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Ce répit économique que l’Europe fragilise en n’ayant toujours pas compris ce qui lui était arrivé en 2008 et depuis
©Capture écran France TV

Mémoire courte

Ce répit économique que l’Europe fragilise en n’ayant toujours pas compris ce qui lui était arrivé en 2008 et depuis

La crise économique semble enfin offrir un répit au continent européen. Dans ce contexte favorable, il est à noter que le déficit budgétaire moyen est de 1,1% ce qui est loin de notre 2,9% qui nous place, hélas, en avant-dernière place de ce classement important.

Jean-Yves Archer

Jean-Yves Archer

Jean-Yves Archer est économiste, spécialisé en Finances publiques. Il dirige le cabinet Archer, et a fondé le think tank économique Archer 58 Research.
 
Né en 1958, il est diplômé de Sciences-Po, de l'ENA (promotion de 1985), et est titulaire d'un doctorat en Economie de l'Université Paris-I Panthéon-Sorbonne.
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La France est toujours sur la ligne de crête du décrochage et le risque de voir l'année 2018 être tendue au plan budgétaire n'est pas une chimère de ceux que le Général de Gaulle aimait à nommer " les pisse-vinaigre " mais bel et bien une forte probabilité.

D'évidence, la crise économique a été un douloureux mélange entre des tendances à long terme ( économie d'endettement : " overdraft-economy " ) et des circonstances, des facteurs déclencheurs plus ou moins impromptus. Avec plusieurs années de recul, que pouvons-nous retenir de ce croisement entre crise et circonstances ?

Tout d'abord, un point est acquis : l'explication causale de la crise de 2008 continuera de diviser car les économistes et le monde financier n'accordent pas le même paramétrage explicatif aux évènements. Là où Christine Lagarde a parlé à plusieurs reprises de " thrombose " du système ( par référence à la défiance largement répandue existant sur le marché interbancaire ) d'autres ont estimé que l'onde de choc était absorbable. Telle fût d'ailleurs longtemps la position de Marc Ladreit de Lacharrière, ancien actionnaire de référence de l'agence de notation Fitch. 

En fait, il y a eu collision entre un surendettement spéculatif des ménages ( sub-primes ) et une décision déraisonnable de lâcher Lehman Brothers en sous-estimant les méandres induits par la titrisation. 

C'est donc la rencontre entre l'inversion d'une dynamique haussière sur un segment de l'immobilier et la diffusion plus large que connue et donc anticipée de l'outil de titrisation.

Un deuxième point est acquis et semble similaire à la situation de 1929. Ici, il convient de citer Pierre-Antoine Delhommais ( Le Monde dans son édition des 6 et 7 septembre 2009 ) : " Reste à savoir pour quelles raisons la catastrophe totale a pu être évitée. Difficile à dire lorsqu'on sait que, quatre-vingts ans plus tard, les économistes ne savent toujours pas très bien comment l'économie mondiale avait basculé ainsi dans le vide. Chacun continue de proposer ses explications selon son école de pensée, ce qui a fait dire à Barry Eichengreen que la crise de 1929 constitue " le test de Rorschach " de la macroéconomie. Il n'y a pas d'accord sur les causes de la Grande Dépression, mais il existe un consensus sur les grandes erreurs de politique économique qui furent commises à l'époque, avec pour effet d'aggraver l'état du malade. Et qui n'ont pas été reproduites en 2008 ". Sur le fond, en 2009, tout paraissait clair.

Mais depuis, huit années plus tard, est-on dans le réel si l'on énonce qu'aucune grande erreur de politique économique n'a été commise ?

Loin de vouloir stigmatiser tel ou tel pour le plaisir de la critique gratuite, force est de constater que les dirigeants, pris collectivement, ont additionné des risques et contribué à jeter de l'essence sur le brasier.

Si la règlementation bancaire a effectivement été durcie ( Bâle III ), au moment où Paris s'apprête à accueillir l'EBA ( l'autorité de régulation bancaire ) extirpée de Londres, de nombreux économistes et praticiens s'accordent pour conclure que les nouvelles normes de fonds propres ont contribué à une contraction du crédit sur la période 2009 à 2013.

Ce "credit-crunch" a été stigmatisé à plusieurs reprises par l'ancien Gouverneur de la Banque de France, Christian Noyer, et il n'a été endigué que par la survenue de la politique monétaire accommodante impulsée par le président Mario Draghi, tranchant ainsi avec l'aveuglement textuel préalable de Jean-Claude Trichet.

Même si le " quantitative easing " donne parfois le vertige ( voir le triplement de la taille du bilan de la BCE ), il a été un des soutiens de la demande alors que la zone euro, n'en déplaise à l'analyse d'alors de François Hollande et de son matraquage fiscal, était en bas de cycle et au bord de la dépression d'ensemble.  

Du fait de la crise, l'Europe s'est éloignée de la feuille de route savamment élaborée par " le processus Lamfalussy ".

