amis facebook, on sait ce qu’il en est : ils n’ont souvent que le vernis de l’amitié.

Les réseaux sociaux sont-ils à l'origine d'une distanciation sociale et émotionnelle dans nos sociétés modernes ? En sont-ils la seule cause ? Quel impact cela peut-il avoir sur les liens d'amitié ?

Les réseaux sociaux, qui peuvent être fort utiles, en matière d’éducation par exemple – c’est tout de même le numérique qui a permis d’assurer la « continuité pédagogique » pour un nombre conséquent d’élèves confinés pour cause de coronavirus –, se révèlent au contraire fort « enfermant » en de nombreux autres domaines. L’échange numérique en effet est d’abord une rencontre avec soi-même, une quête d’identité personnelle. L’autre vous fait seulement d’abord exister, il est le témoin de votre vie. Les plus jeunes rivalisent ainsi d’imagination pour attirer l’attention. Mais, soyons clairs, pour eux, comme pour les adultes en mal relationnel (timides par exemple dans la « vraie vie »), l’échange virtuel est utile, salutaire même. Pour les autres, le « virtuel » ne tue pas nécessairement le « réel ». Quand on a beaucoup d’échanges sur le net, il n’y a pas de fatalité à ce qu’on n’en ait plus du tout dans la vie réelle : ils peuvent être moins nombreux, c’est tout.

Nous sommes entrés dans l’ère nouveau de la dé-matérialisation, synonyme de dés-humanisation. Nos relations deviennent techniques. Plus personne au bout du fil – d’ailleurs il n’y a plus de fil ! Nous sommes sommés de répondre aux « formulaires en ligne ». Même les numéros spéciaux, les 0800 et quelque chose, semblent aujourd’hui « se faire la malle ». C’est dire combien l’homme disparaît de l’horizon quotidien.

Les réseaux sociaux participent eux-mêmes d’un processus de dés-émotionnalisation. L’anonymat a ouvert la porte aux dés-amités. Injures, insultes, harcèlements fleurissent sur la toile. Plût au Ciel que l’amitié ne soit pas une affaire du passé !

Est-ce mieux dans la vraie vie ? Services publics en tête, c’est le règne de la machine. Les guichets se ferment les uns après les autres, les distributeurs mécaniques (de billets par exemple) sont eux-mêmes frappés : un comble ! Plus question d’adresser un sourire à la guichetière, d’espérer s’en faire une amie peut-être, il n’y a plus de guichetière. Dans les supermarchés, les caisses automatiques concurrencent désormais caissières et caissiers … mais l’on peut toujours s’essayer à saluer la machine, elle vous répondra peut-être comme le GPS de votre voiture ! (voir à ce sujet mon petit livre publié sur Amazon : « C’était l’bon temps : c’était vraiment mieux avant »).

La crise du coronavirus, va-t-elle créer de nouvelles normes sociales ou approfondir une tendance déjà présente ? Faisons-nous face à un bouleversement sociétal d'ampleur au cours duquel les fondements de l'amitié seraient remis en question ?

Nos sociétés hyper-individualistes, inquiètes, sont des sociétés à « sociabilités réduites ». Le contact avec l’autre est un contact difficile, rejeté bien souvent. Il y a longtemps – observation d’usager – que les voyageurs des transports en commun ne se parlent plus – sauf quelquefois pour s’invectiver. C’est « transport sans paroles ». Il y a longtemps que, dans les rues des grandes villes, les passants qui se croisent ne se saluent plus. Le coronavirus n’a manifestement rien changé à la chose, bien au contraire. Se tenant à présent, en plus, dans la « distanciation sociale », les piétons avancent visage fermé, l’air grave, sans dire un mot à quiconque. Impression surréaliste dans des villes aujourd’hui vides de tous bruits, si ce n’est celui des oiseaux. Bien sûr, il y a le rituel du 20 heures, chaque soir. Depuis leur fenêtre, leur balcon, les gens applaudissent, pour le personnel soignant en guerre contre l’épidémie. Moment d’émotion autant que de solidarité. Confinés le jour, les gens reviennent ainsi au monde : une manière, comme dit précédemment, de se sentir exister, de susciter l’attention des téléspectateurs devant leur écran. Ils applaudissent (pas tous – une enquête montrerait sans doute qu’ils ne sont pas aussi nombreux qu’on le dit à leurs fenêtres. Qu’importe, on peut être solidaire sans adhérer au rituel). Les gens applaudissent, d’abord pour s’émouvoir, c’est humain. Par solidarité aussi qui, je crois, est sincère.

Pendant ce temps, les violences intra-familiales enflent. Les hommes n’ont jamais autant frappé leur conjointe que depuis le début du confinement : plus de 80 % en un mois, dit-on. Les parents frappent leurs enfants et, dans la foulée, leurs animaux de compagnie. Les comportements alcooliques, seuls chez soi ou en petit groupe dehors, se multiplient.

Cependant, à côté de ces sociabilités « négatives », il y a toutes les solidarités positives. Dans les immeubles, les voisins s’entraident, les plus jeunes font les courses des plus âgés. Les entreprises se reconvertissent en fabricantes de masques. Les livraisons à domicile se multiplient. Les collectivités locales, si vilipendées naguère par le nouveau pouvoir présidentiel, se retrouvent partenaires de l’Etat, porteurs d’initiatives, montrant ainsi que la démocratie est l’affaire de tous, la décision la responsabilité de chacun. La « décentralisation politique » pourrait être l’avenir de notre vie publique, préfigurant la fin de notre République monarchique. Au plan économique, les choses pourraient aussi bouger. D’abord, bien sûr, il faudra contrer la crise, éviter une nouvelle explosion du chômage, la fermeture des entreprises.

Qu’adviendra-t-il au plan relationnel ? L’entraide se perpétuera-t-elle ? Verra-t-on autant de compassion pour les personnes âgées, qui auront payé un lourd tribut à l’épidémie : déjà plus de 8 000 victimes en EPHAD ? 

La crise sanitaire, marquée par le confinement, est pour tous un mauvais moment à passer. Les Français n’auront-ils pas envie, dans « le monde d’après », de l’oublier pour revenir à leurs sociabilités d’avant la crise ?

Une seule certitude. Arrivera probablement, comme tout toujours, ce que personne n’aura prévu !

Michel Fize a publié récemment "L'Ecole à la ramasse, l'Education nationale en faillite", aux éditions de L'Archipel, 2019.

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