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Des soupçons pèsent sur l’élection pour la présidence de l’UDI.
Des soupçons pèsent sur l’élection pour la présidence de l’UDI.
©Google Maps

Désir mimétique

Ce que les soupçons qui pèsent sur l’élection pour la présidence de l’UDI disent de ce que le centre est vraiment

Selon Le Point, "environ 400 mandats destinés à payer l'adhésion à l'UDI, ont été faits le même jour à la même heure, en provenance d'un seul bureau de poste" dans l'Hérault, dont la fédération est dirigée par un proche de Jean-Christophe Lagarde, lui-même accusé par l'entourage d'Hervé Morin de clientélisme dans son département de la Seine-Saint-Denis.

Jean Petaux

Jean Petaux

Jean Petaux est docteur habilité à diriger des recherches en science politique, spécialiste de la vie politique française. Il s’est aussi spécialisé dans l’analyse localisée de la politique. Il dirige une collection aux éditions « Le Bord de l’Eau » intitulée : « Territoires du politique ». Prochain livre à paraître : « Entretiens avec Jacques Valade » (octobre 2021). Officier des Palmes académiques, il est, par ailleurs, membre associé de l’Académie nationale des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Bordeaux.  

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Atlantico : Les deux candidats qualifiés pour le second tour à la présidence de l'UDI, Jean-Christophe Lagarde et Hervé Morin, s’affrontent sans ménagement lors de la campagne de l’entre-deux-tours. Comment expliquer cette guerre ouverte entre les deux candidats ? Dans quelle mesure cette bataille rangée entre les deux camps est-elle le reflet d’une longue tradition de conflits internes propres au centre-droit, héritée notamment de l’ancienne UDF ?

Jean Petaux : Il existe pratiquement une loi fondamentale dans la compétition politique : « moins il y a de différence entre les propositions concurrentes et plus le conflit est fort entre ceux qui les formulent ». Cette permanence relève certainement de la « théorie du désir mimétique » chère au grand René Girard d’où découle, dit le philosophe, la violence intrinsèque à toute société. Il ne faut pas en conclure, pour autant, que les débats idéologiques ou que les affrontements entre des lignes programmatiques différentes sont feutrés et non-violents.

L’histoire des partis politiques (du congrès de Tours par exemple en 1920 pour la SFIO au XXème Congrès du Parti Communiste d’Union Soviétique en 1956) est éloquente sur ce plan. Ce qui se passe, le plus souvent en revanche, c’est que l’absence de différences politiques revendiquées aboutit à personnaliser les discussions, à survaloriser les caractères des acteurs, leurs attitudes, leurs clans aussi. L’exemple du duel Lagarde-Morin s’inscrit exactement dans cette perspective. L’un et l’autre sont des purs produits du « centrisme à la française ». Alliés avec la droite ; européens ; favorables à l’économie de marché sans être des libéraux hystériques ; titulaires de mandats électoraux alors qu’ils étaient plutôt jeunes pour leur première élection ; « protégés » par un « senior » (Bayrou, Borloo) à un moment ou à un autre de leur trajectoire politique. Si leurs personnalités ne sont forcément pas identiques (ce ne sont pas des clones), elles ne sont pas, non plus, si différentes l’une de l’autre.

Leur duel s’inscrit dans une longue tradition… Celle de la « guerre des deux Edouard » : Herriot et Daladier, qui « enchanta » la vie quotidienne du Parti Radical-socialiste dans l’Entre deux-guerres.. Celle qui vit s’opposer Pierre Mendes-France et Edgar Faure également au Parti Radical dans les années 50. Celle qui, chez les Démocrates-chrétiens du MRP, sous la IVème République, vit se détester Robert Schuman et Georges Bidault ou, plus tard, entre 1967 et 1973, Jacques Duhamel et Jean Lecanuet. Plus près de nous, la rupture Bayrou-Borloo ou encore Bayrou-Morin par exemple entre les deux tours de la présidentielle de 2007, est une configuration connue au sein de l’UDF, préfigurant le conflit actuel au sein de l’UDI entre les deux « finalistes » : Lagarde et Morin…

L’entourage d’Hervé Morin est convaincu que Jean-Christophe Lagarde s’est constitué un réseau clientéliste dans son département de la Seine-Saint-Denis, alors que le député et maire UDI de Drancy a récolté 1377 voix dans sa commune, soit 23 % de son total national. Maintenant, ce seraient 400 ashésions qui seraient venues de nul part dans l'Hérault, si ce n'est plus. Ces accusations de clientélisme, et ces soupçons de fraude, que traduisent-ils ? Peut-on notamment les expliquer par le fait que l’UDI est avant tout un parti d’élus et de notables ?

Le refrain du « l’autre triche et pas nous » est aussi connu dans la vie interne des partis politiques que sur un terrain de foot qui voit s’affronter deux équipes de « Benjamins » tous les samedis après-midis représentants deux cités distinctes d’une même ville-dortoir. Une rencontre sportive dont on mesure vite le niveau et l’intérêt. Ce qui est plutôt révélateur dans le chiffre que vous citez (les 1377 voix récoltés par Lagarde à Drancy), ce n’est pas le fait lui-même c’est ce que représente ce nombre par rapport à son total national. Si, dans sa propre ville, Drancy,

Jean-Christophe Lagarde n’est pas capable de « faire du chiffre », il faut se demander où il peut le faire. Si, dans sa propre commune, un candidat n’est pas apte à mobiliser un maximum d’adhérents (doux euphémisme destiné à éviter toutes poursuites…), il faut s’interroger sur son aptitude à diriger un parti politique. Donc Jean-Christophe Lagarde a « fait le job » et plutôt efficacement. Mais lorsque l’on constate qu’il obtient, avec 1377, près d’un quart des voix qui se sont portées sur son nom au plan national, on réalise qu’il n’a pas recueilli 6000 voix. Exactement 5888 d’après le site officiel de l’UDI, soit 35,94% des suffrages exprimés par les militants : 16381 suffrages exprimés. C’est ce chiffre inférieur à 6000 voix pour Lagarde (Morin a obtenu moins de 5200 voix) qui est significatif d’une totale incapacité, pour les partis politiques en France, à rassembler des militants en nombre.

