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Dans la tête d'un meurtrier
Dans la tête d'un meurtrier
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Bonnes feuilles

Ce qui se passe dans la tête d'un meurtrier : de l’envie sexuelle à l’action mortifère

Un jour, sans raison, alors qu'il est encore adolescent, Didier poignarde sauvagement sa voisine. Jugé irresponsable, imprévisible et extrêmement dangereux, il est interné. Dix ans plus tard, il demande à rencontrer un psychanalyste... Extrait de "Psychanalyse d'un meurtrier", de Gérard Bonnet, publié aux éditions Payot (1/2).

Gérard  Bonnet

Gérard Bonnet

Gérard Bonnet est psychanalyste, membre de l’Association française de psychanalyse. Il dirige à Paris l'Ecole de propédeutique à la connaissance de l'inconscient (EPCI) qui propose depuis de nombreuses années un enseignement et une formation à destination des praticiens comme du grand public.

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Depuis ses origines, l’analyse fait en sorte de ne pas prendre directement en compte le symptôme : il est là, évident, insistant, mais la plupart du temps, on s’efforce de donner la priorité à l’association libre et à l’écoute flottante, en attendant le moment où il pourra passer au second plan et céder la place à des expressions moins lourdes et moins coûteuses, auquel cas il devient possible d’en repérer plus directement la signification. Dans le cas présent, il fallait d’abord repérer en quoi consistait le véritable symptôme de Didier. Je rappelle qu’il souffrait depuis sa petite enfance de troubles en tous genres, et l’internement en hôpital psychiatrique n’avait rien fait pour arranger les choses. Pour ma part, après tout ce temps d’analyse, il est devenu clair que le symptôme principal de Didier, celui qui permettait de rejoindre sa problématique propre, c’était d’abord le meurtre qu’il avait commis et tout ce qui s’était passé dans son sillage1. Quoiqu’il ait pu dire ou faire pendant les longues années de son enfermement, pendant tous ces mois d’analyse, cet événement demeurait toujours présent et insistant pour lui d’une façon impérative, attestant s’il en était besoin qu’il restait comme un acte indélébile au coeur de sa problématique. Non pas seulement parce qu’il était difficile à oublier, que ce soit par lui ou par son entourage, mais parce qu’il constituait le reflet le plus fidèle et le plus révélateur des conflits dont il était habité, en même temps que le lieu principal d’inscription de ses désirs enfouis.

Il fallait donc à la fois l’avoir constamment à l’esprit, et ne jamais l’aborder vraiment de front. L’exercice était d’autant plus délicat qu’il s’agissait d’un symptôme considéré comme dangereux, n’excluant pas la récidive, ce qui supposait qu’on prenne à contre-pied la préoccupation générale. Tel est pourtant l’impératif qui l’a emporté dans l’analyse tout le temps où cela est apparu nécessaire et souhaitable pour le patient lui-même. Pourtant, compte tenu de la tournure que prenaient les séances à la fin de la période précédente, j’ai acquis la conviction à un moment donné qu’il devenait nécessaire de m’intéresser directement au passage à l’acte pour lui-même. Non plus pour dissiper mes craintes, comme cela aurait pu être le cas au début de nos rencontres, ou pour assouvir une certaine curiosité, mais pour sortir de l’atmosphère de répétition mortifère qui tendait à s’installer. Tant qu’il se dérobait à cette approche directe, il restait impossible de faire émerger ce que Didier avait vraiment dans la tête au moment où il avait frappé dans cet état semi-crépusculaire qui s’apparentait selon ses propres dires à un rêve.