De surcroît, il est légitime de s'étonner des résultats lénifiants des " stress tests " bancaires qui ressemblent parfois à l'école des fans de Jacques Martin ( où tous les candidats sortaient gagnants ) alors que l'on apprend que l'Italie détient plus de 370 milliards d'euros de créances douteuses et que ce beau pays peut, à son corps défendant, devenir le volcan de la zone euro.

Aujourd'hui, nous sommes probablement à la veille d'une guerre des monnaies du fait des réserves de change de la Chine et de ses ambitions quant à l'internationalisation prochaine de sa monnaie.

L'absence de concertation mondiale sur la question centrale de la gestion des monnaies ( sous-évaluation du yuan, incertitudes sur le dollar, plus récemment mouvements sur le yen dans le cadre des abenomics de Shinzo Abe, etc ) est un vrai défi pour le G20 tout autant qu'un retour à une normalisation – sous conditions – de nos rapports avec la puissante Russie.

La gestion surprenante de certains dossiers-clefs au plan européen ( comme par exemple la taxation des GAFA ) n'invite pas à l'optimisme. Cette bureaucratie est décidément dans l'ornière et la Commission Juncker se verra stigmatisée pour ses torpeurs par l'Histoire.

Sa démarche globale est tomenteuse au point d'être réfractaire à un bilan d'étape qui serait un atout démocratique collectif.

La question des déficits publics demeure un sujet et hélas la méthode précipitée et hasardeuse du rabot reste un outil privilégié contrairement à un outil prisé dans le privé : à savoir un épluchage méthodique et pertinent du type de celui qu'autorise la méthode BBZ : budget base zéro.

Le BBZ n'a jamais été tenté en France : étant donné notre score et notre titre de champion du monde de la dépense publique, il pourrait être fructueux de l'appliquer, à titre d'expérimentation, dans un ministère.

Pour l'heure, tout le monde a compris que la croissance est notre planche de salut. Grâce à elle, les rentrées fiscales s'améliorent et le président Macron peut tenir ses engagements.

Traitant de croissance, je souscris volontiers à l'analyse de l'économiste nippon Kenechi Ohmae ( 1985 : Triade power ) qui fait référence aux trois blocs : Amérique du Nord ( Etats-Unis et Canada ), Europe occidentale (UE et Suisse et Norvège) et pour l'Asie : Japon et Corée du Sud et qui les implore de prendre une initiative de croissance commune (Politique de la mer ?).

La Chine en était exclue à l'époque et si désormais, il serait opportun d'imaginer l'y faire figurer, chacun connait les réticences de ce pays pour des initiatives publiques transnationales. Mais là encore, l'économie bleue pourrait être un objectif commun.

Au total, l'ensemble de circonstances rappelé ici a compliqué la crise plus qu'il n'a aidé à la résoudre : il y a eu une sorte de jeu de mistigri entre les pays, entre les créanciers et les débiteurs, entre les laissés-pour-compte et les gouvernements soi-disant à leur écoute. Mais au total, bien des questions n'ont pas trouvé de vraies réponses. Non pas qu'il n'y ait pas eu volonté de compromis mais trop souvent la sphère publique a cédé à des interventions diverses, de type lobbying.

Dans un article ( consacré à Charles VIII, paru dans la Revue des Deux Mondes de Janvier 1959 ), Emmanuel Berl a su écrire avec lucidité : " L'Europe, depuis le haut Moyen-Age, constitue un ensemble vivant, fût-ce à l'insu des peuples qui la composent et des maîtres qui la gouvernent. La communauté de destins, entre ses nations, a toujours dominé, de loin, leurs rivalités qui restent superficielles, même quand elles sont inexpiables. Il suffit de considérer les concordances chronologiques pour voir que ces pays rivaux ont connu ensemble la prospérité et la pénurie, la grandeur et la misère et que le malheur des uns a bien rarement fait le bonheur des autres ".

Oui, ce sont bien dans les séries longues chères à Fernand Braudel que nous devons apprendre à nous situer et à détecter notre question majeure : comment va évoluer l'Europe après les élections allemandes et le raidissement des pays de l'Est. Il y a, en Europe une crise de la délibération et de la décision collective. Deux piliers indispensables à l'exercice d'une vraie démocratie selon le Doyen Maurice Hauriou. Deux piliers face à l'inertie !

Dès lors, nous sommes confrontés à trois points ordonnancés avec talent par l'Histoire : tout d'abord, disposant d'une monnaie unique, nous ne formons pas une zone monétaire optimale. Puis, nous n'avons pas de statuts communs aisément révisables pour cet ensemble ( blocages des refontes des Traités ). Enfin, nous voulons aller vers la convergence mais – revenus dans nos capitales respectives – faisons le maximum pour bâtir des dérogations. A quand une harmonisation simple de la TVA et de l'impôt sur les sociétés en zone Euro ?

Le propos d'Emmanuel Berl et sa profonde lucidité historique nous amène à l'énoncé de notre conclusion : dans l'Europe de demain, les circonstances seront des occasions pour les forts et des excuses pour les faibles. Si l'Allemagne et son hinterland quitte le bateau ivre pour rejoindre les rêves de la Mitteleuropa, nous l'aurons bien cherché à force d'incapacités à travailler sérieusement ensemble.

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