Le petit parti de Lagarde, Force Européenne Démocrate (la FED) créé en 2012 compte, dit son fondateur, plus de 6000 encartés. Presque autant que le Nouveau Centre d’Hervé Morin créé en 2008. Mais ces « micro-formations », confédérées dans l’UDI, ne sont finalement que des « écuries » qui élèvent des champions, des trotteurs ou des pur-sangs destinés à s’aligner dans telle ou telle course hippique. Pour Hervé Morin, grand éleveur de chevaux et élu député de la 3ème circonscription de l’Eure, terre équine par excellence, il n’y a rien que de très naturel dans cette « construction de trajectoire ».

En tous les cas, cette situation montre que la distinction « historique » effectuée par Maurice Duverger entre « partis de cadres » et « partis de masse », si elle n’a plus grand sens en France pour ce qui concerne la seconde catégorie (les « partis de masse ») demeure bien, en revanche, pertinente pour les « partis de cadres », que l’on peut désigner aussi comme « partis d’élus ». Voire de « partis de notables » même si cette notion est désormais quasiment applicables à toutes les formations politiques.

En quoi ces accusations entrent-elles en conflit avec l'image policée dont le centre droit bénéficie actuellement dans l'opinion ?

Je ne trouve pas que ces accusations entrent en conflit avec l’image que vous dites « policée » du centre-droit. Les « petits meurtres entre amis » existent surtout et d’abord dans la bonne société anglaise décrite avec une précision d’entomologiste par la grande Agatha Christie. Et pour peu que vous fréquentiez cette littérature vous conviendrez avec moi que le petit doigt en l’air pour tenir la tasse de « Earl Grey » ou de « Darjeeling » n’interdit absolument pas la sauvagerie des meurtres et le cynisme de leurs auteurs. Dans la lutte pour le contrôle d’un parti politique les bagarres peuvent être sanglantes.

En novembre 2008, au congrès de Reims, le Parti Socialiste a été à deux doigts de porter devant la justice civile le conflit qui l’a déchiré entre Aubry et Royal. Manuel Valls, alors l’un des lieutenants de Ségolène Royal, avait carrément annoncé qu’une plainte pour fraude allait être déposée. Inutile d’épiloguer sur le cas de l’UMP et sur la lutte Copé versus Fillon à l’automne 2012… Et comment ne pas rappeler l’affrontement violent entre Jean-Marie Le Pen et Bruno Mégret pour le contrôle du Front National au congrès de Marignane, en janvier 1999, qui se solda par l’exclusion de tous les mégrétistes et de leur chef de file coupable de « haute trahison » aux yeux du fondateur du FN…

Alors on pourrait se dire que les Centristes étant plus tolérants que les autres, moins « fiers à bras » ou encore plus à même de trouver les voies du compromis ou de produire du consensus (après tout le « centre » ce serait la modération et le refus des solutions extrêmes), ne devraient pas s’exposer aux pratiques (et critiques) de « bourrages d’urnes » ou « d’achats de cartes ». Mais ce serait imaginer alors que les sexologues sont les meilleurs amants du monde et que les psychanalystes ont réglé l’ensemble de leurs problèmes avec leur papa et leur maman et n’en ont aucun avec leur descendance… Ou bien encore que les politologues parviendraient à se faire élire à chaque fois qu’ils se présentent à une élection… Pour ne parler que de cette catégorie professionnelle (que je crois connaître un peu) : ce sont souvent les plus mauvais candidats à l’élection qui existent. André Siegfried, l’un des « pères » de la science politique en France, l’auteur du fondateur « Tableau politique de la France de l’Ouest  sous la IIIème République » (1913) s’est présenté au moins six fois à une élection (même cantonale) sans jamais parvenir à se faire élire…

Donc, pour revenir aux Centristes : ils ont le sens de la mesure, du consensus, ils apparaissent certes « bien éduqués » aux yeux de l’opinion. Ils ont, en quelque sorte, le profil du « gendre idéal »… Mais celui-ci peut s’avérer un libertin de première classe, cachant précieusement son costume de « Raphaël le Débauché » à même de faire pâmer d’envie toutes les « belles-mères » elles aussi idéales…

De quelles autres caractéristiques propres au centre droit ces péripéties sont-elles le reflet ?

Je crois, profondément, qu’elles sont tout autant porteuses de caractéristiques propres au centre-gauche ou à toute autre formation politique. Elles sont, tout simplement, le reflet de trois traits propres à « la conquête du  trophée politique » pour parler comme Frederick George Bailey. La première caractéristique c’est que pour conquérir le pouvoir (y compris interne à une organisation partisane), il faut de la méthode.

La deuxième c’est qu’il faut pouvoir éliminer ses concurrents (cela ne veut pas dire les tuer physiquement mais, au moins, pratiquer le « meurtre symbolique). Le troisième trait c’est qu’il faut connaître précisément la culture et les règles qui régissent le groupe que l’on veut ainsi présider. On voit ici que ce n’est pas une affaire de positionnement sur les 64 cases de l’échiquier politique. Cce sont bel et bien là des « invariants structuraux » qui concernent toutes les formations politiques, celles se situant au centre droit bien sûr, mais toutes les autres aussi.

Propos recueillis par Gilles Boutin

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