Cette nouvelle étape s’est trouvée facilitée lorsqu’il eût surmonté les terreurs éprouvées lors de ses premières permissions et une fois démenties ses appréhensions à retourner dans son village ainsi qu’au domicile familial. Il se décide alors à prendre des cours par correspondance, à faire une formation pour un métier qu’il a redécouvert en prenant certains contacts extérieurs. C’est dans cette situation assez nouvelle pour lui que certains passages de ses rêves l’amènent à raconter des séquences complètes de son passage à l’acte et à les interroger. Lors d’une première évocation, ses propos tournent inlassablement autour des circonstances qui ont précédé l’acte, et je constate à ce propos un premier clivage significatif. Il me raconte à nouveau comment il devait recevoir cet après-midi-là à son domicile la visite de l’assistante sociale qui venait discuter avec lui de l’éventualité d’un nouvel emploi. Et il me confie alors sur un ton enjoué que cette perspective l’avait beaucoup fait fantasmer. Une assistante sociale ! Ce devait être dans son esprit de grand adolescent campagnard une fille jeune et jolie. Et comme de surplus sa mère lui avait dit qu’elle le laisserait seul à la maison pour la recevoir, il s’était fait tout un cinéma en pensant qu’il pourrait profiter de la situation pour tenter de la séduire. Hélas, dit-il, « la surprise fut mauvaise » : il se trouva en face d’une personne relativement âgée, corpulente, sans attraits, qui ne lui fit que des reproches, et… il ne put rien faire ! C’est très exactement aussitôt après son départ que, selon sa propre expression, « la mécanique s’est mise en route ». Non seulement cette femme rébarbative et revêche n’a pas correspondu à son attente sexuelle, ce qui aurait probablement entraîné quelques gestes entreprenants, maladroits, comme lors de tentatives précédentes, mais l’attitude répressive qu’elle a affichée a suscité en lui une envie destructrice absolument incontrôlable, qui s’est portée immédiatement après son départ sur une personne semblable et familière : sa voisine « d’en face ».

Que s’est-il passé ? Je rappelle d’abord que cette remémoration s’est produite au moment où précisément il se préparait à entrer dans un nouveau métier, ce qui le remettait dans un contexte assez semblable à celui du passage à l’acte. Mais les conditions ont complètement changé, et c’est pourquoi il parvient à réévoquer sans angoisses excessives ce qui a provoqué réellement le passage de la pulsion à l’impulsion, du remords à l’effroi réactif dont il a été question à la suite de son premier rêve. Pour ma part, je lui souligne que la survenue de l’assistante sociale revêche et sévère a probablement représenté à ses yeux la réapparition in persona de la grand-mère persécutrice que son père avait voulu effacer. De la rencontre avec cette femme dans la réalité, il est résulté que les désirs sexuels qu’il avait sentis naître en lui avant sa venue ont cédé la place à cette violence aveugle et criminelle. L’effroi est né de cette rencontre, de cette vision pourrait-on dire ; la conviction s’est soudain imposée à lui que cette femme vengeresse existait bel et bien, et que la voisine d’en face qui avait toujours l’oeil sur lui en était l’incarnation.

Je lui fais remarquer alors la coupure très nette qui s’est manifestée en lui entre les désirs sexuels légitimes qui ont surgi avant l’acte lui-même, et les forces de destruction qui se sont libérées immédiatement après, dans l’acte proprement dit. Je voulais qu’il comprenne qu’il était habité comme tout un chacun par les deux tendances à la fois, et que son problème résidait dans leur dissociation, et plus précisément dans l’espèce d’éclatement qui s’était produit. J’ai comparé cela sur le moment au phénomène de la fission atomique dont on parlait beaucoup à l’époque étant donné l’émoi provoqué par la reprise d’expériences nucléaires en certaines régions. Il s’était produit en lui comme une fission du noyau libidinal en deux forces, entraînant une désintégration en chaîne, un véritable déchaînement sous l’emprise des processus inconscients libérés. À l’amour frustré a succédé la haine, à l’envie de jouir, la nécessité d’agresser, à la nécessité d’agresser celle de blesser, de détruire, de faire mal, et celle-ci s’est déplacée d’une personne sur une autre semblable, puis sur une autre encore, selon une logique d’analogie implacable.

Extrait de "Psychanalyse d'un meurtrier - Le remords", de Gérard Bonnet, publié aux éditions Payot, Coll. « Désir », © Payot & Rivages, 2014. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

 

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