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Ces surprises qui risquent de marquer le résultat des élections allemandes le 24 septembre
©Reuters

Disraeli Scanner

Ces surprises qui risquent de marquer le résultat des élections allemandes le 24 septembre

Lettre de Londres mise en forme par Edouard Husson. Nous recevons régulièrement des textes rédigés par un certain Benjamin Disraeli, homonyme du grand homme politique britannique du XIXè siècle.

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Benjamin Disraeli (1804-1881), fondateur du parti conservateur britannique moderne, a été Premier Ministre de Sa Majesté en 1868 puis entre 1874 et 1880.  Aussi avons-nous été quelque peu surpris de recevoir, depuis quelques semaines, des "lettres de Londres" signées par un homonyme du grand homme d'Etat.  L'intérêt des informations et des analyses a néanmoins convaincus  l'historien Edouard Husson de publier les textes reçus au moment où se dessine, en France et dans le monde, un nouveau clivage politique, entre "conservateurs" et "libéraux". Peut être suivi aussi sur @Disraeli1874

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Londres, 
Le 17 septembre 2017
 
Mon cher ami, 
 
Je suis allé rendre visite, cette semaine, à l'une de mes vieilles connaiisances munichoises. J'étais en Bavière pour un séminaire, qui se tenait à Garmisch, sur l'avenir de l'euro. Au retour, j'ai fait une halte dans la capitale bavaroise, pour dîner avec mon ami Erich, qui pratique le soir la cuisine, en amateur, avec autant de réussite que la profession médicale dans la journée. Une fois mangées les paupiettes les plus finement fourrées que j'ai jamais goûtées, mon hôte a ouvert en mon honneur un Barolo comme lui seul sait les dénicher. Nous avons dégusté cette merveille en imaginant ce qui va se passer dimanche prochain, lors des élections au Bundestag. Erich est un très bon baromètre en même temps qu'un analyste perspicace. Il vote habituellement pour le SPD. Je l'ai senti très sceptique, cette fois, sur la possibilité, pour le parti de Willy Brandt et Gerhard Schröder, de dépasser les 20%. 
 
Le SPD passera-t-il sous la barre des 20%? 
 
J'ai fait répéter à Erich ce qu'il venait de dire: 20%? C'est très faible pour l'un des deux piliers de la Grande Coalition. Il y a vingt ans, Gerhard Schröder avait frôlé la barre des 40%. On serait à la moitié. Erich possède une vision très précise de ce qui devrait se passer; et elle m'a sorti de l'engourdissement où plonge tout observateur de l'actuelle campagne électorale allemande, au cours de laquelle, comme à son habitude, Angela Merkel s'ingénie à tuer les débats: "Les deux partis au pouvoir, la CDU de Madame Merkel, et le SPD, qui fait provisoirement campagne contre la Chancelière, vont dégringoler de six à sept points, pense Erich. J'ai le sentiment, ajoute-t-il, que les chrétiens-démocrates s'arrêteront à 33/34% tandis que pour le SPD, cela les fera arriver à 18%. C'est normal, le pays les rend responsables, ensemble, de la manière dont a été mené l'accueil des réfugiés. Les Allemands, si nombreux à s'engager pour facil:iter l'installation de centaines de milliers de personnes, depuis l'automne 2015, ont peu apprécié la manière dont Madame Merkel est devenue muette dès que les difficultés ont surgi. Elle avait proclamé la générosité allemande, refusé à la police tout ralentissement du rythme des entrées; et puis elle a comme disparu, lorsque des femmes ont été violées, des meurtres commis et même des attaques terroristes déclenchées. Les Allermands ont parfaitement fait la part des choses, entre l'immense majorité des réfugiés pacifiques et les individus moins recommandables, qui ont profité de l'ouverture des frontières pour se faufiler en Allemagne. Le SPD est cependant considéré comme absolument solidaire de Madame Merkel sur cette question et donc il chutera autant qu'elle. Cela fera encore plus mal..".  Mais alors, lui demandai-je, qui va profiter de ces glissements de l'électoat? Erich est catégorique: "C'est l'AfD (Alternative für Deutschland). Ils vont attirer à eux le peu d'électorat populaire que gardait encore le SPD. Pour beaucoup de vieux militants, sy,ndicalistes  ou sympathisants du parti, le patronat allemand a voulu casser encore plus le dialogue entre partenaires sociaux en encourageant la Cjhancelière à faire venir massivement une main d'oeuvre très bon marché". 
 
L'Alternative für Deutschland  deviendra-t-il le troisième parti d'Allemagne? 
 
Erich et moi sommes progressivement tombés d'accord sur un scénario qui risque de surprendre bien des observateurs dimanche prochain 24 septembre au soir. Rendez-vous compte, la "Grande Coalition", actuellement au pouvoir, n'est plus garantie. Les deux grands partis couvraient les deux tiers de l'électorat, ils pourraient, cette fois, avoir du mal à dépasser la barre de la majorité absolue. Quant à l'AfD, Erich l'imagine à 15%, installé solidement en troisième position et, de fait, talonnant le SPD.. 
 
J'ai longuement réfléchi, sur le chemin du retour, à ce que m'avait dit Erich, que j'ai rarement vu se tromper en matière de pronostic électoral. Ce qui m'a encore plus surpris, c'est le fait qu'il m'avoue - nous nous connaissons depuis plus de vingt ans - qu'il pourrait voter pour la CSU, les chrétiens-sociaux, l'allié bavarois de Madame Merkel. Il le fera sans doute, par raison, au moment où même les chrétiens-sociaux bavarois sont menacés d'être débordés sur leur droite. Je n'ai pas charrié Erich, comme j'aurais pu le faire en d'autres occasions: il était si sérieux en me déroulant son raisonnement. Lui qui avait trouvé, lorsqu'il faisait ses études à Berlin-Ouest dans les années 1970, Willy Brandt trop à droite, finissait, quarante ans plus tard, par accepter le vieil adage de Franz Josef Strauss, "le taureau de Bavière", pour qui "il ne devait rien y avoir à droite de la CDU". 
 
Mon cher ami, nous en avons souvent parlé ensemble: Angela Merkel représente une profonde rupture dans l'histoire politique de la République Fédérale d'Allemagne, précisément parce qu'elle a abandonné la vieille maxime de Franz Josef Strauss. Cette fille d'un pasteur compagnon de route du parti communiste est-allemand, a fait progressivement glisser son parti du centre-droit vers le centre-gauche. L'accueil massif des réfugiés a été décidé par elle contre la volonté de la CSU bavaroise. Et si mon ami Erich a raison, l'AfD fera quatre à cinq points de plus que les Libéraux du FDP ou "Die Linke", le parti socialiste issu de l'ancien parti communiste est-allemand. Quant aux Verts, ils devraient être encore plus loin derrière. 
 
Angela Merkel peut rester indiférente à ce qui se passera, si tels sont bien les résultats qui sortent des urnes dimanche prochain. Elle se préserve un dernier mandat à la tête du gouvernement allemand. Paradoxalement, ce n'est pas vers l'AfD qu'ira le plus grand nombre d'électeurs chrétiens-démocrates refusant de voter pour elle cette fois mais vers les libéraux, qui deviendront ainsi un allié possible dans une coalition gouvernementale. C'est le SPD qui va subir la plus forte hémorragie vers le parti populiste, anti-immigrationiste, anti-musulman,; anti-euro et russophile qu'est l'Alternative für Deutschland. Le SPD risque de connaître une nouvelle hémorragie de son électorat populaire. Et l'Allemagne pourrait connaître le 24 septembre un décrochage de l'électorat ouvrier vers un parti populiste à l'instar de ce qui s'est passé ailleurs en Europe. 
 
Erreur stratégique du SPD en se faisant représenter par Martin Schulz
 
Ne nous trompons pas. Si vous additionnez dimanche prochain les voix de la CDU, du SPD, des Verts et des Libéraux, les quatre partis de la vieille République Fédérale, vous arriverez sans doute à plus de deux Allemands sur trois. Le consensus libéral reste solide, d'autant plus que les chrétiens-démocrates ont abandonné le conservatisme qui avait caractérisé le pays jusqu'à la fin des mandats d'Helmut Kohl en 1998. Madame Merkel pourra être reconduite à la Chancellerie avec deux ou trois de ces quatre partis dans sa coalition gouvernementale. Pour autant, elle n'aura pas la partie facile. Je serais prêt à parier que les chrétiens-sociaux bavarois vont se raidir. Et puis l'AfD, si elle est forte, plus forte que ce que disent les sondages (qui la placent plutôt à 11-12%), fera feu de tout bois: nouvelle crise de la zone euro; difficulté d'intégration de certains migrants; montée des tension entre les communautés musulmanes turcophones et arabophones etc....
 
Je dois vous dire, pour finir, que je ne comprends plus ce que fait le SPD. Comment a-t-il pu choisir pour l'emmener à la bataille des élections parlementaires un ancien président du Parlement européen? Non bachelier, libraire de profession dans une petite ville de la région d'Aix-la-Chapelle, Martin Schulz n'a pourtant plus rien d'un homme proche du peuple par l'idéologie qu'il défend. Je me souviens de ce trajet en train effectué à quelques sièges de lui dans un wagon presque vide où j'avais tout loisir de l'écouter incognito. C'était au printemps 2016. Je l'avais entendu épancher devant ses collaborateurs, pendant une heure et demi, sa mauvaise humeur de président du Parlement Européen rendant l'égoïsme des Etats-nations responsable de tous les blocages de l'Europe. 
 
Depuis les années Schröder, le SPD ne cesse de perdre son électorat populaire, élection après élection. Et on se propose de le faire mener par un homme qui récite, dans un psittacisme achevé, le catéchisme des libéraux mondialistes?  Pour chasser Angela Merkel de la Chancellerie, il faudrait un grand programme conservateur ou un véritable programme social-démocrate, protecteur des intérêts de la société allemande. L'Allemagne qui est le pays qui a le mieux profiter de la mondialisation en Europe, est aussi celle qui, aujourd'hui encore, sécrète le plus largement un programme libéral. Mais la société allemande n'est pas complètement épargnée par la montée des inégalités ni le décrochage d'une partie de la population. On observe un accroissement des écarts de revenus depuis que Gerhard Schröder a d'une part fait baisser la fiscalité sur les plus-values issues de la cession d'actions et d'autre part introduit compression salariale et multiplication des emplois précaires. Depuis le départ de Gerhard Schröder du pouvoir, en 2005, le SPD n'a rien remis en cause: il assiste, impuissant, à son propre déclin, un peu comme François Hollande tout au long de son quinquennat. 
 
Bien entendu, mon cher ami, si mon pronostic est erroné, je m'empresserai de vous offrir, pari perdu, de ce merveilleux vin du Piémont bu chez mon ami Erich. En attendant, je vous souhaite une bonne semaine.  
 
Votre très dévoué Benjamin Disraëli

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